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Mohcine Bakkali, Directeur de Moussahama SPPP : “Nos pratiques ne sont pas si éloignées des standards européens”

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Pouvez-vous nous présenter la genèse du capital investissement à travers l’expérience de Moussahama?
Il y a lieu de rappeler que MOUSSAHAMA SPPP n’est pas la seule à l’origine de la genèse du capital investissement au Maroc. D’autres structures dans leur majorité publiques ont antérieurement expérimenté partiellement le métier avant l’avènement de Moussahama SPPP. Il n’en demeure pas moins que notre société a été certes la première entité dédiée exclusivement à cette activité pratiquée selon les standards européens. MOUSSAHAMA SPPP a été créée en 1990 par 10 personnes physiques marocaines et européennes parrainées par la BEI avec un capital social de 100 000 dirhams libéré du quart. Ces initiateurs de MOUSSAHAMA SPPP ont réussi à vendre le concept à 5 banques marocaines elles mêmes publiques à l’époque dans leur quasi majorité. C’est ainsi que la BCP, la BMCE, Bank Al Amal, la BNDE, le Crédit du Maroc et la BEI ont constitué le tout premier tour de table avec un capital de 55 MDH. Pour l’histoire la BEI a investi pour la première en fonds propres dans une entité juridique extracommunautaire.
De 1992 à 1998, cette première et modeste levée de fonds a permis à Moussahama de réaliser 11 investissements dans divers secteurs (agro-industrie, pharmacie, transformation des métaux, transport aérien, location de voitures à longue durée etc.). Durant cette période, le ticket moyen par investissement a été de 5,7 MDH. Conformément à sa politique générale d’investissement, MOUSSAHAMA SPPP a concentré ses investissements sur les entreprises non cotées du secteur productif. Ces premiers investissements ont été dominés par les opérations de capital risque (création), de capital restructuration et dans une moindre mesure de capital développement. Ce positionnement volontariste sur les opérations les plus risquées s’explique par la composition de son premier tour de table soucieux de réussir la greffe du concept dans l’environnement national et la difficulté à accrocher les opérations de capital développement (Bâle I et Bâle II n’étaient pas encore à  l’ordre du jour). Ce positionnement a fortement exposé MOUSSAHAMA SPPP.
Cette période peut être à mon sens qualifiée de période expérimentale au cours de laquelle les équipes de gestion et les comités d’investissement se sont acclimatation au métier  et se sont appropriés les règles de ce nouveau métier. Cette période a été aussi celle de la formation des premières équipes de chargés d’affaires dont certains sont passés par la suite à la concurrence. L’année 1999 peut être considérée comme celle de la deuxième levée de fonds, le capital de MOUSSAHAMA SPPP passant de 55 MDH à 140 MDH grâce à l’arrivée de nouveaux partenaires européens, la Cofides (Espagne) et la Proparco (France) et le renforcement des participations de la BEI et de la BCP, cette dernière ayant racheté les parts des banques qui ont souhaité se retirer du tour de table.
L’an 2000 a constitué un tournant stratégique dans la politique d’investissement de MOUSSAHAMA SPPP qui a progressivement augmenté ses opérations de capital développement au détriment du capital risque pour anticiper et amortir l’effet à venir des premiers sinistres inhérents aux opérations de capital risque. Pour la période 1999-2001, ces opérations de capital développement ont été dans leur majorité des investissements additionnels dans des sociétés affiliées aux fondamentaux solides et aux perspectives intéressantes. Le ticket moyen par investissement a progressé pour atteindre 7,4 MDH. Depuis 2002, le ticket moyen par investissement se situe aux alentours de 10 MDH.
Depuis sa création, Moussahama est intervenue dans 24 projets d’investissement pour un total d’engagements de 161MDH. En résumé, Moussahama SPPP peut légitimement revendiquer le rôle de l’éclaireur qui a balisé et préparer le terrain à l’arrivée de nouvelles structures de capital investissement (quasi tous sous la forme duale) qui dans leur majorité ont vu le jour à partir de l’an 2000. A ce titre il y a lieu de rendre hommage aux fondateurs de cette institution et à leur tête les dirigeants de la BCP.

