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Les normes d’accès au marché doivent accompagner la libéralisation Entretien avec M. Ahmed Rahhou, PDG de Lesieur

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Publier le : June 10, 2004

La Nouvelle Tribune : Les huiles ne bénéficient non seulement plus d’aucune aide de la Caisse de Compensation, mais ne constituent plus un secteur protégé puisque le démantèlement des droits de douanes est engagé. Quel en est l’impact sur votre activité?
M. Ahmed Rahhou :
Les sociétés de raffinage et de conditionnement d’huile ont fait un travail important de mise à niveau pour être au rendez-vous de la libéralisation du secteur. Aujourd’hui, nous nous préparons à la compétition internationale induite par la suppression des barrières tarifaires. Je suis personnellement partisan de l’ouverture des marchés. D’autant que, quand on observe ce qui se passe à l’échelle internationale, on constate que la mondialisation est en marche et qu’au-delà de l’ouverture, la concurrence et la compétitivité qu’elle impose, elle est plus génératrice que destructrice de richesses sur la longue durée. Le Maroc ne peut rester en marge de ces phénomènes qui caractérisent la mondialisation, et doit se donner les mêmes chances d’accéder aux autres marchés, que celles accordées pour l’accès au nôtre.
Pour ce, une fois le marché ouvert, on doit adapter le coût des facteurs de production qui nous permettent non seulement de rester compétitifs sur notre marché, mais de l’être également sur celui des autres. Et l’on peut se demander si l’environnement de l’entreprise au Maroc évolue au même rythme comparativement aux autres marchés avec lesquels nous sommes de plus en plus dans une logique d’ouverture et de large compétition.

Mais dans le cadre de l’OMC, la réciprocité n’est-elle pas établie ?

 Les accords de l’OMC mettent en évidence les facteurs purement tarifaires, comme la suppression des droits de douane, partiellement ou totalement et, en tout cas, de façon progressive pour permettre aux uns et aux autres de s’adapter. L’optique étant que les marchandises de l’un entrent chez l’autre sans contraintes de droits de douanes, ni de taxes fiscales, mais en laissant aux pays le soin de déterminer des règles spécifiquement appliquées aux produits entrants. Pour les produits agricoles ou agroalimentaires par exemple, l’accès aux marchés occidentaux est soumis à des règles sanitaires présentées sous forme de batteries de normes extrêmement sévères et strictes. Le Maroc se doit donc avant d’ouvrir son marché, de faire le point sur cet aspect. Le plus souvent, les certificats nécessaires pour l’accès aux marchés des pays développés sont délivrés par des laboratoires ou des organismes de contrôle administratifs européens ou américains. Réciproquement, chez nous, nous n’exigeons que peu de choses d’un producteur étranger désireux d’entrer sur le marché marocain. Il faudrait qu’il y ait vraiment l’égalité des traitements et que les normes qui encadrent notre accès sur certains marchés soient également appliquées par notre pays pour l’entrée de produits étrangers en provenance d’origines appliquant ce type de mesures.
D’ailleurs, les normes à définir ne doivent pas être seulement indicatives, mais coercitives, dans le cadre de l’égalité de traitement et de chances.
De telles barrières existent à l’étranger, comme l’exprime éloquemment le cas de la tomate marocaine qui a rencontré les plus grandes difficultés pour accéder au marché nord-américain.

Sommes-nous armés, au Maroc en termes de laboratoires et d’organes de contrôle, pour imposer le respect de telles mesures aux importateurs ?

Plusieurs produits sont déjà concernés par cette démarche et il y a au Maroc une infrastructure permettant d’imposer des normes, mais il s’agit d’imposer une réelle politique de contrôle à la frontière. Les exigences doivent donc être très fortes en matière de contrôle sanitaire à l’entrée sur l’ensemble des produits agroalimentaires.
D’ailleurs, on peut constater à ce niveau que tous les produits présentant des risques bactériologiques font déjà l’objet de contrôles très poussés lors de leur arrivée au Maroc. Mais, au lieu de raisonner sur une liste de produits, il serait préférable de procéder à l’institutionnalisation de la démarche. Les normes devraient être définies en même temps que la baisse des droits de douane. La protection sanitaire du pays permettrait ainsi d’imposer le respect préalable des normes comme condition d’accès au marché marocain.

Les huiles sont-elles contrôlées suffisamment ? Et sous quelles formes ?
Les contrôles sont systématiques à l’importation de l’huile d’olive, mais ils ne le sont pas sur l’huile de table. Et les principales importations d’huile sont le fait d’industriels nationaux. Mais il peut arriver qu’un lot d’huile en bouteilles entre sur le marché du fait de l’importation par une entité non spécialisée, sans contrôle préalable.
Et, au-delà de la qualité de l’huile, se pose la question du respect des règles de péremption auxquelles nous sommes soumis. La durée de vie d’un produit doit être clairement notée. Imaginez quelqu’un qui tombe sur un lot qui n’est pas périmé, mais dont la date de péremption court encore pour une ou deux semaines seulement. Il pourra l’acquérir à un prix défiant toute concurrence et l’écouler sur le marché local. Le contrôle devra donc s’intéresser à la date de péremption à la frontière et examiner la durée de sa validité pour supporter une mise à la consommation sur notre marché. Sinon, qui s’occupera de vérifier que ce produit, présent à la vente, dispose encore d’une date de validité légale une fois qu’il aura été distribué chez les détaillants?
C’est à ce niveau donc que doivent s’exercer les contrôles les plus stricts.

Que doit faire l’Etat selon vous, pour protéger nos industries et nos consommateurs ?

