La Nouvelle Tribune : M. Boulaknadal, le marché obligataire traditionnellement basé sur la dette publique, s’est caractérisé ces deux dernières années par une recrudescence des émissions de la dette privée, comment expliquez-vous cette évolution ?
M. Hassan Boulaknadal : Votre question pose de manière indirecte la problématique du financement de l’économie réelle par le marché financier. Contrairement à un financement par le haut du bilan (augmentation de capital, introduction en bourse,…), le recours au marché de la dette constitue un moyen innovant pour assurer le financement de l’exploitation et de réduction des frais financiers dans un environnement caractérisé par la faible capitalisation des PME-PMI.
La croissance quasi exponentielle du marché de la dette privée au cours des deux dernières années provient d’une part de la rigidité des taux bancaires et d’autre part de la baisse des taux des bons du Trésor (Titres références pour les émissions privées), dans un climat de faible inflation et de sur liquidité,
Les sociétés de crédit à la consommation ont été les premières à exploiter ce nouveau marché qui depuis, a attiré d’autres émetteurs relevant du secteur industriel.
Ce marché a permis à certains organismes de résoudre la problématique du déficit de leur caisse de retraite interne. En effet, l’externalisation des caisses de retraites s’est faite grâce à un financement via l’émission d’une dette sur le marché.
Sur le plan quantitatif, le marché de la dette privée totalise un montant avoisinant les 15 milliards de dirhams, soit 7% de l’encours des bons du Trésor émis par adjudication.
Le potentiel de croissance de ce marché reste énorme eu égard au niveau bas des taux de référence et à la convergence de plus en plus des pratiques d’évaluation adoptées par les différents acteurs du marché. A titre d’exemple, la récente circulaire du CDVM vise à clarifier davantage les méthodes de valorisation de ces titres. L’objectif d’une telle intervention étant non seulement d’aboutir à des règles de valorisation uniformes pour la dette privée à l’instar de la normalisation de la cotation de la dette publique imposée par BAM, mais aussi à la création d’une sorte de courbe de la dette privée, avec des spreads par émetteur, qui servirait de référence au marché.
Le Trésor perd-il face à la montée en puissance de la dette privée le monopole qu’il détenait sur le marché obligataire ?
Là vous posez une question cruciale sur la raison d’être du marché financier.
A travers la loi régissant le marché financier local, le législateur visait la création d’une économie désintermédiée en se sens que le système bancaire perd son " monopole " de financement des acteurs économiques.
Partant de ce constat, les autorités de tutelles du marché ont œuvré pour l’éclosion des différents compartiments constituant le marché notamment celui de la dette privée.
Par ailleurs, la notion de risque liée aux titres de la dette privée et ceux émis par le Trésor n’est pas appréhendée de la même manière. Sachant que les besoins du Trésor ne sont pas extensibles à souhaits, on peut considérer que la dette privée et la dette publique sont complémentaires et nécessaires pour l’équilibre du marché.
En fait, cette diversification du marché obligataire à travers les émissions privées touche principalement les banques. En effet, les sociétés qui ont recours aujourd’hui aux émissions de durations courtes (entre 3 et 6 mois), se finançaient habituellement auprès des banques. Désormais, ces sociétés se tournent de plus en plus vers le marché afin d’obtenir des taux de financement inférieurs et réduire ainsi leurs charges financières tout en offrant elles-mêmes des taux rémunérateurs plus attractifs par rapport aux bons du trésor. Pour résumer, le financement des entreprises par le marché obligataire de leur trésorerie passive est un réel manque à gagner pour les banques et n’affecte pas du tout la part de marché du trésor.
Quelles sont les sociétés qui ont recours au financement par le marché, autres que les sociétés de financement qui utilisent les TCN à moyen terme ?
Habituellement réservé aux sociétés de financement, le marché de la dette privée attire de plus en plus de sociétés industrielles de taille moyenne.
Dans un premier temps, le marché a attiré des sociétés ayant un cycle de financement cours relevant de divers secteurs notamment le secteur chimique, le secteur métallurgique et pharmaceutique.
En revanche, les grandes sociétés industrielles n’ont pas eu recours à ce mode de financement vu le caractère excédentaire de leur trésorerie.
On assiste donc à une très nette évolution du marché qui accepte de plus en plus de financer des entreprises qui ont des besoins de financement de leur exploitation, les aidant ainsi à se renforcer en leur apportant l’oxygène nécessaire à la continuité de leur activité à moindre coût, tout en leur permettant de continuer à créer des richesses.
Mais le marché de la dette privée n’est-il pas un peu trop risqué ?
Le risque est une composante inhérente à tout placement financier.
Chaque acte de gestion prend en compte le couple risque-rendement et partant exige en fonction du risque signature, un niveau de rendement déterminé (spread par rapport au bon du Trésor de même durée).
Un rating systématique des émissions permettrait aux investisseurs de quantifier de manière objective le risque signature.
Les émetteurs privés se doivent donc d’être le plus transparents possible vis-à-vis de leur créancier afin de pérenniser le capital confiance et asseoir leur crédibilité auprès des investisseurs.
Entretien réalisé par
Afifa Dassouli