Outre l’apport financier, quels sont les autres avantages qu’apporte le capital investissement aux entreprises qui sollicitent?
Rappelons que l’apport du capital investissement revêt une double dimension. Il y a d’abord celle de l’apport financier sous la forme de fonds propres et de quasi fonds propres qui constitue une condition préalable nécessaire à tout rapprochement entre une entreprise et un capital investisseur. C’est cette première forme d’intervention qui est souvent mise en exergue au détriment d’une seconde mais non moins importante, celle de l’accompagnement. En effet ce deuxième volet de l’intervention du capital investisseur, indissociable du financement proprement dit est un accompagnement qui peut prendre diverses formes, aide managériale, stratégique et conseil.
Lorsque les équipes de gestion du capital investisseur disposent de compétences et d’aptitudes réelles au conseil aux entreprises, cet accompagnement, lorsqu’il est compris et accepté par l’entreprise, devient essentiel pour d’une part institutionnaliser le fonctionnement des organes de gestion de l’entreprise, inculquer la culture de la rigueur, de l’anticipation et de la performance financière et économique. Cette aide au pilotage de l’entreprise ne peut cependant être pertinente qu’à la condition préalable de construire préalablement en commun le référentiel de l’entreprise. La construction de ce référentiel consiste à valider ou élaborer la vison à long terme de l’entreprise et la stratégie qui la sous-tend. Parmi les pratiques d’accompagnement développées grâce au vécu de MOUSSAHAMA SPPP, la contractualisation du " comité de suivi des performances " s’est avérée nécessaire. Ce comité réunissant les hommes clés de l’entreprise associés aux représentant du capital investisseur est un instrument d’aide au pilotage de l’entreprise et de la validation de la pertinence de l’information remontée par les reportings.
C’est par le biais de cet instrument,  qu’ensemble les dirigeants opérationnels de l’entreprise et MOUSSAHAMA SPPP essaient de caler au mieux et au plus près du référentiel retenu (vision, stratégie et plan d’actions) et aux standards internationaux en terme de management, de performance, de méthode de production, la conduite de l’entreprise.
Autrement dit, cette approche nous permet de jouer modestement et à notre manière le rôle de coach de proximité au profit de nos partenaires. Par ailleurs l’intervention du capital investisseur étant complémentaire à celle du banquier, le renforcement souvent substantiel des fonds propres de l’entreprise améliore son accès à des financements complémentaires de la part du banquier.

Au niveau du capital investissement, comment expliquez-vous la faiblesse des opérations de capital risque comparativement à ceux du capital développement?
Concrètement, on peut dire que le capital risque est une activité globalement boudée par la profession.
Cette situation s’explique élémentairement par le caractère très risqué de ces opérations comparativement aux opérations de capital développement présentant, à priori, plus de visibilité. Pour illustrer ces propos, il y a lieu de rappeler que nos premières opérations de capital création ont été souvent conclues avec des personnes physiques sans expérience entrepreneuriale préalable.
Ces opérations se sont révélées très fortement consommatrices de suivi par les chargés d’affaires qui dans certains cas  se sont trouvés en situation de gestion directe faute de compétences managériales suffisantes au sein de l’entreprise. Certaines opérations de capital-risque se sont d’ailleurs avérées assez difficiles à gérer et se sont traduites souvent par des sinistres. Par ailleurs, le cycle d’investissement de ces opérations est par expérience long, voire très long. Il est en effet difficile d’envisager une sortie avant 7 ou 8 ans, voire 10 ans de partenariat. Ce délai correspond presque à la durée de vie d’un fonds dans une structure duale qui est de 10 à 12 ans.
Enfin, les tickets moyens dans les opérations de capital-risque variant généralement entre 3 à 5 millions de dirhams, il est difficile de rentabiliser correctement ces opérations compte du coût de leur suivi. L’ensemble des raisons précédemment citées explique en partie le faible engouement des  sociétés de capital investissement tant marocaines que européen d’ailleurs pour le capital risque et leur préférence pour le capital développement offrant plus de visibilité, moins risquées et plus rentables, permettant au passage de mutualiser les rares prise de risque des opérations capital création. Enfin il ne faut pas perdre de vue que le capital investissement n’est pas un apport de subventions à fonds perdu, mais une activité encore jeune qui doit consolider les acquis et assurer sa pérennité.

