Ainsi, l’an passé à la Bourse de Casablanca, les entreprises cotées ont versé à leurs actionnaires environ 5,2 milliards de dirhams sous forme de dividendes, soit entre le tiers et la moitié de leurs profits. Cependant, s’il ne s’agissait que de dividendes dans le cadre d’une politique de distribution normale et pérenne, en application d’une politique boursière de rémunération de leurs valeurs, cela ne porterait sans doute pas à conséquence. Mais on constate à ce sujet que nombre d’entreprises cotées procèdent à des distributions de "superdividendes".
En effet, la distribution régulière de dividendes se justifie par la réalisation de résultats. D’une manière générale d’ailleurs, ceux-ci ont connu une évolution positive avec un montant net cumulé des sociétés cotées pour 2003 de 6 663 millions de dirhams contre 6 257 MDh en 2002, soit une augmentation de 6,5 %.
Par ailleurs, concernant les dividendes exceptionnels, il faut remarquer que tous les actionnaires n’ont pas les mêmes attentes. Un actionnaire de référence est censé privilégier les réserves pour conforter les capitaux propres de l’entreprise, alors que l’actionnaire institutionnel ou le petit porteur préfère recevoir un bon dividende.
Or, quand l’entreprise manque de projets d’investissements, c’est l’actionnaire de référence qui décide de servir aux porteurs d’actions de la société des "superdividendes" ou dividendes exceptionnels. D’autre part, les sociétés utilisent également cette technique de distribution à leurs actionnaires des richesses créées afin de ne pas augmenter leurs capitaux propres, si elles considèrent qu’ils sont suffisants pour le niveau de leur activité dans l’optique d’en améliorer la rentabilité.
C’est ainsi que les excédents de trésorerie d’une entreprise, s’ils demeurent d’une année à l’autre et qu’ils sont placés au taux de 3 % l’an, constituent un manque à gagner pour l’actionnaire qui attend un retour sur capital (ROE) de 10 % à 15 %. La distribution de "superdividendes" permet donc aux actionnaires de reprendre les excédents de fonds propres dégagés et de les réinvestir ailleurs de façon plus rentable.
Les exemples de distribution de dividendes exceptionnels sur le marché marocain ne manquent pas. En 2001 déjà, CIMAR avait procédé à une distribution supplémentaire de 30 Dh par action, Samir 80 Dh par action, alors que Carnaud, Branoma et Brasseries du Maroc avaient distribué respectivement 40, 34 et 22 dirhams par action.
En 2002, Cosumar, Lesieur et Centrale Laitière ont procédé à des distributions exceptionnelles de respectivement 85, 100 et 300 Dh par action, soit 356 MDh, 276 MDh et 282 MDh.
En 2003, Centrale Laitière et Lesieur ont poursuivi cette tendance avec la distribution de "superdividendes" véritablement exceptionnels de 545 Dh par action pour la première et 100 Dh par action pour la seconde.
Le rachat par les entreprises cotées de leurs propres actions constitue une troisième forme de distribution de capitaux par les sociétés à leurs actionnaires. À la Bourse de Casablanca , en 2001, ce fut le cas de Cimar qui a ainsi diminué son capital par une offre publique de retrait (OPR). D’autres programmes de rachat sont plus utilisés pour soutenir les cours des sociétés concernées, mais alors qu’ils doivent être limités dans le temps et par le nombre de titres ramassés, ils sont renouvelés comme c’est le cas de la BMCE et de la BMCI, et peuvent se transformer ainsi très facilement en retrait d’actions et diminution du capital, et donc versement de capitaux aux actionnaires.
C’est à travers ces diverses techniques que les sociétés cotées à la Bourse de Casablanca ont versé à leurs actionnaires plus de capitaux qu’elles n’en ont collectés.
