M.Khalid Alioua, actuel Président-directeur général du CIH, a-t-il besoin de se justifier, en tant que manager, d’une décision des actionnaires et de l’Etat qu’ils représentent pour une grande partie d’entre eux, de céder 35 % du capital de la banque qu’il dirige, aux Caisses d’Epargne françaises et sans doute à l’une de leurs filiales spécialisée dans le crédit immobilier, le Crédit Foncier de France ?
Car tel est effectivement l’objet d’une convention récemment signée entre le ministre des Finances, M. Fathallah Oualalou, le Premier ministre, M. Driss Jettou et M. Charles Milhaud, Président-directeur général du Groupe Caisses d’Epargne, convention évoquée dans les colonnes de La Nouvelle Tribune en son édition du 31 mars 2005, numéro 445.
M. Alioua a-t-il besoin s’expliquer sur la précarité de la santé financière du CIH, alors qu’en neuf mois de présence dans cette banque, s’il a pu agir sur les charges d’exploitation de l’entreprise, il n’a pas vraiment amélioré son portefeuille clientèle, ni redonner confiance en l’institution qu’il dirige?
En effet, quand en 2000, l’un de ses prédécesseurs a tiré la sonnette d’alarme sur la situation financière du CIH en appelant à la rescousse les pouvoirs publics, c’est la confiance en cette banque qui a été sabrée, mettant ainsi en péril sa pérennité.
La clientèle saine, apeurée par le spectre de la faillite de la banque, a fui le CIH au profit des autres établissements de la place. Mieux encore, ceux qui avaient des dettes en souffrance auprès du CIH, s’en sont détournés pour aller vers d’autres guichets, laissant les prêts " pourris " à celle-la.
C’est le fonds de commerce de la banque qui a été affecté, pesant sur le bilan de son activité.
Celui-ci, en effet, a chuté entre 1999 et 2004, sans compter que de grosses affaires ont affecté et affectent toujours le portefeuille des créances hôtelières. Comme chacun sait, en effet, les créances en souffrance de l’hôtellerie atteignent 6 milliards de dirhams, et elles paraissent quasi définitivement irrécouvrables tant elles sont liées à des imbroglios politico-économiques, (affaires Dounia-PLM, Al Mina, etc).
Perte de valeur
La crise de confiance envers le CIH a été jusqu’à se traduire par des retraits de dépôts, tandis que l’action en bourse dégringolait.
Tout cela, rappelons-nous, a entraîné une recapitalisation d’urgence durant l’année 2000, d’un montant d’un milliard de dirhams, ainsi qu’un emprunt d’un autre milliard de dirhams, attestant clairement de la destruction de valeur subie par le CIH en deux années. Une perte de valeur largement supérieure en réalité à ces deux milliards qui étaient supposés permettre la restructuration de la banque publique.
Et en 2002 et 2003, la situation du CIH n’a cessé de se dégrader, avec une perte affichée en 2002 de 822 millions de dirhams, aggravée en 2003 à 2250 millions de dirhams, portant le report à nouveau négatif à près de 2700 millions dirhams.
D’autre part, le produit du recouvrement qui pouvait sortir un peu la banque de l’ornière, n’a cessé de baisser sur cette période comme en atteste sa traduction comptable, c’est-à-dire les reprises de provisions, lesquelles sont restées stables entre 2002 et 2003, à 200 millions de dirhams, tandis que les dotations aux provisions et pertes sur créances irrécouvrables sont passées, elles, de 754 millions de dirhams en 2002 à 2687 millions de dirhams en 2003.
Indicateur d’activité de toute banque, le produit net bancaire, qui était de 528 millions de dirhams en 2002, est passé à 623 millions en 2003, pour atteindre 724 millions de Dh en 2004. Cette progression, pourtant, doit être relativisée puisque que les intérêts récoltés par le CIH proviennent du stock des créances antérieures et n’indiquent pas une hausse du montant des crédits accordés au cours des trois années examinées. C’est ce que reconnaît clairement le communiqué du CIH faisant suite au Conseil d’Administration du 24 février 2005, qui précise que "l’encours des crédits a accusé une baisse de 4 % en 2004".
Le petit résultat de 80 millions de dirhams affiché par le CIH en 2004, est quant à lui, beaucoup plus la conséquence d’une baisse de dotations aux provisions sur créances irrécouvrables qui est passée de 2687 millions de dirhams à 864 millions de dirhams que d’un redémarrage de l’activité.
En conséquence, le total bilan de la banque est passé de 24 milliards en 2002 à 21 milliards en 2003 pour se situer à 19,5 milliards en 2004.
Ultime appréciation de l’état du CIH, celle de la situation nette de la banque qui, malgré la bouffée d’oxygène des 2 milliards de dirhams en 2000, n’a cessé de se dégrader. En effet, celle-ci est passée de 1 050 Mdh en 2002 à moins (-) 1200 Mdh en 2003. Elle demeure négative en 2004 à moins (-) 1120 Mdh, à hauteur donc de 34 % du capital.
Tous ces chiffres et faits expliquent pourquoi le partenariat de capital avec les Caisses d’Epargne françaises a beaucoup de sens pour la banque publique, du fait de la spécialisation du Crédit Foncier dans le financement de l’immobilier.
Il ne faut d’ailleurs pas oublier, à ce propos, que les Marocains résidents à l’étranger constituent une part importante de la clientèle du Groupe de l’Ecureuil français. Nos compatriotes installés dans l’Hexagone seront donc tout naturellement enclins à s’adresser à la représentation de cette banque au Maroc pour le placement immobilier de leurs transferts. De même que le nouvel actionnaire du CIH pourra introduire dans notre pays des produits financiers qui ont permis le développement du crédit immobilier en France comme le compte d’épargne logement, plus connu sous l’appellation de PEL, par exemple.
Il ne reste donc qu’un pas à franchir pour la réalisation d’un véritable et grand projet industriel pour le CIH. Et il paraîtrait naturel que le Groupe Caisse d’Epargne assume, en contrepartie de son expertise, la gestion du CIH pour une prise de participation de 35 % dans le capital de cette banque.
C’est donc la détermination du prix de cession des 35 % du capital qui constitue aujourd’hui le dernier point à régler, alors que les partants probables seront la BCP et Bank Al-Maghrib, laquelle ne peut plus, statutairement, conserver de position dans le CIH.
Il restera aux négociateurs français et marocains à imaginer le montage qui permettra la sortie de l’actionnaire Etat, sachant que sa garantie donnée sur les 6 milliards de créances hôtelières en souffrance n’est applicable qu’après la réalisation des hypothèques.
Dans tous les cas, eu égard aux opérations antérieures qui témoignent de l’ardente volonté du groupe de M.Milhaud de s’implanter au Maroc, l’Ecureuil français ne devrait pas faire de difficultés pour le ticket d’entrée s’il obtient l’assurance de l’exercice de la garantie de l’Etat marocain sur les 6 milliards de créances hôtelières.
C’est pourquoi M. Alioua n’a pas vraiment de raison de nier d’un côté ce qu’il confirme de l’autre, car en vérité, le devenir du CIH est du ressort premier des actionnaires, actuels et futurs…
Afifa Dassouli