Certains jugent que le Taux de Rendement Interne (TRI) sollicité par le capital investisseur est très élevé.Comment le justifiez-vous?
En effet, si l’on compare le TRI au taux de rémunération des crédits bancaires, le débat me semble faussé d’avance. Le taux d’emprunt bancaire est contractuel, garanti par des sûretés réelles et supporté directement par l’entreprise à travers ses charges financières.
Le TRI est essentiellement et avant tout fonction de la plus value à la sortie. Il n’est jamais contractuel sauf dans des cas exceptionnels de portage (ce qui n’est pas du capital investissement) et ne fait l’objet d’aucune garantie réelle. C’est la rémunération escomptée par le capital investisseur pour sa prise de risque. Quant le TRI escompté est effectivement atteint (au bonheur de toutes les parties) il est par conséquent supporté soit par d’autres institutionnels (cas d’une sortie sur un autre capital investisseur), soit par le marché financier (en cas de sortie éventuelle sur la bourse), soit par les actionnaires. Dans le cas de cette dernière sortie, souvent la plus fréquente et la plus difficile, le TRI est partiellement supporté par l’entreprise à travers la distribution lorsque l’entreprise génère assez de cash-flow pour assurer son développement et rémunérer ses actionnaires. A ce titre, il y a lieu de souligner qu’en règle générale, un capital investisseur ne cherche jamais à préserver son TRI au détriments des intérêts sociaux de l’entreprise. En ce qui concerne la justification du niveau " élevé " de ce TRI, il y a lieu de rappeler que le capital investisseur assume quasi les mêmes risques que ceux de ses partenaires. N’investissant que dans les SA, il encourt non seulement le risque économique et financier, mais également le risque de la responsabilité de dirigeant et parfois de celle de gestionnaire de fait. Partageant les gains ou les pertes et la responsabilité, il est normal que le capital investisseur prétende à une rémunération en relation avec sa prise de risque.
Enfin, ce niveau de TRI n’est jamais imposé par le capital investisseur à ses partenaires. Il est discuté, justifié négocié avec les partenaires. Les partenaires candidats au recours au capital investissement et porteur de deals intéressant ont aujourd’hui la possibilité de faire jouer la concurrence et de négocier au mieux la rémunération "escomptée" du capital investisseur. Enfin pour conclure ce chapitre, il faut rappeler que le capital investissement est un produit élitiste, un produit sur mesure, qui lorsqu’il est vendu de manière optimale génère d’importants bénéfices pour les deux parties.

