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Après la cession de Wafa Assurance et Wafabank par les Kettani Enquête

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Publier le : January 8, 2004

Ce constat, s’il n’était relativisé, laisserait supposer donc que le capitalisme familial, qui constitue encore (et pour longtemps sans doute) l’un des piliers de l’économie nationale et le mode de propriété le plus répandu au niveau des entreprises locales, serait actuellement un frein au développement, à la croissance, mais également la cause du retard accumulé dans la mise à niveau de l’appareil de production marocain.
D’ailleurs, pour beaucoup, praticiens de l’économie, universitaires et chercheurs, journalistes ou simples observateurs, c’est l’image d’Épinal du "Moul chekkarra" qui exprimerait le mieux cette situation. Celle-ci serait faite de méthodes de gestion opaques et peu respectueuses de la loi, de refus du partage du pouvoir au sein de l’entreprise, de manque de vision à long terme ou encore d’une démarche égoïste de jouissance exclusive des richesses produites, au détriment des salariés, mais aussi de la collectivité (à cause de la fraude fiscale notamment).

“Moul Chekkarra…”

À suivre un tel raisonnement, simpliste et réducteur, l’économie marocaine se partagerait en trois grandes catégories, le secteur public (qui mériterait lui aussi un jugement plus fin que celui qu’on lui réserve trop souvent), le secteur privé moderne, efficient et transparent (matérialisé par les holdings que tout le monde connaît et les sociétés à capital étranger) et le capitalisme familial, dont la puissance, voire l’existence auraient été impossibles sans le processus de marocanisation de l’économie entrepris sous le règne de feu SMHassan II, à partir de 1972 exactement, pour une vingtaine d’années qui furent offertes ainsi à l’appétit insatiable des "grandes familles", jusqu’au décret de "démarocanisation" de 1993 !
Bien évidemment, la réalité est très différente de cette imagerie d’Épinal.
Une enquête menée par La Nouvelle Tribune le confirme et ce sont ses principales conclusions qui sont reproduites ici, mais il est certain que l’origine première de cette vision tient à la perception du capitalisme lui-même telle qu’elle prévaut dans maints secteurs nationaux.
Peu ou prou en effet, l’image de marque du capitaliste n’est pas très positive dans notre pays où l’on oublie trop fréquemment qu’il est, avant tout et en principe, créateur de richesses et d’emplois.
La seconde raison de cette perception biaisée tient à la discrétion observée le plus souvent par les dirigeants des grands groupes familiaux. On se dit, peut-être, que lorsqu’on est à la tête d’un ensemble de ce type, mieux vaut appliquer l’adage "pour vivre heureux, vivons cachés"!
Préoccupation fort louable certes, mais qui laisse la porte ouverte aux rumeurs, aux exagérations, aux approximations qui bien souvent, se portent sur telle ou telle famille, tel ou tel grand capitaine d’industrie ou de la finance.
Mais, en fait, le premier vrai constat qu’il faut établir est celui de la coexistence de plusieurs modèles de groupes et d’entreprises au niveau de l’économie nationale.
En effet, comme a pu le faire remarquer le dirigeant d’une holding familiale, l’économie nationale accepte ou exprime plusieurs modes de production, du féodal au capitalisme le plus évolué, de la "boutique" à la société de participations cotée en bourse et faisant appel à l’épargne publique, en passant par des structures familiales impliquées dans plusieurs secteurs d’activités, gérées de façon moderne et rationnelle, avec des "vitrines" en bourse ou non, pratiquant une ingénierie financière sophistiquée, notamment en celle des participations en cascade, etc.
D’autre part, certaines sociétés inscrites à la cote de la Bourse des Valeurs de Casablanca ne sont pas aussi transparentes qu’elles devraient l’être et ne satisfont pas toujours à toutes les obligations de communication qu’imposent les lois et règlements. A l’opposé, des groupes "fermés", aussi discrets que puissants, sont d’excellents contributeurs fiscaux, des communicateurs honnêtes (pour leurs actionnaires seulement) et des adeptes d’un management à faire pâlir d’envie tous les spécialistes de la "bonne gouvernance", sans pour autant s’afficher ou s’exposer aux démarches inquisitrices de la presse ou du CDVM, tout simplement parce qu’ils n’en éprouvent pas le besoin en termes d’ego de leurs dirigeants, ou en termes financiers, parce qu’ils sont autofinancés.
C’est donc avec une certaine relativité que l’on doit apprécier les jugements de valeur inspirés d’entreprises qui ont des statuts juridiques et des modus operandi différents, et la généralisation n’est certainement pas de mise, même si la modélisation est utile pour l’analyse.

