La Nouvelle Tribune :
M. Rémy Hassenforder, vous êtes responsable pour le compte du fonds anglais Actis de l’Afrique francophone de l’Ouest et du Maghreb, basé au Maroc. Pouvez-vous nous présenter votre fonds ?
M. Hassenforder :
Pour vous présenter Actis, il faut revenir au fonds "Commonwealth Developement Corporation", qui était le bras armé de l’Etat britannique pour faire du développement dans le secteur privé. Cette démarche libérale consistait à financer à taux privés des entreprises dans les pays du Commonwealth, puis dans les pays émergents. Aujourd’hui, l’idée du gouvernement britannique est que les capitaux constituent le fer de lance du développement et que les capitaux privés doivent seconder l’Etat dans cette tâche. C’est la raison de la création d’Actis, une société privée de gestion de capital. Elle est détenue à 60 % par les salariés et 40 % en golden share par l’Etat. La privatisation d’Actis a été décidée par Tony Blair en 1997 mais n’est devenue effective qu’en 2004.
Elle gère l’ensemble du portefeuille de CDC Capital partners qui fait aujourd’hui trois milliards de dollars dans les pays émergents. Les fonds investis dans ces pays depuis 1946 ont cumulé les retours sur investissement qui ont ainsi été réinvestis. C’est ainsi que le portefeuille a pu atteindre les trois milliards de dollars.
Aujourd’hui, le processus continue sauf que les investissements de ce portefeuille sont opérés par des investisseurs privés. C’est l’aboutissement d’une problématique libérale du gouvernement britannique qui escompte un certain retour sur capital, compte tenu des risques. Les fonds sont gérés par le privé comme Actis, gestionnaire privé qui doit démontrer que l’utilisation qui en est faite est profitable.
Dans le cadre de sa politique, l’Etat anglais incitera d’autres investisseurs privés à s’intéresser aux pays émergents. De même que récemment des fonds gouvernementaux et privés canadiens nous ont confié 150 millions de dollars à investir en Afrique. Cela démontre la pertinence de cette démarche.
Pourquoi le choix d’opérer au Maroc?
Notre problématique est, par nature, d’opérer des investissements dans les pays émergents et particulièrement en Afrique qui a été, historiquement, le cœur du Commonwealth. Aujourd’hui, sur les trois milliards, un milliard est investi en Afrique et notre idée est de couvrir l’ensemble de ce continent. Nous avons donc des bureaux à Johannesburg, à Lagos, à Nairobi, au Caire. L’ouverture du bureau à Casablanca part de la volonté d’une couverture de l’ensemble de l’Afrique du Nord et de l’Afrique francophone.
Notre intérêt pour le Maroc tient d’abord à la taille puisque les investissements que nous faisons sont compris entre dix et cinquante millions de dollars par projet. C’est un plus pour le marché marocain et les marchés francophones africains parce que nos compétiteurs aujourd’hui sont des fonds d’investissements gérés par des sociétés locales ou internationales qui font entre deux et trois millions de dollars d’investissements par opération.
De plus, nous pouvons prendre aussi des participations majoritaires, ce qui est moins souvent le cas pour nos concurrents.
M. Hassenforder, comment définissez-vous le marché du capital risque ?
A priori, c’est l’ensemble des intervenants en capital risque. Mais ces derniers prennent plutôt le risque d’une société qui se développe que celui d’une société en création. Les statistiques de la " British Venture Association " montrent que les différentes catégories de transactions en Angleterre se répartissent en start up, en rescue, c'est-à-dire entreprises en difficultés, en capital expansion et enfin en leverage buy out, LBO. Les statistiques sont assez claires, elles indiquent que le LBO marche à 90 % des cas, le capital expansion à 40 %, la rescue et les start up échouent respectivement dans 90 % et 80% des cas. Sachant que le LBO consiste en l’achat d’une société qui existe, avec du capital et de la dette par son manager ou management. Le seul changement avant l’acquisition et après une telle opération, c’est le contrôle de la société. Le " rescue ", indique qu’il y a un changement nécessaire au niveau de la façon dont la société est managée, la sart up implique la création d’un nouveau produit et d’un nouveau marché.
Comment procédez-vous commercialement pour repérer les projets à financer?
Il s’agit de se placer dans de grosses sociétés locales, qui expriment un besoin de capital développement et qui s’adressent à nous via des conseillers, des avocats, des banques d’affaires.
Pour le Maroc, je n’ai pas encore d’exemple à vous fournir parce que nous venons juste d’approcher le marché, mais ailleurs en Afrique, je peux vous citer le cas de CELTEL, une société de téléphonie mobile, la troisième sur le continent et que nous venons de revendre à des Koweitiens. Il s’agissait d’une start up et nous avons accompagné son développement en tant qu’investisseur institutionnel. Nous l’avons aidée à se développer et à obtenir des licences dans chacun des pays où elle opère, mais aussi à lever des fonds à la fois en dette et en capital. Nous avons ainsi investi dans cette entité soixante millions de dollars.
Pensez-vous pouvoir développer le LBO au Maroc, sachant que chez nous, il se fait de manière un peu déguisée ?
L’intérêt du LBO pour votre pays serait de réaliser une transition générationnelle, entre des " patriarches âgés " et un nouveau management. Je pense que cela est utile pour le Maroc parce que susceptible de créer une ascension sociale de ces managers, leur permettre de devenir propriétaires de leur entreprise. Le LBO donne également l’occasion de restructurer de grosses entreprises familiales ou des conglomérats publics à travers la participation et la responsabilisation des managers des entreprises qui sont ainsi cédées.
A part l’effet de taille, quelles sont les autres raisons qui peuvent inciter les fonds d’investissement à venir au Maroc ?
Il faut en général deux ans ou trois avant de connaître le marché et donc de réaliser un investissement. Une des questions pour l’Etat qui dirige le pays hôte des fonds internationaux, c’est d’affirmer une politique claire, ouverte et libérale. La situation du Maroc, à ce titre, est très positive pour les porteurs de capitaux étrangers. Par contre, la non convertibilité du dirham nous pose problème de couverture du risque dirham. Il serait utile d’avoir plus de visibilité sur le futur de la devise.
Par ailleurs, une association de venture capital existe au Maroc. Elle a émis des propositions au gouvernement afin que les lois qui régissent le capital développement soient simplifiées et je crois que cela est en bonne voie. Il s’agit donc pour les pouvoirs publics de comprendre la problématique des capital-risqueurs et de faciliter, via un certain nombre de lois, la mise à niveau du secteur en conformité si vous voulez avec les pratiques internationales, afin de rendre le Maroc encore plus attractif pour les fonds internationaux de capital développement.
Vous êtes confrontés à la concurrence de fonds locaux adossés à des banques de la place. Est-ce un vrai phénomène de concurrence et comment s’exprime-t-il ?
Il s’agit incontestablement de concurrence, mais la taille constitue une vraie différence. Actis, en effet, participe à des opérations plus importantes et, partant, nous ne sommes pas compétiteurs sur les mêmes dossiers. Avec les banques, la compétition est différente, mais le plus que nous apportons, c’est l’indépendance. En fait, un fonds de capital lié à une banque, garde des relations institutionnelles avec celle-ci qui, d’ailleurs, est susceptible d’apporter des clients à ce fonds. Mais, nous préférons privilégier la totale indépendance du fonds.
Et les fonds étrangers installés au Maroc sont le plus souvent gérés par des sociétés marocaines et opèrent généralement dans le capital extension, ou capital développement.
Entretien réalisé par
Afifa Dassouli