Quelles sont les difficultés que rencontrent les entreprises du secteur?
Les difficultés du capital investisseur marocain sont surtout liées à la jeunesse du métier et aux impératifs d’ajustement de sa pratique aux spécificités de notre culture entreprenariale et notre mode de gouvernance. Consciente de son potentiel de développement du marché national, la profession s’adapte et affine ses modes d’intervention pour coller au mieux aux réalités  notre environnement. En ce qui concerne les difficultés, la première est celle liée à la recherche de dossiers répondant aux critères du capital investisseur. Les flux de bonnes affaires sont difficiles à générer pour diverses raisons. La principale est liée à l’effet de la taille réduite des équipes des sociétés. Celles-ci sont souvent accaparées par le suivi et l’accompagnement au détriment de la prospection commerciale des entreprises éligibles au concours du capital investisseur. Une refonte du fonctionnement du back office est en cours chez certaines structures pour dédier une partie des ressources humaines au suivi et permettre ainsi aux chargés d’affaires de réaffecter une partie de leur temps à la prospection active. Enfin le deal flow devrait être dynamisé par un meilleur marketing du produit capital investissement qui demeure encore un produit méconnu. La deuxième difficulté est "La" difficulté classique du capital investisseur sous tous les cieux, celle de la sortie. Pour le capital investisseur, signalons qu’il y a quatre possibilités de sortie. D’abord, la sortie royale est celle sur le marché boursier qui demeure encore rare. Moussahama est me semble-t-il encore la seule à avoir expérimenté  une sortie via le marché boursier. Ensuite, il y a la sortie sur un deuxième capital investisseur. Ce mode de sortie est appelé à se développer du fait de l’apparition d’un début timide de segmentation de l’offre de capital investissement par  stade de vie de l’entreprise.
En effet, tous les acteurs du secteur, à l’exception d’un seul, sont    aujourd’hui positionnés sur capital développement, ce qui leur laisse de faibles perspectives de sortie sur un autre opérateur.  Puis la cession  de sa participation à un groupe industriel ou financier commence à se développer actuellement, mais de manière encore timide. Dans ce cas, le plus souvent c’est toute l’entreprise qui est cédée au groupe acquéreur. Enfin, il y a la sortie, la moins glorieuse, sur le promoteur. A travers cette sortie, et à l’issue de l’échéance partenariale, le ou les partenaires rachètent les actions du capital investisseur. C’est peut-être le cas le plus fréquent mais également la plus difficile à réaliser en ce sens qu’elle implique un fort développement de l’entreprise et un niveau de performances à même de générer assez dz cash pour financer la distribution et partant le financement total ou partiel du rachat des actions du capital- investisseur.

Pouvez-vous nous parler de votre relation avec le Financial Services Volunteer Corps (FSVC) et son impact sur le capital investissement marocain ?
Moussahama a initié dès septembre 2004 une collaboration avec la FSVC dans le but de confronter l’expertise de ses propres équipes avec celle des professionnels américains du capital investissement disposant d’une expérience  dans des environnements émergents similaires à celui du Maroc. L’objectif visé à travers ce partenariat est de réaliser un benchmark pour caler notre approche métier, nos pratiques et nos performances à celles d’opérateurs équivalents à nous évoluant dans des environnements similaires à celui du Maroc. Ce partenariat a connu deux étapes. La première a été celle de l’échange d’expériences entre les deux parties en termes de processus de production allant de la prospection à la sortie en passant par l’analyse, l’investissement, le suivi. Nous avons pu ainsi comparer nos pratiques, notre vécu et notre évolution avec ceux de structures similaires dans des les pays dits développés et émergents. Capitalisant sur cette première phase, nous avons sollicité le FSVC, sur la base d’un cahier de charges, pour échanger avec d’autres experts, notamment américains, l’expérience en matière de développement d’outils pour les processus d’analyse, d’investissement et de sortie, et de suivi des sociétés affiliées, mais aussi en matière d’organisation et de fonctionnement du back office.
Toutes proportions gardées, nous étions surpris et heureux de constater que nos pratiques ne sont pas si éloignées des standards américains et de ceux de certains pays émergents asiatiques tels que l’Inde ou  la Corée du Sud. Ce deuxième round de rencontres avec des experts américains nous permet d’enrichir nos propres procédures par certaines " ficelles " du métier inspirées de l’expérience de ces experts. De l’avis de ces expériences que nous avons côtoyés durant en deux phases d’une semaine chacune grâce au FSVC, et l’issue de leur rencontre avec les principaux capital investisseurs marocains, le niveau de maîtrise du métier atteint les professionnels marocains et l’évolution favorable de l’environnement marocain est à même de susciter un début d’intérêt de fonds d’investissement d’Outre Atlantique pour le marché marocain. Certains fonds d’investissement US devraient d’ailleurs être présents lors de la prochaine conférence de l’OPIC à Marrakech en septembre prochain. Selon nos interlocuteurs ces fonds ne demanderaient qu’à tester notre marché. Il revient aux opérateurs marocains de leur vendre la destination Maroc.

Propos recueillis par
Moussa Diop



 

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