Auteur : Alex Panzani
Nicolas Sarkozy a senti le vent du boulet, avec sans doute un frisson de frayeur rétrospective mais il a évité le pire. L’adoption de sa réforme institutionnelle par les deux chambres parlementaires réunies en congrès à Versailles est un succès, certes étriqué. Ce résultat tout juste acquis à la majorité requise des trois cinquième plus une voix, est pourtant précieux pour le Président de la République. C'est surtout une défaite de plus pour la direction socialiste ou ce qu'il en reste. Visiblement elle n’a pas provoqué en son sein le moindre sursaut de lucidité. «Le perdant, claironne même François Hollande, c’est Nicolas Sarkozy.» Surréaliste! A défaut de stratégie, le secrétaire national du parti ne semble donc avoir d'autre projet que de se cramponner à la barre d'un navire en perdition. «Jusqu'à ce qu'il coule ?» se demandent des militants désemparés et de plus en plus nombreux. Le syndic de faillite du PS a quand même trouvé un bouc émissaire en exhumant des décombres fumants de la gauche un Jack Lang qui, depuis bien longtemps, se situe ailleurs. L'ancien ministre de François Mitterrand n'avait jamais fait mystère de ses opinions favorables à la réforme institutionnelle et lui avait apporté sa caution en siégeant dans la commission Balladur après avoir démissionné des instances dirigeantes de son parti. Il est donc allé jusqu'au bout de ses convictions en votant le texte. Même le vieux routier qu’il est n’imaginait sans doute jamais un tel psychodrame.
A l’index Dès l’annonce du résultat, ce fut l’hallali. Les plus hystériques des parlementaires socialistes réalisant que la victoire leur échappait d’un cheveu, se déchaînèrent en imprécations dans un climat de lynchage médiatique. «Cet individu porte une lourde responsabilité et ne peut plus faire partie de notre famille» tonnait un Julien Dray hors de lui. Le procès en haute trahison de Jack Lang pouvait commencer instruit par une Ségolène Royal en proie depuis quelques semaines à une agitation paroxystique mais qui joue aussi la surenchère dans la perspective du prochain congrès. Celle qui, il y a quelques jours encore recherchait, sans preuve, son cambrioleur dans des officines proches de l’Élysée mène une autre traque, cette fois dans son propre camp. «Une seule voix a fait la différence mais les démocrates, eux, en supporteront le coût" fulmine l‘ancienne candidate à la présidentielle avant de décocher sa flèche la plus perfide: "Comme disait François Mitterrand, sur le chemin de la trahison, il n'y a que le fleuve de la honte à traverser". Dans sa bouche, le traître n’est pas cité nommément mais nul ne saurait s’y tromper. «A l'avenir, ce type de manquement à la probité politique ne sera plus admis au parti socialiste» ajoute encore avec des accents de Saint Just la présidente de Poitou-Charente, histoire de prendre date. Voilà en tout cas qui promet des soirées animées chez les socialistes et rappelle surtout les lamentables procédures staliniennes utilisées naguère par le parti communiste pour jeter l’anathème sur ses dissidents. Le vocabulaire a changé, le paysage politique aussi mais à gauche les vieilles méthodes demeurent. Pour la direction du PS, c’est sans doute plus facile que de s’interroger sur les vraies causes de ses échecs répétitifs. «Les socialistes sont une fois encore en retard d’une guerre et il n’ont toujours pas compris que l’opposition systématique ne paye pas » note un politologue qui se situe pourtant dans sa mouvance. «Ce succès de Sarkozy, c‘est d‘abord nous qui l’avons fabriqué en jouant la fermeture, en rejetant un texte qui constitue une avancée démocratique» avoue-t-on dans l’entourage du député Manuel Valls qui a pourtant voté contre, par respect de la discipline de parti ou pour préserver l’avenir car on n’est jamais trop prudent. Ce n’était sans doute pas le bon choix comme le souligne Laurent Joffrin observateur engagé mais lucide. «Pourquoi, sinon sur la base d’un raisonnement à courte vue, se transformer en opposant de Pavlov qui dit blanc quand Sarkozy dit noir et noir quand il dit blanc, y compris sur les mêmes sujets ? renchérit durement l’éditorialiste du journal Libération. «Cela plaît peut-être aux militants. Les logiques de parti échappent parfois à la logique tout court. Mais cela ne fait guère progresser le débat politique et encore moins l’opposition» conclut-il visiblement désabusé. C’est ce que pensent aussi dans une tribune libre du Monde quatre députés, dont Manuel Valls, qui regrettent " l'occasion manquée pour le Parti socialiste " et s'interrogent sur " la pertinence " de sa stratégie. Avec dix autres parlementaires , ils avaient déjà signé le 23 mai dernier un premier texte appelant le PS à nouer un «compromis» sur la réforme constitutionnelle. «Les éléphants ont préféré aller droit dans le mur et c’est révélateur de l’état de déliquescence du parti» remarque en privé l’un des contestataires. On ne saurait mieux dire.