Les pères
fondateurs

Tordre le cou donc à l’idée que le capitalisme familial est issu de la marocanisation est le premier résultat de cette quête journalistique qui a nécessité plusieurs entretiens (en off naturellement) avec quelques uns des membres des groupes les plus en vue du pays.
En effet, s’il est incontestable que le processus de prise de participation majoritaire des capitalistes locaux dans des sociétés détenues par des étrangers (et qui a débuté, on s’en souvient, par la reprise des terres agricoles aux colons) a largement profité à de larges franges de la bourgeoisie nationale, il est faux de croire et de dire que leur fortune (dans tous les sens du mot) tient de cette "parenthèse nationaliste" voulue et décidée par feu le Roi Hassan II pour la réappropriation de l’économie nationale par les Marocains. Parenthèse affirme-t-on, parce que ceux-là mêmes qui furent chargés de la mettre en œuvre, procédèrent à sa suppression, vingt années plus tard, quand il fut décidé d’ouvrir à nouveau les portes aux investisseurs étrangers, non plus comme partenaires minoritaires uniquement dans des "joint-ventures" animés par des Marocains, personnes physiques ou morales, mais comme des acteurs principaux, ou au moins, majoritaires, en charge de la gestion et de la stratégie de développement des entités où ils étaient présents.
C’est bien avant le début de la décennie soixante-dix que furent créés des groupes familiaux dont celui de feu Moulay Ali Kettani présent dans la banque, la distribution, l’électroménager, l’industrie textile et la confection notamment, de feu Abdelkader Bensalah (banque, assurances, boissons gazeuses, électroménager, télécommunications, transport aérien), de feu Moha Oul Haj Akhannouch, (hydrocarbures, négoce, télécoms, presse), de Mohamed Karim Lamrani, Groupe SAFARI (banque, industrie des panneaux dérivés du bois, industrie des matériaux du BTP, textile, industrie agroalimentaire, commercialisation de véhicules et de matériel agricole), de Othman Benjelloun (banque, assurances, télécommunications, transport aérien, industrie automobile, presse,), de Miloud Chaabi (immobilier, agro-industrie, hôtellerie, industrie), etc.
Originaires de Fès, mais aussi du Souss ou de l’Oriental, ces familles ou ces hommes ont constitué de vastes ensembles d’entreprises actives et dynamiques (pour la plupart), à partir le plus souvent de la volonté, de l’abnégation et de la vision de leur fondateur.
Comme l’explique un fin connaisseur de ces familles, qui a longtemps travaillé à leurs côtés, on peut distinguer trois phases dans l’évolution du capitalisme familial.
La première, antérieure à la décennie soixante-dix, a marqué leur émergence, le plus souvent à partir d’une activité principale comme le commerce et l’industrie  pour Mohamed Karim Lamrani et Moulay Ali Kettani, les hydrocarbures pour Moha Oul Haj Akhannouch, l’industrie automobile pour Haj Abbès Benjelloun, l’industrie textile pour Haj Mohamed Ben Abbès Bennani, Haj Omar et Mohamed Sebti, etc.
C’est à cette époque, d’ailleurs, que plusieurs de ces familles unissent une partie de leurs capitaux, en profitant de l’effet de levier, pour s’impliquer davantage dans l’économie, à partir notamment d’holdings de participations comme la SOFIPAR ou COFIMAR, en s’alliant également avec des banques internationales présentes au Maroc, comme Paribas, Neuflize Schlumberger, l’Algemeine Bank, le Crédit Lyonnais, la Société Générale, etc.