En effet, les entreprises inscrites à la cote n’ont pas vraiment ou souvent sollicité le marché boursier ces dernières années. Ainsi, alors qu’en 2000, des sociétés comme ONA, Wafabank, CIH, Diac Salaf et La Marocaine-Vie levaient sur le marché près de 2 150 millions de dirhams (voir tableau), les opérations d’appel public à l’épargne et les augmentations de capital tombaient à moins de 671 millions de dirhams en 2001, pour s’effondrer à 283 MDh en 2002 et 251 MDh en 2003. Dans le même temps, elles y ont déversé des milliards de dirhams sous formes de dividendes, super-dividendendes et montants des rachats de leurs propres actions.
En conséquence, le financement net de l’économie par le biais du marché boursier apparaît comme négatif et la Bourse, non seulement ne joue pas son rôle de financement des entreprises cotées, mais constitue essentiellement un canal de redistribution de capitaux aux actionnaires.
Il s’agit là d’une réelle inversion des flux induite par la déprime du marché boursier qui a duré de septembre 1998 à 2001, mais qui exprime également une forme de crise économique caractérisée par une panne de l’investissement des entreprises marocaines cotées.
Ce phénomène est bien connu des marchés financiers occidentaux. En 2001, un constat identique était dressé en France et la Commission des Opérations de Bourse (la COB) avait exprimé son étonnement et son inquiétude face à un tel dysfonctionnement du marché. Aux Etats-Unis également, le même phénomène a été constaté à partir de 1985 et hormis les années 1991-1994, la bourse a retiré plus de capital qu’elle n’en a émis, au point où en 2001, l’émission nette de capital boursier a pu atteindre – 330 milliards de dollars !
Pour les bourses occidentales comme pour la place casablancaise, ce phénomène s’explique pratiquement de la même façon.
Si à Paris et à New York, c’est le dégonflement de la bulle Internet qui est la cause première de l’incapacité des sociétés émettrices à lever des fonds, à Casablanca, c’est la chute continue des cours boursiers à partir de 1998 qui explique un tel phénomène. On en voudra pour preuve la baisse entre 2000 et 2003 des montants levés sur le marché casablancais, lesquels sont tombés de 2 145 891 800 Dh à 251 042 100 Dh.
Et, phénomène concomitant sur toutes les places boursières, moins les cours étaient flatteurs, plus les sociétés cotées, ayant entre temps retrouvé leurs capacités d’autofinancement, versaient de gros coupons à leurs actionnaires.
La seconde cause de cette inversion de la machine boursière tire son origine de la baisse structurelle des taux d’intérêt, processus qui a caractérisé le Maroc comme les économies occidentales développées, quoique dans des ampleurs différentes. Car, pour l’un comme pour les autres, cette baisse a eu des répercussions sur les taux à moyen et long terme pratiqués par les banques. En ayant recours au marché bancaire sur de longues maturités et à des tarifs très attrayants, les entreprises cotées ont évité toutes les obligations et contraintes liées à l’appel public à l’épargne, ce qui n’a pas été une moindre raison de leur "désamour" envers la bourse.
Enfin, troisième raison de ce renversement de tendance qui pourrait transformer les actionnaires en simples rentiers en lieu et place d’"apporteurs" de capitaux, c’est la nouvelle philosophie sur la valeur actionnariale, elle-même liée à l’augmentation du coût du capital.
En effet, aujourd’hui, il ne s’agit pas tant de lever des capitaux que de leur assurer une rémunération en constante progression. Voilà pourquoi, sans nul doute, le recours au marché boursier n’est plus considéré comme un mode de financement prioritaire.
Dans un tel contexte, qui devrait perdurer, il apparaît donc que se confirme l’une des tares majeures de notre économie et des entreprises qui l’animent, celle de l’absence sérieuse de projets d’investissements et de croissance, ce qui pénalise bien évidemment l’indispensable création de richesses, génératrice d’une croissance pérenne et forte, garante de créations d’emplois et de développement national.
En perdant sa fonction ou son objectif de réservoir d’épargne pour les entreprises, la Bourse, tout spécifiquement au Maroc, s’offre ainsi aux critiques faciles de tous ses détracteurs qui, comme on sait, ne sont pas peu nombreux dans notre pays.
Afifa Dassouli