En effet, les taux d’intérêt bancaires du compte sur carnet ou des comptes bloqués vont de 2 % à 3,5% et ceux du marché obligataire ne sont guère plus intéressants, soit 2,6% pour le 52 semaines, 3,4% pour le 5 ans, 5,2% pour le 10 ans et 5,75% pour le 15 ans. Toutefois, il ne faut guère oublier que ces taux intrinsèques du marché obligataire sont souvent améliorés par la gestion collective qui, profitant de la baisse des taux, affiche des rendements qui cumulent le taux d’intérêt et la plus-value réalisée sur la valeur des titres obligataires émis à des taux élevés, lesquels sont très prisés sur le marché.
C’est ainsi que les OPCVM obligataires affichent plus de 3 % sur un an, 5,6 % sur 3-4 ans et plus de 9 % sur 5-10 ans, réalisés surtout par les fonds dédiés, lesquels, par définition, s’inscrivent sur le long terme.
Alors, qu’en est-il réellement des performances du marché boursier sur les dernières années sachant que des indices boursiers, le plus significatif n’est pas le MASI qui regroupe l’ensemble des valeurs, mais le MADEX qui traduit le comportement des 10 valeurs les plus liquides de la place et qui ne se sont guère (ou si peu diversifiées) depuis la réforme de la Bourse en 1993 ?
Motus et bouche cousue
Une analyse chiffrée du comportement de cet indice montre que depuis septembre 1998, date du déclenchement de la crise boursière dans notre pays, il est passé de 4294,55 points à 2512,69 à la fin 2002, soit une perte de 70,9 %. Cette dégringolade a été suffisamment commentée et appréciée. Les plus optimistes l’ont considérée comme naturelle pour un marché boursier dont la caractéristique première était d’avoir un comportement cyclique. Leurs opposants estimaient quant à eux qu’elle traduisait l’éclatement d’une bulle financière créée sur le marché boursier marocain du fait d’une intervention massive de spéculateurs "venant jouer au casino" pour empocher le maximum de gains le plus rapidement possible.
Et puisqu’ils ont donc joué à la bourse, les spéculateurs en question ont été les premiers à subir le krach en septembre 1998. À la précision près que leur déconvenue a laissé un goût amer dans la bouche d’autres épargnants, et notamment les petits porteurs qui avaient investi en bourse dans le véritable sens du terme. Ces épargnants croyaient qu’ils feraient fructifier leur capital tout en prenant un risque. Ils ont subi des pertes importantes et, dans la plupart des cas, non justifiées par la santé financière des sociétés cotées dont les cours ont connu, à tort, une chute vertigineuse.
À ce moment de son histoire, l’institution qu’est la Bourse n’a pas réagi et encore moins communiqué, alors que les arguments déployés aujourd’hui étaient encore plus forts à l’époque, après la période de faste qui avait prévalu sur les cinq premières années de la réforme du marché boursier, (1993-1998). À l’époque, de surcroît, elle pouvait rappeler aux investisseurs que les indices boursiers n’intégraient pas dans leur comportement les dividendes distribués par les sociétés cotées dont les taux de rendement atteignent jusqu’à 4 % de rémunération et que des avantages fiscaux favorisaient les interventions directes de gros épargnants, lesquels se sont fait particulièrement remarquer dans la première phase de développement du marché financier. Ceux-ci bénéficiaient en effet de l’exonération fiscale des plus-values et de la possibilité de report des moins-values d’un exercice fiscal à l’autre.
À l’époque également, la Bourse des Valeurs pouvait rappeler aux sociétés l’opportunité qui s’offrait à elles de bénéficier, en s’inscrivant à la cote, de réductions de l’impôt sur les sociétés de 25 % à 50 %, ce qui constituait un encouragement objectif et puissant à procéder à des augmentations de capital pour obtenir dans le même temps de l’argent frais et gratuit et un allègement fiscal appréciable.
À l’époque donc, le pesant silence de la Bourse des Valeurs pouvait être interprété en soi comme un manque de confiance de fait en ce marché et la reconnaissance des causes qui en déséquilibraient le comportement, comme son étroitesse (et donc le manque de papiers) ou son illiquidité, laquelle a motivé les programmes de rachats lancés par nombre de sociétés cotées pendant la période de crise boursière pour faire face aux ventes massives de leurs propres titres.
