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Les passages de la honte Patrimoine architectural

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Heureusement, pour nos paysages urbains du moins, que la France ait colonisé le Maroc durant près d’une moitié de siècle. Sans cela, il est fort à parier que Casablanca n’eut été qu’une bourgade, genre Tiflet ou encore Safi ; la Place Mohammed V, par exemple, qui abrite les bâtiments de la Wilaya, de la Communauté Urbaine ou du Tribunal de Première Instance pour ne citer que ces merveilles architecturales, n’accueillerait guère que des tentes berbères (en peau de chameau) en guise de bâtiments publics ; un vulgaire bivouac, tout au plus (pittoresque, certes, mais tout de même peu en phase avec le présent millénaire) !
Ainsi, grâce à la bienveillance de Lyautey, premier Résident Général du Maroc, les meilleurs architectes de la métropole se sont penchés sur le berceau de la ville en devenir et y ont réalisé des chefs-d’œuvre d’immeubles d’inspiration Art-déco et néo-mauresque, des quartiers entiers que lui envient aujourd’hui les plus grandes villes de l’Hexagone.
Hélas, mille fois hélas, une fois la “mission civilisatrice chassée hors du Royaume, le patrimoine colonial urbain s’est peu à peu détérioré, faute d’une volonté politique visant à préserver cet acquis architectural.

Décrépitude

Peu à peu, donc, les façades de la ville blanche se sont maculées, effritées. Il est vrai que, depuis quelques temps, un vent (bienvenu) de restauration souffle sur la cité, dont certaines artères ont presque entièrement recouvré leur superbe d’antan. C’est le cas, à titre d’exemple, du boulevard Rachidi, où la cathédrale du Sacré-cœur, la villa de la Fondation Omar Benjelloun (Tourelles des Arts) ainsi que d’autres bâtisses ont subi un programme de rénovation copieux.
C’est d’une initiative de pareille envergure qu’auraient besoin certains des legs architecturaux les plus importants de la ville, les passages du centre ville, galeries marchandes jadis glorieuses et aujourd’hui tombées dans l’oubli. Les passages Sumica, Grand Socco, Glaoui ou encore Tazi n’attirent plus les chalands depuis belle lurette et les boutiques qu’ils recèlent ont gardé leur aspect de la “belle époque”. Ambiance “sixties” assurée !
Mohammed, la soixantaine, en “pattes d’éph”, chemise ouverte découvrant largement une chaîne en or - qui brille - et coupe téléphone, est commerçant dans une échoppe de l’un des passages précités. Les produits qu’il s’escrime à écouler ne valent pas un kopeck. Oualou ! Pas même un petit chouia ! La déco de sa boutique, comme, d’ailleurs, celle de l’écrasante majorité des boutiques des parages, est triste à en pleurer. Une entreprise de pompes funèbres n’eut pas fait plus sobre, au niveau de la décoration (peut-être que quelques couronnes mortuaires disposées ça et là conféreraient un peu de chaleur à la boutique de Mohammed).
Ce dernier dit être prêt à investir, à enjoliver sa boutique et à bonifier son offre, s’il était certain qu’il y aurait retour sur l’investissement. “Il se passe parfois plusieurs jours sans que je ne vende la moindre broutille. J’ai beau réduire mes marges au maximum, les clients ne se bousculent pas à la devanture de mon magasin. Je suis convaincu que si nous nous amusions à compiler les chiffres d’affaire annuels de tous les commerçants officiant au sein de ce passage, nous nous retrouverions avec des montants à 4 ou 5 zéros seulement. Les propriétaires des fonds de commerce peuvent toujours s’en sortir, parce que leurs charges sont réduites, mais les locataires pensent chaque jour à mettre la clé sous le paillasson”.

Paupérisation


Zoom sur le passage Glaoui. Reliant le boulevard Mohammed V à la rue Allal Ben Abdellah, cette galerie à l’architecture très racée n’est présentement plus que l’ombre d’elle-même. En l’empruntant, l’on est pris d’un haut-le cœur car il y règne une atmosphère de latrines (en panne de chasse d’eau). Badauds sensibles s’abstenir ! Le marbre qui agrémente certaines façades de ce passage est crasseux, tout comme la mosaïque, arrachée par endroits, qui recouvre le sol. En vrac, le passage Glaoui abrite des boutiques de produits de beauté bon marché, une boutique de cassettes piratées, des friperies, un cybercafé, une laiterie, un café (Tivoli), un opticien, un bagagiste, quelques épiceries, un magasin Au Derby et, last but not least, un labo photo, celui du célèbre Maradji. Bien entendu, les fortunes des tenanciers de ces échoppes sont diverses. Certains arrivent à tirer leur épingle du jeu, alors que d’autres sont quasiment sur la paille.
Dans ce paysage peu amène, une majorité des boutiquiers du passage se roule donc les pouces, compte les mouches (innombrables, du fait de l’odeur pestilentielle et de l’insalubrité ignominieuse) et prédit un arrêt d’activité imminent. “ Je vais céder ma boutique et essayer d’en dégoter une, fut-elle plus petite, dans un quartier moins sinistré de la ville ”, explique un vendeur de pacotilles.
Selon notre prolixe Mohammed, davantage que les faiblesses manifestes de l’offre et de l’agencement de son commerce, c’est l’état déplorable global du centre ville de Casablanca qui fait fuir les clients potentiels : “Il est des commerçants, surtout au niveau des passages Sumica et Grand Socco, qui ont consenti des efforts de taille pour que leurs boutiques n’aient rien à envier à celles du Maârif ou de Racine. Allez donc leur demander si leurs initiatives ont eu une incidence positive sur les volumes de ventes !”.

Sauvez le centre ville


Les quelques commerçants qui ont manifestement fourni un effort (financier notamment) au niveau de la déco et de l’offre de leurs enseignes ont, comment le dire, des regards de bêtes traquées par des cohortes de créanciers implacables. Cette première impression est confortée par le témoignage d’un propriétaire d’un commerce, remis à neuf il y a quatre années, mais qui est toujours désespérément boudé par les consommateurs. “ J’ai tout tenté, mais il ne sert à rien de se débattre dans son coin si les autres commerçants ne suivent pas. Pour que les passages marchands de Casa redorent leur blason, il faut que l’État monte au créneau, qu’il impose aux commerçants implantés dans ces endroits-là de remettre à niveau leurs échoppes et de faire en sorte de proposer des produits plus attirants. Si cela n’est pas fait dans les plus brefs délais, je ne donne pas cher de mon commerce ”, explique-t-il, dépité. 
C’est une véritable dépression économique que traversent, depuis un bon bout de temps déjà,  les tenanciers des boutiques des passages commerçants du centre ville. Quelques établissements, fermés il y a près d’une décennie (à en croire leurs devantures poussiéreuses et leurs rideaux rouillés), informent de la difficulté de drainer des repreneurs, des investisseurs, dans des zones décrépites, en état de ruine par endroits, mal agencées et fréquentées par la racaille (“chemkaras”, vendeurs de détail peu avenants et même prostituées à l’occasion). Difficile, dans ces conditions, de tenir la dragée haute à des galeries marchandes plus récentes (Benomar, par exemple), même si l’audace architecturale des passages du centre ville, à l’inverse du style insipide des galeries pince fesses du Maârif, mérite à elle seule que les Casablancais y flânent davantage.

M.L.



 

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