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L'étrange enquête du juge Bruguière pourrait se retourner contre Paris : La politique africaine de la France rattrapée par la tr

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Publier le : November 30, 2006

Le ministre français des Affaires Etrangères, Gérard Douste-Blazy l'a dit et répété, "la France est "un état de droit" et les décisions du juge Jean-Louis Bruguière sont de la "seule responsabilité" du magistrat. Certains y verront une manière de s'en laver les mains. Mais, l'avis favorable donné par le parquet aux poursuites qui visent le pouvoir rwandais rend cette position de plus en plus difficile à tenir. En rompant ses relations diplomatiques avec la France, Kigali place Paris dans une situation bien délicate. La France est aujourd'hui le seul Etat occidental qui ne peut ou ne veut plus parler avec les survivants du dernier génocide du siècle, pour lequel beaucoup d'entre eux la mettent très gravement en cause. La mèche lente allumée voici douze ans continue donc de brûler.  Tous les témoignages concordent. Le double tir de missiles qui, dans la soirée du 9 avril 1994, désintégra le Falcon 50 du président hutu Juvénal Habyarimana au-dessus de l'aéroport de Kigali, ne fut pas la cause du massacre de masse, mais son déclencheur. La tuerie qui commença alors avait été probablement planifiée depuis plusieurs semaines par le «Hutu Power», les extrémistes de l'ethnie majoritaire dans le pays. Il s'agissait de faire disparaître "les cancrelats" ou "la mauvaise herbe", c'est-à-dire le peuple Tutsi, comme cinquante ans plus tôt d'autres avaient programmé et mis en oeuvre l'holocauste du peuple juif. La logique était la même. On connaît la suite. Les assassins n'avaient pas de chambres à gaz, mais ils manipulèrent une population d'agriculteurs équipés de l'outil traditionnel, la machette, devenue l'arme du crime*. En cent jours, 800 000 personnes furent "coupées" et mises à mort dans des conditions atroces ; parmi les victimes, l’on comptait de nombreux hutus modérés qui refusaient la barbarie.

Mélange des genres

C'est au Tribunal Pénal International pour le Rwanda, crée par l'ONU, qu'il appartient aujourd'hui de faire oeuvre de justice. Mais, c'est dans le cadre d'une toute autre procédure, exclusivement française celle-là, que le juge anti-terroriste Bruguière, saisi d'une plainte des familles des pilotes du Falcon 50, désigne ceux qui, selon lui, ont commandité et exécuté le tir contre l'avion présidentiel; en l'occurrence l'actuel président du Rwanda Paul Kagamé, protégé par son immunité, et ses plus proches collaborateurs. En 1994, ils étaient les dirigeants historiques du FPR (Front Patriotique Rwandais), une organisation rebelle regroupant les Tutsis en exil qui avait fui la répression hutue. Le juge français a donc délivré neuf mandats d'arrêts internationaux pour "assassinats". Ils visent l'entourage direct de l'actuel chef de l'état rwandais La plupart des experts internationaux, notamment ceux de la juridiction onusienne, prennent ce dossier avec des pincettes. Il leur paraît reposer sur des charges bien fragiles, des témoignages indirects bien peu crédibles, ou ceux, plus suspects encore, de militaires de l'ancienne armée rwandaise actuellement jugés par le Tribunal Pénal International sous des accusations de génocide...
Plus embarrassant encore, le magistrat français déborde largement les faits dont il est saisi et semble vouloir écrire, avec ses certitudes bien plus qu'avec des preuves tangibles, son histoire du génocide en mélangeant les genres. Recommandant des poursuites contre Paul Kagamé devant le Tribunal Pénal International, le juge français explique qu'en organisant un attentat contre l'avion présidentiel, l'ancien chef du FPR "a opté pour un modus operandi qui, dans le contexte particulièrement tendu régnant tant au Rwanda qu'au Burundi entre les communautés hutues et tutsies, ne pouvait qu'entraîner en réaction des représailles sanglantes envers la communauté tutsie qui lui offriraient le motif légitime pour reprendre les hostilités et s'emparer du pouvoir avec le soutien de l'opinion internationale." **
En clair, le premier dirigeant rwandais aurait à l'époque organisé une sanglante conspiration pour provoquer le massacre de sa propre communauté et l'instrumentaliser ! Cette affirmation semble au moins aussi risquée que celle du pouvoir rwandais qui accuse l'armée française d'avoir participé au génocide aux côtés des milices hutues. Outrance contre outrance, est-ce la stratégie choisie par les deux camps ?

Effet boomerang

En 1994, les forces françaises étaient fortement impliquées auprès de l'armée rwandaise dans le cadre d'un accord militaire pour soutenir "un poste avancé de la francophonie", cher au président François Mitterrand, finalement balayé par la victoire des rebelles anglophones du FPR, venus de l'Ouganda voisin. On connaît le prix payé par les Tutsis de l'intérieur. Les coopérants civils et militaires français qui conseillaient, réglaient les tirs d'artillerie ou apportaient un appui héliporté à leurs alliés, n'ont-ils rien vu venir ? Quels étaient les objectifs réels de l'opération "Turquoise" décidée par l'Elysée en pleine débâcle ? Secourir des populations en détresse ou recueillir les débris d'une armée et d'une administration dont beaucoup de cadres étaient gravement compromis dans le génocide? Ces questions capitales, auxquelles n'a jamais sérieusement répondu la commission d'enquête parlementaire française, liée par le pacte de la cohabitation, ressurgissent paradoxalement avec le pavé du juge Bruguière qui vise à accabler Kigali. Les conclusions du magistrat français pourraient faire boomerang. D'autant que d'autres procédures judiciaires sont en cours. Tous ceux qui ont suivi l'armée française sur des théâtres d'opération, notamment africains, et j'en suis, ne peuvent imaginer sa complicité avec des "génocidaires". Mais Paris, dans sa confrontation avec Kigali, ne doit s'attendre à aucun cadeau, surtout de ses alliés occidentaux. Le génocide rwandais est en train de rattraper une politique africaine de la France usée jusqu'à la corde et dont l'opacité permet toutes les désinformations. À qui la faute ?

Alex PANZANI

* "Une Saison de Machettes"
de Jean Hatzfeld aux éditions
du Seuil
** Le Monde du 21 novembre 2006



 

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