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Abdellatif Jouahri : "La modernisation du secteur bancaire est nécessaire à l’ouverture de l’économie"

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Publier le : July 29, 2004

La Nouvelle Tribune : M. Jouahri, vous avez été Ministre des Finances, avant d’occuper la présidence d’une des plus grandes banques publiques, la BMCE, pour assumer aujourd’hui la responsabilité de gouverneur de la Banque Centrale, ce qui fait de vous un des financiers les plus expérimentés et les plus avisés de notre pays. À ce titre, comment appréciez-vous le tournant pris par le système bancaire national au cours de ces cinq dernières années ?
M. Abdellatif Jouahri :
L’ouverture de l’économie marocaine sur son environnement, l’adhésion aux règles de l’OMC et la conclusion d’accords de libre-échange avec nos principaux partenaires commerciaux exigent de l’ensemble des secteurs nationaux de se moderniser et de parachever leur mise à niveau.
Ceci est particulièrement vrai pour le secteur bancaire, d’autant plus que la nécessité de sa modernisation ne découle pas uniquement des contraintes liées à l’ouverture de l’économie marocaine, mais également de l’adoption au niveau international de nouvelles pratiques en matière de gouvernance.
Ces dernières années, les banques se sont dotées de structures de gestion plus modernes et ont mis en place, en particulier, des comités d’audit, ce qui est de nature à améliorer la transparence au niveau de leur fonctionnement et de la maîtrise des risques.
Elles ont également repensé leur organisation par ligne de métier dans l’objectif d’adapter la distribution des produits et services bancaires aux besoins de la clientèle et développer des synergies commerciales.
De même, les banques ont investi de nouveaux créneaux, tel que la bancassurance qui présente une forte complémentarité avec l’activité bancaire. Elles ont développé leur portefeuille en direction du segment de la clientèle des particuliers, tout en modernisant et en diversifiant les canaux de distribution.
Le processus engagé pour la modernisation des systèmes de paiement, ainsi que l’avènement d’un système unifié de paiement par carte bancaire devraient contribuer à l’amélioration de la qualité des services bancaires et l’élargissement de la bancarisation.
Les banques, évoluant depuis quelques années dans un marché concurrentiel, ont vu leurs marges baisser à un moment où le coût du risque a atteint des niveaux sans précédent en raison d’un environnement moins porteur, ce qui a fait augmenter de manière significative les provisions dont l’impact négatif sur la rentabilité n’a pu être limité que grâce à la baisse du coefficient d’exploitation.
La baisse des marges conjuguée à l’accroissement du coût du risque ont incité les banques à saisir les opportunités du marché qui se présentent pour effectuer des rapprochements et ce, pour réaliser des économies d’échelle et développer des synergies nouvelles.
Les banques devraient pour les prochaines années poursuivre ce processus de modernisation et d’adaptation en mettant particulièrement l’accent sur une plus grande communication et proximité auprès des PME ainsi que sur la formation du personnel.
Pour ce qui est du cas des banques publiques, l’extension de l’application des règles bancaires à ces institutions a révélé l’inadaptation de leur mode de fonctionnement et la fragilité de leur situation financière.
La priorité est aujourd’hui à leur assainissement et à leur redéploiement.

Le renforcement de la réglementation de Bank Al-Maghrib en matière de règles prudentielles et de prise en compte du risque étant une des incitations majeures de l’assainissement de ce secteur, pensez-vous qu’il aura pour résultat une meilleure participation des banques au financement de l’économie ?

Comme vous le savez, l’activité bancaire a été libéralisée à travers la levée de l’encadrement du crédit et la déréglementation des taux d’intérêt ainsi que des emplois des banques. Parallèlement les autorités monétaires ont renforcé les règles prudentielles qu’elles ont, au demeurant, redéfinies selon les normes internationales et étendues aux sociétés de financement.
En plus du relèvement du capital minimum, le coefficient de solvabilité a été porté à 8 % et le coefficient de liquidité à 100 % alors que le coefficient de division des risques a été limité à 20%. De même, les créances en souffrance ont été assujetties à des normes rigoureuses tant en ce qui concerne leur classification que leur couverture par la constitution de provisions. Par ailleurs, les positions de change des banques ont été limitées, en pourcentage des fonds propres, à 10 % pour une seule devise et à 20 % pour l’ensemble des devises.
Ce dispositif a au demeurant été complété par l’adoption d’un nouveau plan comptable des établissements de crédit et la fixation de nouvelles règles de contrôle interne et d’audit externe. Enfin, anticipant sur les dispositions prévues par le projet de loi relatif à la lutte contre le blanchiment des transactions illicites, Bank Al-Maghrib a récemment fixé les règles minimales que les établissements de crédit sont tenus d’observer au titre du devoir de vigilance.
Evidemment, toutes ces règles visent, d’une part, à améliorer la prévention des risques et, d’autre part, à renforcer la solidité financière des établissements de crédit et à prévenir tout risque systémique. Un secteur bancaire financièrement sain et solide constitue un atout majeur à la disposition des opérateurs économiques pour développer leurs activités. À cet égard, une certaine concentration au sein de ce secteur est souhaitable, pour lui permettre de faire face aux contraintes imposées par une plus grande intégration dans l’environnement international et d’accompagner le processus d’accès des opérateurs aux marchés extérieurs.

