Les investissements interarabes sont plus que négligeables. Le monde arabe a attiré en 2001 seulement 2,5 milliards de dollars, soit 0,84 % des investissements directs étrangers recensés dans le monde. Pourtant, ce ne sont pas les fonds qui font défaut. Selon les estimations, les montants des investissements arabes dans les pays industrialisés varient entre 800 et 1 200 milliards de dollars ! Du coup, et à l'heure où l'on parle de plus en plus de la fuite des capitaux arabes de certaines places occidentales, il devient urgent que ces pays mettent en place des conditions d'accueil favorables .
Placé sous le haut patronage de S.M Mohammed VI, le "Forum de l'investissement arabe 2003" qui s'est tenu les 26 et 27 février dernier, a été l'occasion de s'interroger sur la quasi-absence de la coopération économique entre États arabes ainsi que sur les voies et moyens à mettre en œuvre afin de favoriser le développement de l'investissement interarabe.
Dès l'ouverture du Forum, M. Abdelaziz Meziane Belfkih, Conseiller du Souverain, a donné le ton en soulignant que les efforts fournis par les différents pays arabes en matière d'ouverture économique, via différentes reformes, n'ont pas donné les résultats escomptés en matière d'investissement. Tous les intervenants ont abondé dans ce sens en mettant l'accent sur la faiblesse des investissements interarabes. Les chiffres parlent sont éloquents. "Sur les 735 milliards de dollars d'investissements directs étrangers (IDE) enregistrés en 2001, les pays du Tiers Monde ont attiré 232 milliards de dollars. Quant aux pays arabes, ils n'ont accueilli que 6,2 milliards de dollars, soit 0,84 % du total des IDE", fait noter M. Abdurrahman Al Taeb, de l'Islamic Institution for Investment Guarantee and Export, institution relevant de la Banque Islamique de Développement (BID).
0,34 % des IDE
Plus significatif encore, sur les 6,2 milliards de dollars accueillis par les pays arabes, les investissements interarabes ne représentaient que 2,5 milliards de dirhams, soit 0,34 % du total des IDE enregistrés en 2001. Pourtant, ce ne sont pas les moyens financiers qui font défaut. Ainsi, selon M. Yamani Felfela, Chairman of Egyptian Group for Investment. "Pas moins de 800 milliards de dollars de capitaux arabes sont investis dans les pays non arabes, notamment dans les pays industrialisés". D'ailleurs, beaucoup d'intervenants ont fait allusion aux importants fonds investis dans les pays occidentaux et à une hypothétique réorientation d'une partie des flux vers les pays arabes qui ont d'importants besoins d'investissements. Même la BID s'y prépare. Ainsi, afin de capter une partie des capitaux arabes qui fuient les places financières occidentales, l'institution islamique compte créer une Caisse destinée aux financement d'infrastructures et mettre en place de nouveaux fonds pour le financement des secteurs énergétiques et télécommunications dans les pays islamiques. Toutefois, comme l'a bien fait comprendre M. Marwan Saif Dine, de l'Islam Institution for the Development of the Private Sector de la BID, "il ne faut pas être sentimental et penser que les fonds arabes investis dans les pays industrialisés vont se réorienter automatiquement vers les pays arabes à cause de la conjoncture qui prévaut au niveau international actuellement". Pour lui, "il faut d'abord que les pays arabes assainissent leur environnement économique s'ils veulent attirer leurs propres capitaux".
