Dans cette Hikma, Sidi Ibn ‘Atâ Allâh dit : “Tu es libre à l’égard de ce dont tu désespères, et tu es l’esclave de ce que tu convoites”. Le commentateur des Hikam, Sidi Ibn ‘Ajîba, commence par nous révéler l’enseignement principal de cette parole de sagesse : lorsque l’homme se désintéresse de quelque chose et “désespère” de l’obtenir (au sens où il ne cherche pas à l’avoir et non pas au sens où il fait tout pour l’avoir sans y arriver), il s’affranchit de cette chose et devient libre. Cette liberté vient du fait qu’il s’élève par rapport aux choses créées, et il ne s’attache qu’à Dieu, Le Créateur. A ce moment-là, Dieu met l’ensemble de ses créatures au service de Son serviteur.
En effet, on est soumis aux choses existantes (akwân) tant qu’on n’y a pas vu leur Créateur. Mais si on y voit Dieu, ces choses sont mises à notre service. Aussi, celui qui est un serviteur de Dieu (‘abd) est-il libre à l’égard de tout ce qui n’est pas Lui. C’est exactement ce que dit Sidi Ibn ‘Atâ Allâh dans la Hikma n° 251 : “Tu appartiens aux choses créées tant que tu ne vois pas (vision intérieure) Le Créateur. Lorsque tu Le vois (du verbe shahida) ce sont les choses créées qui t’appartiennent.
En ce qui concerne le deuxième volet de la Hikma (tu es l’esclave de ce que tu convoites ), il signifie que l’homme devient l’esclave de ce qu’il convoite, parce que le désir de cette chose l’aveugle et le maintient sous son emprise. A cet égard, un poète soufi a dit : “Le serviteur est libre tant qu’il se contente de ce qu’il a (qana’a), et l’affranchi (al hurr) est esclave tant qu’il convoite”.
Le commentateur s’étonne du comportement vil de l’homme : Dieu l’a honoré et a voulu l’élever au rang de roi, mais il préfère rester esclave (des choses). Dieu a créé tout l’Univers (choses créées) pour le mettre au service de l’homme, mais c’est lui qui se met au service de l’Univers, et devient son esclave.
Dans des Entretiens confidentiels (munâjât) –cf l’ouvrage At tanwîr fî isqât attadbîr-, Sidi Ibn ‘Atâ Allâh rapporte les propos suivants d’un appel intérieur (hawâtif) :
“Nous avons élevé ton rang pour que tu ne te préoccupes pas de ton Ego (âme ou nafs), aussi ne t’abaisse pas alors que Nous t’avons élevé, ne t’humilie pas alors que Nous t’avons ennobli. Tu es trop élevé pour te préoccuper de quelqu’un d’autre que Nous. Je t’ai créé pour être en ma Présence (Hadratî). C’est à Elle que Je t’ai demandé, et Je t’ai attiré à Elle par mes faveurs. Dès lors, si tu te préoccupes de ton Ego, Je te voilerai et si tu suis tes désirs, Je t’expulserai Mais si tu te détournes de ton Ego, Je te rapprocherai, et si tu Me témoignes de l’amour en t’éloignant de tout ce qui n’est pas Moi, J’exaucerai tes vœux”.
Ainsi, l’amour des choses et la cupidité sont la cause de l’avilissement, de la bassesse et de l’esclavage, alors que le détachement à l’égard des choses matérielles et le renoncement engendrent la dignité, la liberté et le désintéressement. Notons que le concept de liberté n’a rien à voir ici avec l’acception courante qui réduit la liberté à une dimension purement matérielle : le “droit” de satisfaire, par n’importe quel moyen, des besoins sans cesse croissants, et d’assouvir ses désirs et ses passions. Lorsque l’individu se laisse guider par ses instincts, il a seulement l’illusion d’être libre. En réalité, souvent, sans s’en rendre compte, il devient l’esclave de ses pulsions. S’il est incapable de contrôler ses désirs (exacerbés par l’émergence de la société de consommation), et s’il ne peut pas se passer d’une chose –au point d’en devenir “accro”, il devient forcément son esclave. C’est effectivement ce que dit Sidi Ibn ‘Atâ Allâh dans la Hikma n°213 : “Tu n’aimes pas une chose sans en être l’esclave, or Lui ne veut pas que tu sois l’esclave d’un autre que Lui”.
Un poète soufi a dit : “J’ai vu dans l’état de contentement (qanâ’a ou le fait de se contenter de ce que Dieu nous a prodigué) le summum de la richesse, et je m’y suis accroché. La noblesse de cet état m’a revêtu d’un habit qui ne s’use pas avec le temps. Dès lors, je suis devenu riche sans le sou (sans dirham)…”.
Cet état de contentement et d’acceptation est donc considéré comme une grande richesse. Pour les maîtres soufis, il s’agit du concept de SCRUPULE (WARA’) ou d’ABSTENTION SCRUPULEUSE dont la définition varie en fonction du niveau de réalisation spirituelle. Pour le commun des Musulmans (station de l’islâm), le comportement scrupuleux revient à éviter tout ce qui est interdit par la Loi Divine (Sharî’a) et tout ce qui est douteux (mutashâbih). Cette obligation est clairement indiquée par le célèbre Hadîth, rapporté par les imams Al Bukhârî et Muslim, où le Prophète (Bénédiction et Salut de Dieu sur lui) dit : “Est évident ce qui est licite, comme est évident ce qui est illicite, mais, entre les deux (domaines), il est des choses qui suscitent le doute et que bien peu de gens connaissent. Aussi, celui qui se garde des choses douteuses a -t-il préservé par là même sa religion et son honneur, car celui qui s’aventure dans le domaine du doute, s’aventure, en fait, dans l’illicite…”.
Pour les élus (al khâssa) –ceux qui sont parvenus à la station de l’îmân–, le détachement scrupuleux consiste à se détourner de tout ce qui trouble le cœur, et de tout ce qui est susceptible de provoquer en lui une répulsion ou de l’obscurité. le Prophète (Bénédiction et Salut de Dieu sur lui) fait référence à ce type de scrupule en disant : “Laisse ce qui te paraît douteux et va vers ce dont tu ne doutes point”. Il a dit également dans un autre Hadîth : “Le bien est le bon caractère, le péché est ce qui trouble intérieurement et qu’on n’aime pas dévoiler aux autres”.
Quant au scrupule des élus de l’élite (khâssat al khâssa) –ceux qui ont atteint la station de l’ihsân–, il désigne le refus de s’attacher à ce qui n’est pas Dieu, le fait de fermer la porte au désir de ce qui n’est pas Lui, de concentrer sur Lui toute préoccupation et de ne s’appuyer que sur Lui.
Dans l’ouvrage “At tanwîr fî isqât attadbîr”, mentionné plus haut, , Sidi Ibn ‘Atâ Allâh dit (traduction de J L Michon) : “Ce n’est pas l’abondance de la science qui prouve la compréhension du serviteur, non plus que la récitation permanente de son wird (ensemble d’invocations données par le shaykh à son disciple, dans une perspective d’éducation spirituelle, et récitées quotidiennement). Ce qui indique sa lumière et sa compréhension, c’est qu’il attend tout de son Seigneur, qu’il se consacre à Lui dans l’intimité du cœur, qu’il soit libéré de la servitude de la concupiscence et orné par le joyau du scrupule.
Samir HALOUI
Universitaire