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Le taux unique aggrave le malaise du secteur M. Amine Bouabid, DG de Salafin

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Publier le : October 21, 2004

:La Nouvelle Tribune : Quelle est votre perception de l’état actuel du secteur du crédit à la consommation ?

M. Amine Bouabid : Afin de mieux percevoir les tendances du secteur et son poids dans l’économie nationale, il me paraît judicieux de passer en revue les principaux agrégats du secteur pour les exercices 2002 & 2003 et à partir de là, donner une lecture plus réaliste des perspectives à venir.
En termes d’agrégats, le secteur regroupe 23 Sociétés contre une trentaine un an auparavant, affiche un total bilan de près de 19 milliards de dirhams en 2003 en légère évolution de 5 % par rapport à 2002; les fonds propres, en augmentation de +8 % sur 2002-2003, s’établissent à 2,8 milliards Dh (soit 15% du Total bilan), traduisant un bon niveau de capitalisation du secteur;
La course aux provisions, déclenchée il y a quelques années par les autorités monétaires, a fortement impactée la masse bénéficiaire qui se voit réduite à néant (+ 26 Mdh en 2003 contre 200 Mdh en 2002). La rentabilité financière qui n’était pas brillante (7% en 2003) se voit par conséquent ramenée provisoirement à des niveaux proches de zéro.
Le PNB du secteur, en croissance de 7 % à 1,5 Mrd Dh en 2003, à un niveau semblable à celui de la production annuelle, n’est qu’une conséquence directe des effets de baisse de taux imposée au secteur ces dernières années.
L’augmentation du stock des créances à en souffrance à 4 Mrd Dh de +17 % sur la période 2002-2003 traduit la mauvaise qualité du portefeuille que les efforts de provisionnement annuels n’ont pu que partiellement couvrir, à concurrence de 78 %.
Une parfaite conformité avec les règles de BAM en termes de provisions des créances en souffrance, nécessite à fin 2003, un effort de provisionnement supplémentaire de l’ordre de 500 Mdh pour un secteur qui n’a généré en 2003 que 300 Mdh de résultat avant impôt ! En conséquence le secteur ne pourra renouer avec la rentabilité que dans deux ou trois exercices.

Mais cette évocation implique-t-elle que tous les opérateurs du secteur soient en crise ?

Heureusement que non, car sinon le secteur aurait cessé ses activités.
Le succès de certaines sociétés tient principalement à une gestion beaucoup plus orthodoxe des ratios prudentiels qui a été entreprise, il y a déjà quelques années, en anticipation des nouvelles dispositions réglementaires.
Aujourd’hui, ces mêmes sociétés, dont l’assainissement du portefeuille a été accompli, se posent des questions fondamentales quant à leur devenir. Face à un marché relativement petit, des marges d’intermédiations en constante contraction, une croissance économique insuffisante, des investissements lourds, quels sont les véritables leviers de développement ?
Certaines ont opté pour la croissance externe, privilégiant les effets d’échelle, d’autres ralentissent leur rythme d’investissement dans l’attente de voir plus clair et essaient de développer de nouveaux centres de profit…
En restant tout à fait objectif, on ne peut qualifier le secteur du crédit à la consommation au Maroc comme attrayant, particulièrement à petite échelle. La conséquence en est que le regroupement de sociétés et les faillites continueront à s’opérer sur les prochaines années. À défaut d’assurer une rentabilité raisonnable des capitaux investis, les petites sociétés refuseront de capitaliser leur entreprise et finiront par cesser leur activité.

Votre perception exclut donc tout renouveau du secteur du crédit à la consommation ?

Certes, les différentes réformes entreprises pour le secteur ont permis d’assainir ce secteur, et à partir de 2005, l’évolution des provisions devrait refléter de façon plus crédible le risque réel.
Ce processus devra forcément aboutir à une concentration du secteur, comme cela a déjà commencé, avec l’alliance Wafasalaf-Crédor, mais auparavant Eqdom et Sogecrédit, Cetelem et BMCI Salaf…
En réalité, trois options se présentent pour un secteur fortement secoué par la crise ces dernières années.
L’option de la disparition pure et simple ;
Celle d’une évolution généraliste avec un rapprochement entre certaines sociétés et les grandes banques de la place,
Enfin, l’option de la spécialisation dans des niches bien précises sur lesquelles les grandes sociétés ne peuvent agir.