Facteurs de blocage
Sur ce point, il faut dire que ce ne sont pas les obstacles à l'investissement qui manquent. Les investisseurs ont relevé un nombre important d'entraves parmi lesquels on peut citer la stabilité politique, le manque de cohérence des politiques économiques, la faiblesse des performances économiques (croissance du PIB, niveau d'inflation, déficit budgétaire, niveau des dépenses publiques, etc), le faible développement des secteurs financiers, le niveau faible des infrastructures, la qualité des ressources humaines, l'absence de culture démocratique, l'importance des risques (commercial, change, etc), les lenteurs administratives, le manque de clarté des lois dans leurs applications, la corruption, le manque d'informations macro-économiques de qualité, le problème de transfert de devises, etc. La liste des obstacles dressés par les différents intervenants et investisseurs est longue et certains chiffres sont venus corroborer leurs dires. Ainsi, au niveau des ressources humaines, le monde arabe accuse un retard patent. Selon M. Jamal Ba-Amer du groupe Corral et Président du Club des Investisseurs Arabes au Maroc, "le nombre d'analphabètes atteint 65 millions, dont deux tiers de femmes (...). Et seulement 13 % des Arabes suivent un enseignement supérieur". Or, le premier capital dont un pays a besoin pour améliorer son niveau de développement reste le capital humain. Quant au manque d'informations sur les opportunités d'investissements qu'offrent les pays arabes, cet obstacle a été martelé aussi bien par les intervenants que les investisseurs présents lors du Forum. D'ailleurs, les organisateurs, conscients de l'importance de cet obstacle, avaient pris les devants en projetant la création d'une Agence Arabe pour le Promotion des Investissements. Cette Agence aura comme objectifs fondamentaux la création d'un comité d'analyse et de proposition de scénarios d'investissement dans les pays arabes, éditer un rapport annuel des recommandations du Forum, présenter des expériences et des cas d'étude de coopération interarabe dans le domaine économique notamment au niveau de la promotion et investissements, etc.
Retombées
Pour ce qui est des retombées éventuelles du Forum sur les investissements arabes au Maroc, le secteur touristique sera certainement le grand bénéficiaire. En effet, le Maroc ayant l'ambition d'accueillir 10 millions de touristes en 2010, projette d'importants investissements pour la mise en place de 80 000 lits supplémentaires. Ces investissements sont estimés à plus de 9 milliards d'euros. Les investisseurs arabes présents lors du Forum, notamment les Saoudiens, ont manifesté un intérêt particulier aux projets touristiques. Parmi ceux-ci, il y a bien évidemment le conglomérat saoudien Kingdom Holding Co, dont le Président du conseil d'administration, le Prince Al Walid Ben Talal, a reçu le prix du meilleur investisseur arabe. Le groupe Dallah Albaraka Holding Co qui totalise quelque 200 millions de dollars d'investissements au Maroc, compte également poursuivre et accélérer ses investissements dans le domaine touristique durant les deux prochaines années, selon M. Abdullah Saleh Kamel, Chef Exécutive Officer du groupe.
Toutefois, tout en saluant l'amélioration de l'environnement économique au Maroc, M. Saleh Kamel a souligné la nécessité que les réformes entreprises jusqu'à présent, qui commencent à apporter leurs fruits, soient poursuivies pour rendre le produit Maroc encore plus attrayant. Pêle-mêle, il cite entre autres, les entraves liées à la réglementation du travail, aux lenteurs bureaucratiques, à la réglementation des grèves, à l'allégement des charges salariales, etc. Autant de mesures réclamées également par les entrepreneurs et investisseurs locaux.
Le premier résultat concret du Forum est certainement la création d'une compagnie de transport maritime maroco-égyptienne. Le capital de celle-ci, fixé à 25 millions de dollars, sera détenu à moitié par des investisseurs égyptiens. La Banque Africaine de Développement, qui a manifesté son intérêt pour le projet fera parti du tour de table de la compagnie. Le reste du capital sera détenu par des investisseurs marocains. Certains institutionnels marocains ont manifesté leur intérêt pour ce projet qui ne manquera pas de dynamiser les relations commerciales entre le Maroc et l'Égypte.
Afin que les rencontres entre investisseurs arabes ne restent pas lettre morte, il est convenu d'organiser le Forum arabe de l'Investissement chaque année. Le prochain rendez-vous des investisseurs est prévu en Égypte.
Moussa Diop