En effet, le marché monétaire s’était installé dans une situation de surliquidité structurelle, initiée lors de l’attribution de la licence GSM à Méditélécom et confortée par toutes les privatisations qui ont suivi, mais également par les transferts croissants des Marocains résidents à l’étranger. Cette surliquidité avait littéralement inondé un marché interbancaire que n’absorbaient pas les octrois de crédits. C’est ainsi que le taux monétaire était tombé bien bas, jusqu’à devenir inférieur au taux d’intervention de Bank Al-Maghrib, avant de se redresser pour s’établir autour de 2 % et que la surliquidité ne soit petit à petit absorbée au mois de mai dernier où le taux moyen pondéré du marché monétaire se situait entre 2,25 % et 2,50 %. Et c’est la rumeur d’une imminente dévaluation du dirham qui a été à l’origine de la revalorisation du taux monétaire. Cette rumeur s’est installée dès le mois de mai, et relayée par quelques articles de presse, elle a pris de plus en plus l’aspect d’une certitude malgré les démentis officiels. En effet, les opérateurs des marchés de change ne croient plus en de tels démentis, eux qui se souviennent que quelques jours avant la dévaluation technique de 5 % intervenue en avril 2001, le Ministère des Finances n’hésitait pas à écarter une telle éventualité.
Et parmi les opérateurs manipulateurs de devises, ce sont les importateurs qui craignent une dévaluation. En effet, si elle devait intervenir, elle servirait les intérêts des exportateurs qui amélioreraient leur compétitivité, mais aussi l’Etat pour diminuer le poids de la facture pétrolière, le secteur du tourisme qui verrait sa compétitivité se renforcer à l’international et les MRE qui bénéficieraient de gains de change pour leurs transferts de devises au Maroc.
Ce sont donc les importateurs qui sont à l’origine, ces dernières semaines, d’une tension croissante sur le marché monétaire. Et, pour cause ! Ils peuvent, selon la réglementation de l’Office des changes, se couvrir en devises à terme sur un an. En effet, toute dévaluation du dirham se traduirait pour eux par un renchérissement de leurs factures d’importations payables après une éventuelle correction de la monnaie marocaine. C’est pourquoi, ils achètent des devises à terme pour pouvoir régler leurs factures sur une année au taux de conversion du dirham d’aujourd’hui, soit avant toute éventuelle dévaluation. Techniquement, le client importateur s’engage avec sa banque pour acheter à une échéance donnée, un montant de devises contre règlement en dirhams à un cours convenu aujourd’hui plus un différentiel de taux d’intérêt. Lequel traduit une prime que la banque lui fait payer et qui tient compte d’une part du fait que la banque achète elle-même, les devises, qu’elle place sur une certaine échéance pour les récupérer au terme fixé avec son client, moyennant un intérêt. La prime comprend, d’autre part, le coût de mobilisation pour le client des dirhams nécessaires à une telle opération. Au niveau du marché et du fait que nombreux sont les importateurs qui ont procédé à des achats à terme de devises, le marché interbancaire des devises s’est asséché et les banques ont dû recourir à Bank Al-Maghrib .
De ce fait, les transactions ne portent plus uniquement sur le stock de devises du marché interbancaire et proviennent donc des réserves de la Banque Centrale.
D’autre part, les banques commerciales étant amenées à acheter des devises à la banque centrale, elles utilisent des dirhams, mettant ainsi à contribution le marché monétaire où l’argent se raréfie et devient de plus en plus cher, ce qui pousse à la hausse le taux monétaire.
Les importateurs ont ainsi pris des positions importantes en devises puisqu’ils ont le droit de le faire sur une année, et les banques ne peuvent que les suivre en prenant elles aussi des positions aussi longues, mais dans la limité imposée par BAM. Celle-ci leur commande quotidiennement que le solde des opérations dans chaque devise ne dépasse pas le seuil de 20 % des fonds propres nets de la banque.
Par ailleurs, les importateurs ne sont pas les seuls à se couvrir contre une dévaluation éventuellement proche du dirham. Certaines banques contribuent à la panique en achetant également à terme des devises espérant réaliser des gains de change dans le cas d’une dévaluation.
Enfin, le marché monétaire subit lui aussi la pression exercée par les banques du fait de l’obligation qui leur est faite de constituer leur réserve monétaire avant le 20 de chaque mois. La règle en la matière est que les banques sont libres tout au long du mois de ne pas respecter la prescription de réserve monétaire, à condition de se mettre impérativement en conformité avec l’obligation de l’institut d’émission le vingtième jour du mois. Lundi dernier donc, elles se devaient de le faire, mais difficilement du fait d’un marché monétaire interbancaire asséché.
Pourtant, malgré la panique qui a gagné le marché monétaire interbancaire et la tension exercée sur le taux qui a dépassé les 5 %, on continue à douter de l’inéluctable matérialité d’une dévaluation du dirham. D’ailleurs, certains indicateurs prouveraient même qu’elle ne serait pas recommandée. En effet, le cours du dirham sur le marché parallèle est, contrairement à son habitude, inférieur voire égal à celui des banques, ce qui atteste du fait que sa valeur est cernée. D’autre part, si la balance commerciale est déficitaire, celle des paiements est largement excédentaire puisque les réserves de change sont équivalentes à une année d’importations. De plus, la dette extérieure a également diminué et les entrées de devises sont confortables, les recettes touristiques s’ajoutant aux transferts des MRE qui deviennent structurels. Cette situation est même propice à une libéralisation totale du dirham, si seulement on arrêtait de craindre que la liberté des changes entraînerait une sortie massive d’argent. Car l’argent qui doit sortir sort et sortira toujours d’une manière ou d’une autre…
L’exemple relativement récent des deux cimenteries qui se sont vues refuser par l’Office des Changes le droit d’investir dans d’autres unités de la région du MENA et qui ont néanmoins "exfiltré" les mêmes montants grâce aux possibilités légales pour permettre les investissements en question par leurs sociétés mères, devrait suffire pour convaincre du contraire. De plus, de grands groupes nationaux ambitionnent de plus en plus d’investir à l’étranger et pourraient le faire plus librement avec la fin de la réglementation des changes, dernier verrou à faire sauter pour inscrire définitivement le Maroc dans une économie mondialisée.
Afifa Dassouli