Pourriez-vous détailler les deux dernières options ?

L’évolution généraliste est celle déjà entreprise par les grandes sociétés de la place visant à atteindre par croissance externe l’effet de taille critique afin de compenser les contractions de leur marge d’intermédiation et s’investir fortement dans les méthodes de gestion de risque quantitatif ainsi que les opérations de fidélisation et de marketing direct. Malheureusement, ces grandes sociétés ne s’adressent qu’à une partie bien précise de la population marocaine, bancarisée, éduquée, stable, urbaine…
L’autre option qui concerne la spécialisation des petites sociétés dans des niches bien précises, me paraît fondamentale pour le développement de notre économie émergente, mais elle est complètement omise par les autorités de tutelle. Il s’agit de permettre l’accès au crédit à des populations dites marginalisées car non conformes aux règles de notre société. A l’instar du micro-crédit qui connaît un succès indéniable ces dernières années, le rôle pédagogique de ces sociétés serait d’octroyer des crédits à des transporteurs, des petits commerçants, ou autres artisans en les poussant à se bancariser, en leur apprenant à gérer un budget… Leur bon comportement serait sanctionné par la possibilité d’accéder aux financements des grandes institutions bancaires, leasing ou grandes maisons de Crédit. Cette population marginalisée et très risquée qui constitue désormais plus de 50 % de l’activité de notre pays, est désormais exclue de tous types de financement et est forcée de recourir au marché du crédit informel. Malheureusement, ni le taux de l’usure en vigueur, ni les frais de dossier réglementaires ne permettent de couvrir les frais de gestion et le coût du risque pour les sociétés de crédit. Il n’y a qu’à constater la baisse continue de l’encours des financements professionnels d’année en année dans les statistiques de l’APSF pour constater l’effet d’éviction de ladite population.

Vous voulez dire que le crédit à la consommation aurait pu inciter certaines catégories à la formalisation et la transparence ?

Les sociétés de crédit à la consommation avaient dans ce cadre un rôle pédagogique et civique à assumer avec ces petits transporteurs ou artisans à qui l’on aurait pu apprendre à gérer un budget, par exemple. L’encours de ces crédits s’établissait, il y a de cela quelques années, à plus d’un Milliard de Dh, quant l’encours global était de 15 Mrd Dh. De nos jours, l’encours global s’établit à près de 20 Mrd Dh, et la quote-part petits transporteurs et artisans ne dépasse guère les 400 Mdh.
C’est une population la plupart du temps illettrée, non bancarisée, (qui se bancarise pour la circonstance), vivant des milieux ruraux, et dont le taux de retour impayé avoisine les 50 %. Comment se lancer dans ce secteur avec des taux de production inférieurs à 20 % ?
Le second volet qui pose problème est celui des petits crédits. Là aussi, les taux sont tombés trop bas. Un dossier pour un montant de quatre à cinq mille dirhams, à un taux de 12 %, n’est pas rentable pour un opérateur du secteur parce que les frais de gestion sont énormes. À titre indicatif, 4000 Dh de crédit au taux de 13,5 % HT ne génère en produit net d’intérêts que 276 Dh (en appliquant un taux de refinancement de 7 %). Appliquez-y les frais de gestion, les frais de timbre, le coût du risque et vous vous apercevrez que la marge bénéficiaire est quasiment nulle, sinon déficitaire.
À titre indicatif, en France, les sociétés de crédit se re-financent à moins de 2 % alors que le taux de l’usure sur les petits crédits avoisine les 20 %.

Qu’en est-il du crédit aux fonctionnaires ?

