La Nouvelle Tribune : pourquoi cette réunion de l’Ecofin de l’Union européenne avec les ministres des finances de la Rive Sud ?
M. Philippe de Fontaine Vive :
Tenir une réunion euro méditerranéenne à laquelle participent les ministres des Finances permet deux choses : d’abord aux ministres des Finances de la Méditerranée, dont celui du Maroc, de voir les changements qui ont eu lieu au sein de l’Europe et qui peuvent servir d’expérience comme le disaient tout à l’heure leurs homologues hongrois et polonais. En effet, ce qui s’est passé dans leurs pays ressemble tout à fait à la transition à laquelle on assiste aujourd’hui au Maroc. Secundo, cela permet aux ministres européens de comprendre tout l’intérêt qu’il y a pour l’Europe à mieux soutenir les pays de la rive sud où il y a une jeunesse considérable, impliquant donc un besoin de création d’emplois. Et c’est dans notre intérêt de voir ces pays et cette jeunesse se développer au moins aussi rapidement que les pays européens
Comment le Maroc a-t-il pu obtenir l’ouverture d’un bureau de la BEI, en charge de la FEMIP ? A quelles conditions le secteur privé doit-il se soumettre pour accéder de façon plus ample et continue à ce type de financements ?
Il n’y a pas eu de conditions particulières à cette ouverture. Lorsque le Conseil européen a demandé à la Banque Européenne d’Investissement de développer et de diversifier ses activités en Méditerranée, ce qui a entraîné la création de la FEMIP, le Conseil a souhaité concomitamment une présence locale qui serait mise en place progressivement. L’idée de bureaux locaux entre donc dans ce cadre. Nous avons donc choisi d’implanter des bureaux dans les pays où se trouve le plus grand potentiel de développement de nos activités.
D’ailleurs, il n’y a pas eu d’ordre délibéré pour les ouvertures de bureaux. Ils ont ouvert successivement pour des considérations pratiques, d’impedimenta en quelque sorte !
Concernant la question du secteur privé, je dois dire qu’après accord avec M. Fathallah Oualalou, nous souhaitons fortement développer les relations avec le privé marocain. En janvier 2004, nous étions à Casablanca avec les organisations patronales marocaines pour dire que nous allions procéder à cette installation et que nous étions à l’écoute. Nous sommes demandeurs au niveau de l’instauration de relations avec le secteur financier marocain, sans recours à la garantie d’Etat. C’est en cours de finalisation avec deux organismes bancaires locaux, ce qui permettra d’avoir des lignes de crédits vers les PME marocaines refinancées par la Banque Européenne d’Investissement et nous souhaitons trouver autant que faire se peut des gestionnaires de fonds d’investissements qui permettraient de financer les grandes priorités du secteur privé local, comme le secteur du tourisme par exemple. Mais les entrepreneurs marocains sont les bienvenus pour d’autres initiatives qu’ils pourront proposer au chef du bureau que nous avons ouvert à Rabat vendredi dernier.
Votre présence à Rabat n’est donc pas motivée par le soleil… Mais pourquoi cette facilitation a évolué du secteur public vers le privé ?
Nous avons choisi le Maroc parce qu’il est l’un des premiers partenaires. Il y a à l’heure actuelle trois bureaux de représentation européens en Méditerranée. Sur les dix pays où nous intervenons, il y a des bureaux au Caire, à Tunis et à Rabat. Mais ces trois pays représentent à eux seuls plus des trois quarts des financements du secteur privé. C’est donc, en quelque sorte, à l’opposé d’un choix politique, administratif ou touristique qui a été fait, mais qui a été dicté par la question de savoir où se développait l’entreprise privée. En Egypte, en Tunisie, au Maroc. Nous y avons donc implanté des bureaux afin d’écouter leurs chefs d’entreprises et savoir quels étaient leurs besoins. Cette démarche est très importante pour nous car elle permet d’intervenir sans passer à terme par l’Etat et les finances publiques.