Le Titanic ? A l’inverse, la majorité s’est un peu rassurée et a affiché une certaine cohérence. A l’image du député villpiniste Georges Tron faisant taire ses état d’âme pour voter le texte. Au-delà de cette guerre des tranchée politicienne il y a l’essentiel. Une réforme constitutionnelle d’importance a été votée. Près de la moitié des articles de la sacro- sainte constitution de la Vème République, adoptée en 1958, ont changé. La France s’est mise au diapason des grandes démocraties européennes. Qui peut s’en plaindre ? C’est un toilettage qui s’imposait et qu’on réclamait depuis longtemps même si beaucoup regrettent que Nicolas Sarkozy se soit une fois encore arrêté au milieu du gué. Il est vrai qu’il recherchait alors à éviter une confrontation à haut risque qui lui a finalement été imposée par ses adversaires. L’hostilité ouverte du PS, la défection d’une partie des centristes, les nostalgies «gaullistes» de quelques députés de la majorité ont contraint le Président et son premier ministre à s’employer à fond pour assurer le résultat. Ils n’ont certainement pas lésiné sur les moyens pour mettre par exemple dans leur poche ceux qui à droite traînaient les pieds et les radicaux de gauche de Jean-Michel Baylet aux convictions toujours incertaines. Malgré cela le suspense s’est maintenu jusqu’au bout et le coup est passé très près mais c’est Nicolas Sarkozy qui rafle logiquement la mise. Pour quel bénéfice? D’abord psychologique car, pour le reste, ce débat est largement passé au-dessus de la tête des Français et de leur préoccupations quotidiennes centrées sur le pouvoir d’achat. Il en faudra bien davantage pour redresser durablement la côte de popularité du Président français toujours au plus bas. Pour le PS c’est encore plus simple, il continue de s’enfoncer désespérément mais sur le Titanic au moins on coulait en chantant. Dans la maison socialiste de la rue Solferino on s’écharpe.
Avancée démocratique ?
La révision constitutionnelle va modifier les habitudes de travail du Parlement français , dont les pouvoirs seront plus larges. Le travail en commission des projets de loi en sera facilité, et surtout le fameux 49.3 article, redouté des parlementaires qui permet au gouvernement d'engager sa responsabilité sur un texte afin de le faire adopter sans vote, est désormais limité aux projets de loi de finances, de financement de la Sécurité sociale et à un texte par session. Nul ne s'en plaindra. Les changements intervenus permettront aussi une plus grande concertation entre le parlement et le gouvernement. L' autre point capital concerne l'envoi de forces armées sur des théâtres d'opérations extérieures. Toute mission prolongée devra désormais avoir l'aval parlementaire, ce qui n'était pas le cas jusque là comme on l'a vu en avril dernier lors de l'envoi de renforts en Afghanistan, une décision pourtant largement contestée par l'opinion publique et une partie de la représentation nationale. C'est une rupture dans l'histoire de la Vème République qui a multiplié ces dernières années les interventions, le plus discutables, en Afrique notamment, sans aucun contrôle parlementaire. Les élus de la République auront également un droit de regard et de contrôle plus important sur la politique européenne de la France, Enfin la possibilité offerte au chef de l'État de prendre la parole devant les deux chambres réunies en congrès est -elle légitime? La polémique s'était cristallisée sur cette disposition et une partie de l'opposition y voit une "hyper présidentialisation" du régime. La plupart des constitutionalistes le contestent. On est loin du "Président qui gouverne" comme le voulait au départ Nicolas Sarkozy et la révision constitutionnelle respecte pour l'essentiel le principe de dyarchie républicaine. Les avancées démocratiques de cette révision sont donc indéniables, à condition aussi "que dans la pratique on en respecte l'esprit" estiment les experts.
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