Brièvement, pouvez-vous nous résumer les faits marquants du marché boursier en 2005 ?
Globalement, le marché boursier a été très performant en 2005. L’année a été marquée par le retour des investisseurs qui ont montré un intérêt particulier au marché qu’ils avaient délaissé lors de la crise boursière de 1998-2002. Ce retour des institutionnels, personnes physiques, dont de gros porteurs, a permis au marché de réaliser les performances qu’on connaît. Ce retour des investisseurs a été accentué par les nouvelles introductions en Bourse des titres Lydec, Dari Couspate et Sothema, dans le sillage de la BCP et surtout de Maroc Telecom, introduite en décembre 2004 et qui a continué à produire ses effets sur le marché durant toute l’année 2005. Les introductions de la première entreprise de concession et de la première entreprise du secteur pharmaceutique, tout en accroissant la diversification sectorielle du marché, ouvrent les portes à d’autres entreprises de leurs secteurs respectifs. De même, l’introduction en Bourse
Au niveau du compartiment des valeurs de croissance de Dari Couspate va certainement pousser d’autres PME à fort potentiel à solliciter le financement du marché boursier.
Par ailleurs, l’année 2005 a été celle des smalls-caps qui ont été délaissées durant les premières périodes de la reprise du marché boursier et qui se sont bien comportés en 2005. C’est le cas notamment de Diac Salaf, IB Maroc, Maroc Leasing, Sofac Crédit, Zellidja, Berliet, Nexans et Papelera de Tetuan qui ont largement surperformé le marché en 2005.
Enfin, on a également pu constater que le marché joue à fond la carte de l’anticipation. Les rumeurs colportées par le marché ont eu leurs effets sur les cours boursiers. Globalement, c’est une bonne chose que le marché réagisse et anticipe les réalisations des sociétés cotées.
Est-ce que tout a été aussi rose durant l’année ?
Malheureusement, il est un peu regrettable de constater qu’une fois que le secteur boursier marche bien, les intervenants publics se manifestent pour ralentir le mouvement en remodelant la réglementation et la législation. Les choses continueront certes à bien fonctionner malgré les nouvelles mesures prises par le Gouvernement, notamment au niveau fiscal. On espère également que les banques joueront leur rôle de faiseurs de marchés. Si le secteur public, avec ses différents intervenants a un rôle important à jouer dans la dynamisation du marché, les banques commerciales également ont un rôle fondamental à jouer mais qu’elles ne jouent franchement pas à fond. Ces banques ne vivent que sur les différences entre les intérêts créditeurs et débiteurs, en jouant sur les dates de valeurs et les commissions engrangées sur les opérations bancaires. Il faut que les banquiers fassent preuve d’imaginations et d’idées fraîches pour soutenir davantage le marché boursier qui peut représenter pour elles une source de revenus plus importante.
Après trois années de hausses, le marché garde-t-il encore un potentiel de croissance ?
La croissance du marché ne dépend pas seulement de la capacité des entreprises à générer des bénéfices. Elle est surtout conditionnée par la disponibilité de papiers de qualité. On note un déséquilibre notable entre un marché regorgeant de liquidités et une offre de papiers très insuffisante. Conséquence, les investisseurs disposant d’importantes liquidités se rabattent sur les actions existantes entraînant parfois des mouvements haussiers sans commune mesure avec les fondamentaux des sociétés. Ainsi, avec un volume de 40 MDH on peut faire monter la quasi-totalité des cours des sociétés cotées de la place. Partant, on peut anticiper une poursuite du mouvement haussier des cours boursiers en 2006.
L’étroitesse du marché, l’absence d’alternative à l’investissement boursier en termes de rendement –les placements obligataires et des dépôts à terme offrant des rendements ridicules- et la solidité des fondamentaux de plusieurs entreprises cotées que la conjoncture favorable en ce début d’année renforce laisse entrevoir une bonne année boursière 2006.
Globalement, après le réveil des small-caps en 2005, l’année 2006 sera certainement celle des bigs-caps. Sonasid et les cimentiers tireront profit d’une conjoncture sectorielle marquée par de grands chantiers: Bouregreg, autoroutes, logements sociaux, investissements touristiques, etc. Samir et les holdings également tireront profit de la conjoncture favorable.
Et comme le marché est étroit et que le déséquilibre entre l’offre et la demande est très important, in fine, ce sont quasiment toutes les valeurs qui profiteront du mouvement haussier, comme ce fut le cas en 2005.
Quelles sont les solutions à mettre en place pour atténuer ce déséquilibre entre l’offre et la demande de papier ?
La première est qu’il faut augmenter le flottant en Bourse des sociétés cotées. La majeure partie des sociétés a un flottant en bourse très faible qui ne dépasse pas les 30 % du capital. La seconde passera par l’élargissement de la cote via de nouvelles introductions en Bourse. Pour y arriver, il faut que tous acteurs du marché apportent leur contribution.
Outre la prorogation des encouragements fiscaux accordés par les différentes lois de Finances, il faut surtout que les professionnels du marché fassent leur travail. Ceux-ci doivent développer une démarché pédagogique importante, notamment vis-à-vis des PME qui considèrent encore la Bourse comme un instrument élitiste réservée aux grandes sociétés alors que ce n’est pas le cas. Ainsi, il faut professionnaliser le métier pour que les PME se rendent comptent qu’ils ont en face d’eux des professionnels et des gens à qui ils peuvent faire confiance. Partant, elles pourront comprendre que la Bourse est un instrument de financement et de valorisation de leur patrimoine qui reste extraordinaire, et je pèse mes mots quand je dis extraordinaire. Les investisseurs préfèrent investir sur les PME ayant un fort potentiel de croissance.