Ces hommes, animés d’une véritable volonté entreprenariale, possédant une vision claire de leurs objectifs, un flair certain et une forte personnalité, ont, ainsi, multiplié leur implication dans les secteurs d’activités les plus porteurs, donnant ainsi naissance à de véritables conglomérats. C’est à ce niveau, marquant la seconde phase de l’évolution du capitalisme familial, que la marocanisation leur a été incontestablement profitable en ce sens qu’elle leur a permis, par le biais de l’acquisition de participations majoritaires, de renforcer l’assise du capitalisme privé national au niveau de l’économie, à la précision près cependant, que des pans entiers de l’industrie, de la banque et de la finance, de l’agriculture, des communications, de l’audiovisuel, étaient aux mains du secteur public et de l’Etat, avant que ne s’enclenche le processus de privatisation à partir de la loi de décembre 1989.
C’est d’ailleurs à cette époque, marquée par une implication plus poussée de l’Omnium Nord-Africain (qui devint plus tard l’ONA "tout court"), que ces grands groupes entamèrent la troisième phase de leur évolution, par le biais notamment des privatisations (banques, assurances, télécommunications, industrie de transformation, textile, transport routier, etc.) et la conclusion d’alliances avec le capital étranger revenu progressivement à la faveur  du décret de "démarocanisation" de 1993 et du processus d’ouverture de l’économie nationale au lendemain du Programme d’Ajustement Structurel, PAS.
Comme a pu le montrer l’évolution de ces groupes, leur implication dans l’économie nationale a été progressive et permanente, marquée par des politiques d’investissement pérennes, des rapprochements et des absorptions, des partenariats industriels de qualité avec de grands groupes étrangers (dans le plâtre, l’agroalimentaire, les boissons gazeuses, les hydrocarbures), dans la banque et la finance, mais aussi la distribution et l’agro-industrie.
Les années 80 et 90 ont ainsi vu la conclusion de pactes d’actionnaires avec certaines multinationales qui, pour des exemples bien précis, ont accepté une position minoritaire en échange d’une présence solide sur le marché marocain et, pour les principaux groupes familiaux, une gestion active de leurs participations, avec, bien souvent, des démarches très précautionneuses en termes d’endettement, le recours systématique à l’autofinancement, le refus même de la cotation en bourse lorsque la nécessité financière ne s’en ressentait pas.
Ces grands groupes, pour autant, n’ont pas failli à leurs obligations légales et fiscales. Leurs sociétés, le plus souvent sous le statut de S.A, auditées par les plus grands cabinets, ont été filialisées et placées sous des holdings savamment organisées afin de faire jouer à plein les synergies, les effets de levier et les avantages des participations en cascade, relativisant ainsi l’importance des capitaux investis dans les différentes "affaires", comme le prouve a posteriori l’exemple, désormais connu de tous, de OGM, société holding des héritiers de feu Moulay AliKettani.

