La pauvreté conduit souvent à bien des privations, mais ne faut-il pas être le plus indigent des hommes pour ne pas trouver de quoi se vêtir ? L’habillement n’est-il pas un besoin primaire, presque aussi essentiel que l’alimentation ? L’excentricité, l’exhibitionnisme, ou encore la démence, n’entrent-ils pas pour beaucoup dans l’accoutrement minimaliste du quidam en question ? Je me demande s’il est sage de l’approcher, de tenter d’amorcer un contact avec ce drôle d’oiseau. Les gens qui le croisent dans la rue se limitent à rire aux éclats ; personne n’ose lui demander quelle mouche le pique. Constatant que je le fixe en m’interrogeant, l’homme en string de plastique (objet de tous mes tourments), m’interpelle : “ Eh toi ! Tu veux ma photo ou quoi ? ”.
C’est déjà fait, pensé-je, en signifiant d’un signe de la main à mon interlocuteur de s’approcher. “ Bonjour, mon frère. Passe-moi quelques dirhams, que Dieu te bénisse. Regarde ma condition. Je te jure que cela fait un bon bout de temps que je n’ai pas mis quelque chose dans le ventre ”, lance-t-il une fois à ma hauteur, en bon professionnel de la manche.
C’est inespéré. Le mendiant extravagant veut de l’argent. Me voilà donc en position de force pour obtenir ce que je souhaite : des éclaircissements relatifs à sa tenue vestimentaire, à son insouciance manifeste.
Delirium tremens
- Je te refilerai une tenue complète et un bon repas chaud si tu viens avec moi, improvisé-je
- Quelques pièces jaunes suffiront amplement, réplique-t-il.
Le quémandeur dénudé m’expliquera (après que j’aie promis de consentir le prix d’une bouteille d’eau de vie de figue très bon marché) qu’il boit tout l’argent qu’il gagne, que tant qu’il a des verres dans le nez, il voit la vie en rose, qu’il aimerait bien que de l’alcool pur coule dans ses veines. En bref, ce zigoto est l’enfant naturel de Tarzan (ça se voit à sa dégaine) et de Dionysos (ça se sent à son haleine). “ Je n’ai pas de logis, pas de famille, pas d’amis. Je n’ai plus de nom, non plus, car tout le monde m’appelle en me hélant, en me traitant de tous les noms ”, précise-t-il.
Le pauvre homme dit squatter une usine désaffectée de Sidi Bernoussi avec des “ intouchables ” de son acabit. Concernant son affublement, il explique qu’il se sent à l’aise ainsi, qu’il reste de marbre devant les regards inquisiteurs d’autrui. “ Nul n’a à me dicter comment je dois m’habiller, comment je dois parler ou vivre. Je peux m’habiller en Tarzan, en femme… Peu importe. Je veux que l’on me foute la paix. Est-ce bien compris ? Que me veux-tu ? ”, hurle-t-il à mon endroit en fronçant les sourcils et en essayant de saisir mon col.
Il se lève ensuite, soudainement, et se met à courir droit devant lui, comme un dératé, sans explications. Après avoir assisté à cette réaction paranoïaque, je me demande si la nudité de cet alcoolique n’est pas un symptôme avancé de delirium tremens (impression renforcée lorsque je pense aux tremblements intempestifs qui le prenaient alors qu’il abordait, assis à mes côtés, certains détails de sa vie). Je ne vois, en fait, pas d’autre explication à son apparence et à ses agissements.
Et dire qu’il a déguerpi sans même prendre l’argent que je lui ai promis !
M.L.