Pourtant, antérieurement vous aidiez l’Etat marocain. Il y a donc eu évolution ?
Tout à fait. Nous allons continuer à aider l’Etat marocain à mettre en place des routes performantes, des systèmes de télécommunications, une eau de bonne qualité, tout ce qu’on appelle donc les infrastructures publiques afin que les gens trouvent la satisfaction de leurs besoins sociaux les plus élémentaires. Nous continuerons donc dans cette voie. Mais dans le même temps, nous voulons accroître significativement le soutien aux entreprises parce que fondamentalement elles sont créatrices d’emplois.
Les entrepreneurs, qu’elles soient de jeunes femmes désireuses d’obtenir de petits crédits pour créer de petites activités, ou au contraire un gros plan d’investissement pour créer un complexe touristique comme celui où nous sommes aujourd’hui (Skhirat, NDLR), un grand centre de conférences modernes, trouveront auprès de nous l’écoute et le soutien nécessaires. Du micro crédit au gros projet d’équipement, nous devrons être capables de faire face aux besoins du secteur privé.
Pour nous, BEI, c’est une vraie transformation parce que nous apprenons beaucoup et que nous avions l’habitude de consentir de grands prêts très longs. Cela se poursuivra, parce que c’est adapté à la construction de routes par exemple, mais nous voulons également soutenir les entreprises et donc il faut que nous apportions d’autres choses, comme des participations au capital, des garanties, voire demain apporter des financements en dirhams, ce dont je sui sen train de parler avec votre ministre des Finances. Nous aimerions qu’à la fin de cette année, ou l’an prochain, nous soyons capables d’accorder des prêts en dirhams, ce qui évacuerait le problème du risque de change pour les entreprises.
Les entreprises marocaines peuvent donc directement compter sur la BEI à travers des fonds d’investissement auxquels vous participez en tant qu’actionnaires. Mais une PME locale aura-t-elle la possibilité de s’adresser au bureau de Rabat pour une démarche à sa taille ?
Vous voyez bien qu’il y a des milliers, des dizaines de milliers d’entreprises marocaines qui auront ainsi besoin d’être soutenues. Un bureau ne permettra pas de faire face à l’ensemble des demandes. Ce que nous souhaitons monter avec cette représentation, c’est de bien comprendre les besoins des PME-PMI marocaines pour pouvoir passer des accords avec quelques banques marocaines et quelques fonds d’investissements locaux, de façon à ce que toute PME s’adressant au bureau se verra répondre que la possibilité existe effectivement auprès de telle ou telle banque de la place partenaire de la BEI pour l’occasion.
Nous apporterons donc des financements à une ou deux banques locales afin que progressivement, elles deviennent les partenaires durables des entreprises.
Aujourd’hui, il faut savoir que l’Europe est déterminée à aider le Maroc et l’ensemble des pays méditerranéens. Demain, avec une croissance de l’économie marocaine, les cas vont se multiplier et il faudra que les banques soient à même d’accompagner ce développement. Aujourd’hui, elles financent assez facilement sur des durées courtes, alors que de nombreux projets d’investissements demandent des durées longues. La BEI, en leur prêtant à six ou à dix ans, leur permettra d’octroyer des crédits de la même durée, ce qui aujourd’hui est difficile à trouver au Maroc.
Vous comptez intervenir que le marché interbancaire ?
Tout à fait. Nos partenaires privilégiés seront les fonds d’investissements marocains et les banques de ce pays.
Ce processus de financement permet de ne pas limiter les budgets d’intervention. Est-ce exact ?
Vous avez raison. Lorsque nous mettons des fonds à disposition, ils proviennent de notre quête sur les marchés financiers où nous avons une grande capacité d’accès. La question qui se pose est de savoir s’il y a la capacité de traitement de ces dossiers dans les banques marocaines.
Entretien réalisé par
Afifa Dassouli