Il n’en demeure pas moins que le coût d’introduction des PME est jugé élevé ?
C’est vrai, le coût lié à l’introduction en Bourse des PME est un chantier important sur lequel les professionnels, la Bourse de Casablanca et le CDVM travaillent. Ce qu’il faut s’est adapter le coût d’introduction aux PME. Il est anormal qu’une petite société paye exactement les mêmes frais fixes que les grosses entreprises. En effet, si 200 000 ou 300 000 dirhams ne représentent pas grand-chose pour une grosse entreprise, ce montant demeure relativement élevé pour certaines PME. Partant, il est impératif de moduler les frais fixes en fonction de la taille des opérations. En plus de la baisse des coûts fixes, il faut également revoir les taux relatifs aux coûts variables dans l’optique de baisser considérablement les charges liées à l’introduction en Bourse des PME.
Doit-on s’attendre à une dynamique du marché boursier en termes d’introductions en Bourse pour l’année en cours ?
Dans le sillage de l’exercice 2005, l’année 2006 sera certainement marquée par un certain nombre d’opérations. D’abord, il y a déjà les opérations en capital annoncées. C’est le cas de l’opération d’accordéon portant sur le titre CIH et qui permettra de renflouer ses fonds propres et d’assainir son bilan. Elle se traduira par une levée d’un montant de 1,8 milliard de dirhams dont environ 400 MDH sur le marché boursier. Il y a également l’augmentation du capital de Rebab Company qui détient des participations minoritaires dans un certain nombre de sociétés dont Zellidja, les hôtels Sheraton à Casablanca et Hilton à Rabat, etc. C’est une opération qui porte sur un montant de 5 millions de dirhams et qui vise à ramener le niveau du flottant de Rebab Company à celui exigé par la nouvelle réglementation de la Bourse de Casablanca. D’autres opérations en capital sont également programmées sur le marché avant la fin de l’année. Par ailleurs, plusieurs introductions en Bourse se préparent. Outre Risma, le véhicule d’investissement du groupe Accor Maroc, plusieurs autres entreprises, dont certaines sont presque inconnues, rejoindront la Bourse cette année. Globalement, il s’agit de PME, de type Dari Couspate, qui réalisent des chiffres d’affaires compris entre 100 et 200 MDH et qui ont un potentiel très important de croissance et de création de valeurs. Malheureusement, en termes de privatisation, on ne peut plus s’attendre à grand-chose à céder de la part de l’Etat. Toutefois, rien n’empêche celui-ci de vendre une partie du reliquat des actions qu’il détient dans le capital de certaines sociétés cotées à la Bourse de Casablanca (BCP, Maroc Telecom, etc.) pour accroître la profondeur de la place. Dans tous les cas, le marché reste très demandeur.
L’effet fiscal n’a pas eu d’impacts apparemment négatifs sur le marché en ce début d’année ?
Si l’Etat a jugé que la fiscalisation des plus-values sur cession de valeurs mobilières réalisées par les personnes physiques lui permettrait d’augmenter ses recettes fiscales sans freiner le marché, tant mieux, et on espère que son calcul se révélerait juste. Il n’en demeure pas moins que l’investissement fiscal en tant que véhicule d’encouragement de certains secteurs, notamment les secteurs financiers, a été complètement omis par les autorités et qu’aujourd’hui, les marchés qui croissent vite sont ceux où il n’y a pas de fiscalisation de plus-values. D’un point de vue général, on souhaiterait que la politique fiscale soit utilisée différemment de la part de l’Etat en encourageant les personnes physiques et les entreprises à investir. Il n’empêche que la fiscalisation de 10 % des plus-values sur cessions de valeurs mobilières réalisées par les personnes physiques ne se traduira pas par un changement notable des comportements des investisseurs. Ce qu’on a le plus déploré, par contre, c’est le “flou artistique” de notre administration fiscale qui a accompagné la mise en œuvre et l’application de cette fiscalisation. Bref, en absolu, la fiscalisation des plus-values boursières n’est pas dramatique.
L’autre grief fiscal concerne la fiscalisation appliquée aux sociétés qui souhaitent s’introduire en Bourse par cessions d’actions. Ce qui peut tendre à démotiver certaines entreprises à s’introduire en Bourse sachant que l’instrument primordial qui pousse nombre d’entreprises à se faire coter est la carotte fiscale. C’est marrant de voir que l’Etat n’a réactivé cette fiscalité qu’après avoir cédé une partie de sa participation dans Maroc Telecom et dans la BCP.
Que pensez-vous de l’introduction programmée de produits dérivés au niveau du marché?
L’introduction de produits dérivés au niveau du marché boursier me semble prématurée. Ma foi, la priorité doit être accordée au développement de produits standard basiques comme les actions et les obligations. On peut dire qu’aujourd’hui il n’y a pas véritablement de marché obligataire au Maroc. Et Dieu sait combien les produits dérivés reposent en partie sur la combinaison des placements à rendements fixe et des placements à rendements variables que sont les actions. Or, aujourd’hui, non seulement on ne peut pas parler vraiment d’un marché obligataire au Maroc, mais aussi, le marché boursier demeure encore microscopique par rapport aux grandes places étrangères et même par rapport à certaines places émergentes. Bref, on devrait surtout mettre l’accent sur les conditions à même d’accroître l’offre de papier frais au lieu de perdre de l’énergie sur des produits complexes pour un marché qui présente à peine 10 titres liquides. Bref, nous pensons qu’il est encore trop tôt de parler de produits dérivés au niveau de la place casablancaise.
Propos recueillis par
Moussa Diop