Les encours de crédit aux fonctionnaires doivent représenter près de 50 % de l’encours du secteur, soit plus de 1 Mrd Dh, d’où l’importance accordée aussi bien par la profession que par les autorités de tutelle à cette population.
Le secteur a en effet vécu une période de prospérité où la majeure partie des encours était exposée sur les fonctionnaires à des taux prohibitifs (relatifs au risque encouru), malgré le faible risque d’insolvabilité due aux prélèvement opérés à la source par la DRPP. La quête de profits rapides conjuguée à des déficiences réglementaires relatives à l’endettement des fonctionnaires, a poussé plusieurs sociétés à sur-endetter une bonne partie de cette population.
La mise en place du Taux d’usure unique pour la profession, n’a été qu’une réaction unilatérale et non réfléchie à un malaise de surendettement auprès de cette population, à laquelle il fallait apporter des solutions immédiates, mais non curatives.
Il faut rappeler qu’une importante partie de ces fonctionnaires, au vu de leur niveau d’endettement élevé, ne serait point éligible à contracter un quelconque crédit si la garantie de l’Etat n’était pas présente. Le secteur et l’Etat sont condamnés à vivre une alliance contre-nature, à travers laquelle le secteur octroie des crédits sans mesure de risque, et l’Etat permet à ses petits fonctionnaires de s’endetter sans commune mesure. Si des mesures précises, telle qu’une limitation graduelle du niveau d’endettement des fonctionnaires (en % du salaire et non en montant fixe tel qu’en vigueur), ne sont pas entreprises par les deux parties, nous risquons de vivre à l’avenir une autre situation de crise. Il est de la responsabilité de tous qu’une prise de conscience générale soit présente dans les esprits, privilégiant le moyen terme plutôt que de servir les besoins à court terme en repoussant les problèmes à demain.

Quelles seraient les solutions pour améliorer la situation du secteur ?

Il importe désormais de revenir à la définition du rôle de chacune des parties. Avec les pouvoirs publics, on a toujours été dans une relation de maître à disciple. Mais cela est dépassé parce que le secteur joue un rôle stratégique, celui du financement de la consommation. Il s’impose donc la nécessité d’une relation de partenariat équilibré avec l’État. Il devrait y avoir une consultation pérenne et permanente pour l’édition de règles et de normes qui soient réellement acceptables et profitables à la fois aux consommateurs, à l’État et aux sociétés du secteur.
Pourquoi les pouvoirs publics ont-ils accepté que le taux du micro-crédit soit à 25 % et continuent-ils à imposer un taux unique pour le crédit à la consommation, lequel taux, de surcroît, est affecté par la baisse tendancielle du TEG ?
Il est urgent de revoir l’ensemble du système, de séparer la question des taux pour les crédits aux fonctionnaires de celle des taux aux autres catégories de clientèle et d’appliquer les normes qui ont cours au plan international, c’est-à-dire une modulation des taux en fonction de la nature du crédit, de son importance et de la situation du bénéficiaire.
Il faut arriver à définir un taux par marché, pour les artisans, pour les salariés des classes moyennes, pour les fonctionnaires, etc.
Il s’agit, en second, d’accepter l’idée de la spécialisation et des niches pour les sociétés de crédits qui vont axer leur activité et leur développement sur des catégories de clientèles qui aujourd’hui sont exclues ou trop faiblement représentées du fait d’un taux unique peu rémunérateur. Pour cela, il faudra faire preuve d’imagination et arrêter un taux et des frais en rapport avec la catégorie de clientèle.
Dans le même temps, il faudra appréhender le cas des fonctionnaires dans sa spécificité propre, notamment parce qu’il y a une relation particulière entre le prêteur et celui qui opère le prélèvement à la source pour le payer.
On pourrait, aussi, s’inspirer de la pratique française qui prévoit plusieurs taux. L’un vaut pour les crédits à la consommation jusqu’à la hauteur de 2000 euros, et peut aller jusqu’à 20 %.
Pour l’achat d’une voiture, c’est-à-dire un crédit beaucoup plus conséquent, le taux pratiqué se situe généralement à 12%.  Tandis que pour les fonctionnaires, il y a des taux administrés, particuliers, notamment pour l’accès au logement.
Avec la mise en place de la nouvelle réglementation de Bank Al-Maghrib et un Ministère des Finances qui a fait montre d’une capacité d’écoute et de compréhension, l’espoir existe désormais d’une volonté effective de l’application plus réaliste d’une approche nouvelle du secteur du crédit à la consommation, en phase avec les nécessités économiques, sociales et financières des consommateurs, des opérateurs et de la puissance publique.

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli



 

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