“Ce crime ne restera pas impuni » a affirmé Nicolas Sarkozy en confirmant l’annonce de l’assassinat de Michel Germaneau, l’otage français détenu par Al Qaida au Maghreb Islamique (l’AQMI). Une formule rituelle qui ne saurait masquer un échec auquel il est sans doute d’autant plus sensible que la libération (par la négociation) d’autres otages dans le monde, depuis le début de son quinquennat, avait été portée à son actif. Il serait pourtant mal venu, comme l’a fait sous le coup de l’émotion le maire socialiste de Marcoussis dans la région parisienne, village d’origine de la victime, de faire porter sur l’Élysée la responsabilité de cette tragédie. Certes, Paris a confirmé et justifié son soutien à une opération militaire mauritanienne menée contre une base terroriste en territoire malien. L’armée française a non seulement apporté un appui logistique et une assistance des services de renseignement, mais elle a également engagé un commando des forces spéciales. Selon le ministère de la Défense, il s’agissait d’abord de déjouer une attaque programmée contre le territoire mauritanien. Selon ces mêmes informations de source militaire française, l’espoir était mince de retrouver Michel Germaneau, qui était peut-être déjà mort depuis longtemps. On pouvait d’ailleurs supposer le pire puisque ce dernier, âgé de 78 ans et souffrant d’une insuffisance cardiaque, était privé de tout traitement depuis plusieurs semaines.
Cet enlèvement a bien évidemment ses zones d’ombres comme tous les autres qui l’ont précédé dans la région même quand ils ont eu des dénouements heureux. Ce vieil homme engagé dans l’action humanitaire, enlevé le 19 avril, semble avoir été revendu par ses ravisseurs au groupe d’Abdelhamid Abou Zeid, un islamiste algérien fanatique qui dirige la faction la plus radicale de l’AQMI. Les autorités françaises étaient depuis plusieurs semaines très pessimistes et affirment n’avoir jamais reçu de revendications précises, ni de demande de rançon qui aurait pu servir de base à des tractations. Il convient pourtant de se rappeler que le 18 février dernier, un autre otage français au Sahel, Pierre Camatte, avait été relâché par ce même groupe de l’AQMI contre la libération par le Mali de quatre terroristes (deux Algériens, un Mauritanien et un Burkinabé) arrêtés en possession d’armes de guerre et de munitions. Décision prise en catimini par le tribunal de Bamako après un simulacre de procès destiné à sauver la face. Mais nul n’était dupe, c’est Paris qui, pour sauver la vie de l’otage, avait exercé une pression maximum sur les autorités locales afin que soit satisfaite l’exigence des ravisseurs. En l’espace de dix jours, le chef de la diplomatie française Bernard Kouchner avait d’ailleurs effectué deux visites éclair à Bamako pour convaincre le président malien Amani Toumani Touré (ATT) de libérer ces prisonniers, des démarches pressantes qui s’étaient attiré les foudres d’Alger et n’avaient guère été appréciées à Nouakchott. Pierre Camatte, qui avait monté un réseau humanitaire mais que certains soupçonnaient d’être un agent de la DGSE, le services de renseignement français, fut donc libéré sain et sauf, mais à quel prix... Une victoire offerte sur un plateau d’argent pour les islamistes armés et un bien mauvais signal adressé aux États riverains de la zone sahélo-saharienne. Du même coup, la coopération internationale dans la lutte anti-terroriste avait pris du plomb dans l’aile et cela d’autant plus que Madrid avait adopté la même logique que Paris, payant aux mêmes groupes une rançon de 5 millions de dollars pour faire libérer des otages espagnols. Oubliées les grandes résolutions atlantistes, chaque gouvernement européen a joué son propre jeu, activé ses propres réseaux, s’est livré à tous les marchandages possibles pour ne pas se voir accuser devant son opinion publique de s’être lavé les mains du sort de ses otages. A l’exception toutefois des Anglais qui, s’appuyant sur une autre tradition, ont toujours fait preuve d’intransigeance. Mais il est vrai que l’exécution tout aussi barbare d’un de leurs ressortissants, Edwin Dyer, a justement servi d’exemple, montrant au monde qu’il n’y avait aucun sentiment d’humanité à attendre du groupe Abou Zeid... Loin d’inciter les bandes de tout poil à renoncer aux enlèvements d’otages occidentaux, cette stratégie du chacun pour soi les a, au contraire, encouragés.