Aujourd’hui, nous sommes dans une logique d’ouverture et le rôle des organes spécialisés de l’État est de réaliser les contrôles sur la base des textes existants. Mais ceux-ci doivent être renforcés parallèlement au démantèlement douanier qui implique l’arrivée sur notre marché d’une multiplicité de produits. On doit passer donc du contrôle échantillonné au contrôle systématique, surtout s’agissant des produits agroalimentaires ou ceux qui sont destinés à l’alimentation du bétail ou à l’agriculture.
Dans tous les pays du monde désormais, du fait de la baisse généralisée des tarifs douaniers, la douane a surtout un rôle de contrôle de conformité aux normes des produits importés. Un tel travail peut être effectué donc chez nous. Encore faut-il donner à nos douanes les textes idoines pour accomplir une telle mission. Ces textes sont à concevoir, en concertation avec les industriels du secteur, pour que les normes qui s’imposent à nous soient également appliquées d’une façon stricte, exhaustive et complète à tous ceux qui font de l’importation, afin que la règle de l’égalité de traitement soit respectée.
Nous voulons le renforcement des normes en matière de contrôle sanitaire, d’étiquetage, d’emballage, d’adéquation du produit par rapport à des normes de sécurité.

Avez-vous interpellé, en tant qu’industriels, les pouvoirs publics sur cette problématique ?

Il y a actuellement des discussions en cours sur un certain nombre de produits qui nous concernent et la réceptivité à nos demandes est importante. Il n’y a pas à ce niveau de problème de principe et nos contacts sont fréquents avec le ministère de l’Industrie, celui des Affaires économiques, ou encore de l’Agriculture.
En fait, la problématique n’est pas dans la prise de conscience, mais dans le timing. Il s’agit désormais d’identifier cela comme un chantier d’accompagnement de la libéralisation qui doit être mené à un rythme parallèle à celui du démantèlement douanier.
Ma crainte, c’est que tout atermoiement dans ce processus pourrait affecter des pans entiers de notre industrie nationale. Et malheureusement, les activités qui meurent ne se reconstituent que très difficilement.
Nous sommes donc en cours de discussion avec les pouvoirs publics dans le cadre du démantèlement douanier, afin de définir les mesures d’accompagnement.

Quelle est la situation particulière des huiles ?

La libéralisation du secteur a été entamée, il y a trois années environ et le taux de protection actuel est de 25 % pour les huiles raffinées. Les huiles brutes bénéficient, elles, d’une liberté totale d’importation moyennant un droit de douane de 2,5 %.
Les achats d’huiles se font sur les marchés financiers et sur les marchés de matières, avec des instruments de couverture.
Aujourd’hui, les grands raffineurs d’huile sont intégrés. Ils achètent les graines, font l’extraction, et vendent les produits à différents stades, produits bruts, semi-transformés, transformés, etc. C’est à eux, bien souvent, que nous nous adressons pour acheter les matières dont nous avons besoin.
Or, dans le cadre d’une ouverture, ils seront certes nos fournisseurs, mais aussi nos concurrents. Ces opérateurs internationaux ont un accès facile aux marchés financiers. Alors que nous, pour la couverture de nos risques de change, nous disposons au Maroc d’instruments pauvres. Ils peuvent minimiser leurs risques d’exposition aux variations de change, ce que nous ne pouvons faire actuellement.
Aujourd’hui, nous sommes seulement autorisés à nous prémunir, quoique insuffisamment, sur les marchés de matières, alors que nos concurrents accèdent à tous les instruments. Ils auront une liberté d’action (qui agit sur le prix de revient) dont est privé l’opérateur marocain.
Là aussi se pose le problème de l’égalité des chances et de traitement, à la fois pour nous en tant qu’industriels locaux, mais également dans l’hypothèse où nous souhaiterions aller sur des marchés extérieurs.
De plus, du fait de la réglementation marocaine sur l’exportation de capitaux, nous sommes contraints pour la conquête de nouveaux marchés, de passer par l’Office des Changes. Il fait certes, un travail diligent, mais le passage par diverses autorisations administratives, l’obligation de respecter strictement le montant des autorisations, ce qui interdit une certaine souplesse dans le montage d’infrastructures sur des marchés étrangers (bureau de représentation, campagnes de promotion, etc) nous pénalisent.
À l’opposé, des opérateurs étrangers désireux de s’implanter au Maroc n’ont aucun problème administratif ou réglementaire et ils deviennent opérationnels en quelques jours, grâce aux facilités accordées par la législation pour les investissements étrangers.
De plus, pour envoyer un de nos collaborateurs sur un marché extérieur, nous nous heurtons aux restrictions en matière de circulation de personnes.
Ces entraves représentent, en fait, des barrières non tarifaires claires, car actuellement, il est très difficile d’obtenir le droit de travailler pour nos collaborateurs dans nombre de pays occidentaux où nous souhaiterions nous implanter.
Chez nous, les opérateurs extérieurs n’ont pas de problème au niveau des capitaux, des personnes expatriées ou d’accès aux instruments financiers.

Outre les barrières non tarifaires, sur le plan des facteurs de production, l’industrie de l’huile est-elle compétitive ?

Non et tout particulièrement du fait  des tarifs d’électricité élevés qui ne nous permettent pas d’affronter la concurrence de nos voisins les plus proches, importateurs d’énergie. Or, l’Espagne, par exemple, impose des tarifs pour l’électricité qui sont inférieurs de deux fois à ceux pratiqués par l’ONE.
Enfin, nous avons un problème de stratégie monétaire. En effet, quand on est dans une logique d’ouverture de marché, surtout vis-à-vis du reste du monde arabe, la compétition par la dévaluation est un phénomène qu’il convient de réguler.
Or, nous devons examiner avec attention l’état des parités monétaires avec des pays comme la Tunisie et l’Égypte, qui vont être liés au Maroc par des accords de libre-échange.

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli



 

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