Les moyens de financement de l’économie marocaine sont aujourd’hui moins coûteux du fait de la baisse des taux d’intérêt et diversifiés avec le développement du marché obligataire et boursier. Ils sont donc plus concurrentiels et compétitifs. Pourtant, les investissements n’explosent pas. Pouvez-vous nous aider à mieux comprendre les failles du système qui font que l’argent ne trouve pas à s’employer efficacement?
À la faveur des réformes mises en œuvre, les conditions de compétition ont été créées, d’une part, entre les banques et, d’autre part, entre le crédit et les financements alternatifs. Par ailleurs, étant donné la maîtrise de l’inflation, la politique monétaire poursuivie au cours des dernières années s’est traduite par une orientation à la baisse des taux d’intérêt laquelle ne s’est toutefois pas accompagnée d’une accélération des investissements, ces derniers continuant de progresser conformément à la tendance observée par le passé. Cette situation témoigne que l’investissement dépend non seulement de la disponibilité ou du coût du financement mais également d’autres facteurs liés à l’environnement de l’entreprise tels que le foncier, la fiscalité, l’administration, la justice, le manque de transparence ou la concurrence déloyale des activités informelles.
À cet égard, constatant que le mouvement baissier des taux d’intérêt n’a pas bénéficié au même degré à l’ensemble de la clientèle, Bank Al-Maghrib n’est pas restée insensible à la problématique du financement des petites et moyennes entreprises. Elle a, effet, initié récemment une série de mesures visant à améliorer la visibilité sur cette catégorie d’entreprises, appelées, d’ailleurs, à renforcer la transparence de leurs situations financières.  Dans ce cadre, Bank Al-Maghrib a, parallèlement au lancement de l’étude de faisabilité d’une centrale de bilans en vue d’améliorer l’information financière sur les entreprises, apporté son soutien au projet de création, par les banques, d’une centrale d’informations-clients et invité les banques à renforcer leurs systèmes de notation internes pour disposer des outils permettant une meilleure appréciation des risques encourus.

L’Etat joue de plus en plus le rôle de promoteur. Pourtant, son intervention se veut l’accompagnement d’investisseurs privés par l’intermédiaire du Fonds Hassan II pour le développement économique et social notamment. Ne croyez-vous pas que son intervention serait également souhaitable sur les chantiers du service public?
S’agissant de l’Etat ou plus exactement de la situation des finances publiques, outre la nécessité d’élargir l’assiette et d’améliorer le recouvrement des impôts, il est impératif de rationaliser et de contenir les dépenses de fonctionnement dans des limites plus en rapport avec les normes internationales, en vue de dégager les ressources requises pour le financement des projet d’infrastructures économiques et sociales et ce, sachant que la restructuration de certaines institutions publiques ne manquera pas de se traduire par une augmentation des dépenses budgétaires. En tout état de cause, le déficit budgétaire ne doit pas dépasser l’objectif annoncé de 3 % du PIB, compte non tenu des recettes exceptionnelles. L’urgence à cet égard est d’autant plus grande que l’ouverture de l’économie sur l’extérieur impose, en plus de la baisse programmée des droits de douane, l’allègement des taux d’imposition pour renforcer la compétitivité des entreprises et encourager l’investissement.

Depuis que vous êtes Wali de Bank Al-Maghrib, on dit que vous avez réactivé la politique monétaire. Pensez-vous pouvoir de ce fait contribuer à la relance de la croissance économique, à l’instar de ce que M. Greenspan a fait aux Etats-Unis au cours des cinq dernières années ?
Comparons ce qui reste comparable. Ceci étant, je voudrais, tout d’abord, rappeler que les nouveaux statuts de Bank Al-Maghrib lui ont notamment fixé comme objectif prioritaire la stabilité des prix et ont consacré son autonomie, de même qu’ils ont clarifié et élargi ses attributions en lui confiant la responsabilité de la conception et de la conduite de la politique monétaire ainsi que de la mise en œuvre de la politique de change. Pour sa part, la nouvelle loi bancaire a élargi le champ d’intervention de Bank Al-Maghrib et redéfini les domaines de compétence des autorités monétaires en renforçant particulièrement les attributions de la banque centrale.
À cet égard, il convient de signaler qu’en vue de se préparer à assumer pleinement de telles missions, Bank Al-Maghrib a procédé, dans une première étape, à partir du diagnostic de l’existant, à l’élaboration de son plan stratégique 2004-2006 lequel a défini les enjeux et fixé un certain nombre d’orientations déclinées en actions à court et moyen termes puis, dans une deuxième étape, à la réorganisation de ses structures et à la mise à niveau de ses moyens humains, logistiques et de procédures.
Comme vous le savez, parallèlement à l’institution de nouveaux instruments, comme les opérations de swap de change, les reprises de liquidités à 7 jours par voie d’appels d’offres et la facilité permanente de dépôt, le cadre de la politique monétaire a fait l’objet d’un profond réaménagement, en vue de l’adapter à toute situation du marché et plus particulièrement celle de sur-liquidité qui tend à devenir structurelle.
Au-delà de ces réaménagements, l’adaptation du cadre stratégique et opérationnel de la politique monétaire dans la perspective d’une ouverture plus étendue de l’économie sur l’extérieur constitue l’une des actions principales programmées dans le cadre du plan stratégique 2004-2006.
S’agissant de la relance de la croissance, la meilleure façon pour la banque centrale d’y contribuer et de mener une politique monétaire en phase avec l’objectif de stabilité des prix et visant, dans les limites compatibles avec ce dernier, à assouplir les conditions de financement de l’économie. Ainsi, elle contribuerait à améliorer la compétitivité des entreprises et à les rendre à même de faire face à la concurrence étrangère tant sur le marché local qu’à l’exportation.

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli



 

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