Qui y a-t-il de changé ?
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ces tares du marché boursier marocain persistent et n’ont guère été effacées, ou si peu, depuis la reprise de 2003-2004 durant laquelle l’indice de référence, ici le Madex, a gagné 27 % entre décembre 2002, année la plus noire du cycle dépressif de la bourse, et décembre 2003, passant de 2512,69 points à 3193,75 points, avant de céder entre le 1er janvier et le 22 octobre 2004 un petit 5 %. Un chiffre est encore plus révélateur de la quasi-stagnation du marché boursier entre la fin 1998 et la fin octobre 2004, celui de la capitalisation boursière, qui est tombée de 145,14 milliards de dirhams à 122,02 milliards de dirhams en passant par un pic de 139,77 mrds au début du mois d’octobre courant et ce, du fait de l’introduction en bourse de la BCP. On devrait, d’ailleurs, remarquer qu’il y aurait une cohérence entre la baisse des cours, si elle devait se poursuivre, et les résultats des 10 meilleures sociétés de la cote au premier semestre 2004, sachant que les banques et les sociétés de financement continuent à provisionner pour se conformer aux nouvelles règles prudentielles de Bank Al-Maghrib, que les holdings cotés continuent leur restructuration et que sans les cimentières et d’autres entreprises industrielles, les résultats des sociétés de la cote, auraient diminué au total d’un semestre à l’autre, en 2003 et 2004.
Une campagne pour qui et pour quoi ?
En tout cas, reprise ou pas du marché, un constat s’impose : les défauts évoqués plus haut n’ont pas été corrigés, ni même atténués. Aussi, l’appel aux épargnants, lancé par la Bourse de Casablanca dans sa dernière campagne de communication, compte tenu de la morosité économique dont se plaignent les opérateurs, pourrait encore une fois alimenter la volatilité du marché elle-même en créant une nouvelle bulle financière. En effet, l’instabilité financière est un problème récurrent sur les marchés. Elle se manifeste par des épisodes de forte volatilité, précédés et suivis de périodes de calme relatif aboutissant à des variations de cours importantes.
Sachant qu’en principe, le prix d’un actif est fonction de son prix futur anticipé, lequel est arbitraire, il n’est donc pas recommandé que la valeur du marché s’écarte trop durablement de la valeur fondamentale. Il suffit que les intervenants croient à la poursuite de cette évolution alors même qu’ils savent qu’elle n’est pas économiquement justifiée, pour qu’ils créent une bulle financière.
Cette instabilité financière manifestée par ces écarts n’est guère compatible avec le rôle dévolu aux marchés financiers, celui d’orienter les capitaux vers les emplois les plus productifs et de discipliner les décisions des entreprises. La volatilité financière est une question de plus en plus présente sur les marchés parce que lourde de conséquences. C’est pourquoi il ne s’agit pas pour le développement du marché boursier national " de pousser à la consommation " et d’appeler les gens à aller en bourse leur promettant des rendements hypothétiques, même s’ils ont pu et pourraient encore être réalisés. Il s’agit de faire de sorte que la Bourse contribue au financement de l’entreprise marocaine et améliore le taux d’investissement ou de formation brute de capital fixe. C’est cette création de richesses qui justifiera l’investissement en bourse et en améliorera le rendement tout en atténuant le caractère risqué.
C’est peut-être dans cet objectif qu’il faudrait communiquer pour étoffer la cote, élargir le marché, en améliorer la liquidité et l’efficience. D’ailleurs, il est plus logique que l’entreprise se développe, bénéficie de la Bourse pour cet objectif, soit cotée, s’enrichisse et partage avec ses actionnaires plutôt qu’inciter ces derniers à se multiplier pour se partager le même gâteau.
La Bourse de Casablanca est aujourd’hui un vrai cul-de-sac, où ni les sociétés ne se précipitent pour se faire coter, ni les épargnants pour investir leur surplus d’argent.
Il serait donc plus judicieux et, sans doute, préférable pour s’en sortir, de s’attaquer d’abord à l’entreprise marocaine et de trouver comment la faire profiter du financement du marché et avant de conseiller à l’épargnant d’y investir, sachant qu’il ne fera que risquer d’être déçu une nouvelle fois.
A.D.