La France s’est donc retrouvée pour la seconde fois en quelques semaines confrontée à la bande d’Abou Zeid. L’assassinat de Michel Germaneau, qui aurait été décapité sans autre forme de procès après cent jours de captivité, semble pourtant remettre tout en cause et soulève des questions. Est-ce que Paris a décidé de changer de cap en se refusant cette fois à tout marchandage ou bien les terroristes, sur la lancée de leur précédent succès, ont-ils fait monter les enchères, présentant des exigences inacceptables ? Ils auraient notamment, sans le formuler clairement, revendiqué la libération de terroristes incarcérés pour des attentats commis en France. Une chose est certaine, le message diffusé par Al Jazeera qui présente l’assassinat de Michel Germaneau comme une réponse au raid militaire franco-mauritanien a été authentifié par les services français. En parlant d’ouvrir les portes de l’enfer, l’AQMI semble désormais rechercher une confrontation frontale avec la France dans l’arc de cercle sahélo-saharien mais peut-être aussi ailleurs .
L’Élysée a donc réagi rapidement. Dans la tournée qu’il a menée tambour battant en Mauritanie, au Niger et au Mali, le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, n’a pas cette fois demandé des libérations de terroristes emprisonnés, mais il a au contraire prôné la fermeté et une coopération renforcée avec les État de la région, martelant : "La bande sahélo-saharienne ne sera pas laissée aux bandes terroristes, aux trafiquants d’armes et de drogue". Des propos qui prennent un relief particulier après le raid franco-mauritanien mené en territoire malien. Selon des experts proches du ministère français de la Défense, nul n’espérait vraiment retrouver Michel Germaneau. En revanche cette opération a permis de détruire une base terroriste menaçante pour la Mauritanie, d’abattre sept combattants de l’AQMI dont des cadres entrainés, de récupérer des armes, du matériel et de précieux documents. Tout indique, et cela ne surprendra personne, que les bandes armées islamistes de l’ex-GSPC, repoussées d’Algérie, ont pu effectuer leur mue sans grande opposition et devenir Al Qaida au Maghreb Islamique. Elles se sont taillé un vaste fief de la superficie du continent européen, qui va notamment des sables du Niger aux confins de la Mauritanie. De l’avis des spécialistes du renseignement, il ne s’agit que de quelques centaines d’hommes, mais d’autant plus difficiles à traquer qu’ils évoluent comme des poissons dans l’eau dans une région minée par les conflits ethnico religieux, où grouillent différentes bandes, des tribus Touareg traditionnellement en rébellion et aussi des réseaux de trafiquants d’armes et de drogue. Les représailles promises par Nicolas Sarkozy ne seront donc pas aisées même si l’armée française dispose dans la région de moyens importants et qu’elle pourra s’appuyer, comme elle vient de le faire, sur les forces spéciales mauritaniennes qu’elle forme et entraine depuis de longs mois. Mais attention, comme l’explique Jean-Christophe Ruffin, ancien ambassadeur de France au Sénégal et auteur d’un livre sur la question terroriste, « Katiba » (Flammarion), « il ne s’agit plus seulement des scories de la guerre civile algérienne, mais d’une organisation qui a sa dynamique propre et qui peut demain, depuis le Sahel, frapper l’Europe de la même façon que les attentats du 11 septembre contre l’Amérique furent préparés en Afghanistan. C’est en tout cas la teneur exacte du message sanglant qu’Abou Zeid vient d’adresser à la France. Il semble désormais être pris au sérieux.
Alex PANZANI
jeudi 29 juillet 2010