Déclin ou mutation ?

Et c’est la cession des participations d’OGM dans le capital de Wafa Assurance et de Wafabank, au profit officiellement de la BCM, mais en réalité du Groupe SNI-ONA qui a mis sur le devant de la scène publique ces grands groupes familiaux.
Pour les uns, prompts à la critique, piètres connaisseurs de la réalité économique et analystes simplistes parce que malhonnêtes intellectuellement, cette opération marquerait la volonté de domination et de suprématie d’un "makhzen économique" avide et omnipuissant. Les héritiers Kettani auraient ainsi "bradé" leurs participations au profit d’entités contrôlées par "les hommes du Palais".
Pour d’autres, plus circonspects sans doute, un tournant "historique" aurait été pris à la faveur de cette affaire, marquant le déclin du capitalisme familial et la montée en puissance des "institutionnels", érigés en champions nationaux, qu’ils soient privés (SNI-ONA) ou publics (CDG). Cette évolution serait, disent-ils, inéluctable mais lourde d’incompréhension et de jugements négatifs, notamment pour les partenaires étrangers et une partie de l’opinion publique qui ne comprendraient pas toujours les raisons profondes de l’implication grandissante de ces holdings, faute d’une communication suffisante de la part des maîtres d’œuvre, connus d’ailleurs, pour leur remarquable discrétion.
Une information ample et exhaustive, décomplexée et dynamique, lèverait sans doute les équivoques et dissiperait les zones d’ombre, sachant qu’in fine, le principal bénéficiaire d’une telle démarche serait justement celui à qui l’on prête une telle volonté de puissance économique…
Car, dans la réalité, alors que le système est en phase d’ouverture et de compétition, du fait notamment des incontournables exigences de la mondialisation de l’économie, c’est tout l’appareil de production national qui vit à l’heure de la mutation sui generis.
Interpellée par les phénomènes de délocalisation, l’arrimage à l’Europe communautaire (à vingt-cinq composantes) et le rapprochement avec les Etats-Unis par le projet d’ALE, l’économie nationale doit s’adapter, à la fois au niveau de sa structure et ses acteurs.
Parce que l’Etat Providence a quasiment disparu, que le capital étranger est largement présent dans des secteurs importants, voire stratégiques, la nécessité de tirer l’ensemble de l’économie marocaine à partir de locomotives puissantes, modernes et up to date (en termes de management, de gouvernance, de planification stratégique, etc.) suppose l’existence de ces champions susceptibles de "jouer dans la cour des grands", et de se mesurer aux firmes et sociétés étrangères, tout en participant de façon plus directe et plus ample à la création de richesses, à l’emploi, au développement.
Cette perspective, pourtant, n’implique pas la disparition des grands groupes familiaux, bien au contraire. La grande majorité d’entre eux a déjà opéré une mue juridique, constitué des holdings regroupant les diverses participations, noué les alliances (locales ou extérieures) destinées à permettre la poursuite de leur expansion, de leur diversification également.
Le problème qui pourrait donc se poser, en termes de pérennisation de ces groupes, est celui de l’éventualité d’une coupure "épistémologique" (et donc dolosive pour l’ego de certains) entre la propriété du capital et le management, la gestion des affaires possédées par ces familles.
Une fois encore l’exemple des Kettani et d’OGM est là pour illustrer la pertinence de leur démarche, induite par une évidence, celle du passage à la troisième génération d’héritiers, de l’éloignement progressif des centres de décision et de gestion des affaires familiales, de l’éparpillement patrimonial et, dans le cas bien précis de Wafabank, d’une réelle menace de dilution de leur participation à la faveur d’un rapprochement entre le management et certains actionnaires "extérieurs", trop puissants financièrement pour se priver d’augmentation de capital "assassines".
Le capitalisme familial, au Maroc comme partout ailleurs, n’a donc de sens et d’avenir qu’à partir du moment où tous les membres d’une famille sont unis et solidaires autour d’un projet et d’une démarche exprimant leur volonté de réussir la pérennisation du groupe, mais également à la condition de l’acceptation par l’ensemble familial d’un chef, d’un leader qui exerce directement, mais sans se priver des mécanismes de consultation (conseils d’administration, de surveillance) la gestion des affaires communes. Cela suppose également que ledit chef en ait l’aptitude, la compétence et qu’il dispose de la vision nécessaire à cette pérennisation de la structure familiale.
Les exemples ne manquent pas qui attestent de ces qualités chez nombre de dirigeants de groupes familiaux locaux, mais les contre-exemples existent aussi.
Pour ceux-là, indéniablement, l’avenir sera celui d’une institutionnalisation progressive du capitalisme familial, avec une césure de plus en plus prononcée entre la détention du capital et la gestion.

Fahd YATA



 

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