La foulée de Lamiae, dynamique, nette et empreinte d’élégance, a un petit quelque chose d’hypnotisant (à force de suivre des yeux cette splendide athlète, avec ses jambes parfaitement galbées et tout et tout, on en entendrait presque la bande originale du film “Chariots de Feu” retentir dans le stade). “Je ne me lasse pas de la voir se dépenser”, s’extasie une de ses amies et plus fidèles supportrices, qui explique que, trois fois par semaine, qu’il vente ou qu’il pleuve, la petite championne de 16 ans à peine, spécialiste du demi-fond, enfile ses “pointes” (espadrilles), réalise une séance d’échauffement très méticuleuse et se met à courir des heures entières, jusqu’à l’épuisement.
De l’envie
“Il lui arrive de dormir dans le bus qui la ramène chez elle tellement elle est à bout de souffle après l’entraînement. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi acharné. Lamiae entend atteindre ses objectifs et est prête à consentir tous les efforts et sacrifices qu’il faudra pour cela”, explique l’amie de Lamiae. Cette dernière adopte un régime alimentaire très strict, est une inconditionnelle de l’aérobic et ne veille jamais après 10 heures du soir. “C’est la rançon de la gloire”, dira-t-elle, épuisée, après treize tours et demi (5000 mètres tout rond) bouclés à grande cadence.
Si tous les sociétaires du terrain d’athlétisme Idéal font montre de la même abnégation que Lamiae, il va sans dire que la fine fleur de l’athlétisme mondial émergera indubitablement de cet endroit-là. Certes, il est vrai que les grands champions de l’acabit d’un Saïd Aouita ou d’une Nawal Moutawakil proviennent souvent de petites bourgades paumées (Hicham El Guerrouj, le plus auréolé des athlètes marocains en exercice est, à titre d’exemple, originaire de Berkane). Mais, à en croire le visage déterminé de Lamiae, Casablanca recèle des bijoux de compétiteurs aux dents longues.
En venant courir ici, les athlètes essaient de fuir leur quotidien, leurs problèmes, et de s’éloigner le plus possible de leur ghetto. Le sport est, pour beaucoup d’entre eux, l’unique moyen de sortir la tête de l’eau et la pauvreté et les humiliations sont vraisemblablement les plus efficaces des produits dopants.
Une majorité d’athlètes se spécialise dans les courses d’endurance (si Sergueï Bubka était Marocain, nous aurions eu, c’est clair, une majorité de perchistes) bien que le terrain Idéal recèle quasiment tout le matériel et les infrastructures nécessaires à la pratique des nombreuses autres disciplines de l’athlétisme. A Berkane, El Guerrouj n’aurait matériellement pas pu pratiquer une autre discipline que la course à pied, faute d’équipement et d’encadrement, alors que les athlètes “bidaouis” ont le choix entre une myriade d’activités : lancer de javelot, de disque, de poids, saut en hauteur, en longueur, à la perche…
Le nec plus ultra à Casa
Une spécialiste du Heptathlon (ensemble de sept disciplines, propre aux épreuves féminines : 100 mètres haies, 200 mètres, 800 mètres, hauteur, longueur, poids, javelot), qui a réalisé de très bonnes “perfs” lors des derniers championnats nationaux (catégorie cadettes), estime que, “malgré l’état piteux des vestiaires, l’odeur nauséabonde au niveau des toilettes et quelques autres petits désagréments, Idéal est le nec plus ultra de ce qui se fait en matière d’athlétisme à Casablanca”.
Cette athlète explique avoir fait ses premières armes à la Casablancaise, cet autre terrain d’athlétisme – qui jouxte le parc de la Ligue Arabe : “Je m’y suis entraînée quatre années durant et ce n’était pas Byzance. La Casablancaise est un endroit délabré, squatté par des ivrognes qui y viennent se rincer l’œil et siffler les petites jeunes qui courent sur la piste, qui est, pour sa part, impraticable. Un jour, j’ai échappé de justesse à un viol. Deux malfrats voulaient me conduire de force à leur bagnole. Heureusement que des amis sont intervenus. Après cet incident, je suis restée terrée chez moi durant plus de quatre mois, sans m’entraîner, puis je me suis inscrite ici, à Bourgogne. C’est encore plus loin de mon domicile que ne l’était La Casablancaise, mais nous sommes encadrés, surveillés et coachés par un staff compétent, et toutes les conditions sportives sont réunies pour que nous améliorions nos performances”.
Il est important qu’une ville comme Casablanca se dote d’endroits comme le terrain Idéal pour que ses habitants puissent pratiquer le sport de leur choix. Actuellement, hélas, les endroits de ce type ne sont pas légion et il n’est pas incorrect de dire que si Sidi Moumen, par exemple, comprenait des “playgrounds”, des terrains de foot et des pistes d’athlétisme à foison, ceux qui y résident penseraient davantage à “exploser” les chronos (ou les filets) qu’à semer la terreur dans les lieux publics.
M.L.