La Nouvelle Tribune : M. Reznik, comment se porte le tourisme au Maroc après les événements tragiques du 16 mai dernier ?
Jean-Robert Reznik : Dans un contexte international fortement chahuté, et après les tragiques événements du 16 mai, le Maroc résiste mieux à la crise que d’autres pays. C’est dû à ses atouts naturels mais aussi aux effets de la nouvelle politique de développement touristique, qui permet de provoquer et d’entretenir l’intérêt des opérateurs internationaux. A cet égard, l’ ouverture attendu du ciel marocain et la volonté affichée d’attirer de nouveaux opérateurs, combinée aux efforts de Royal Air Maroc, sur Marrakech notamment, participe à la bonne perception de la destination.
Comment Risma, premier groupe d’exploitation hôtelière au Maroc résiste à la crise du secteur ?
Les fondamentaux de Risma sont tels que la crise évoquée à l’instant n’a pas eu trop d’effets négatifs . Les performances de Risma pour 2003 en attestent. C’est ainsi que pour les dix premiers mois de l’année en cours, comparés à la même époque en 2002, pratiquement tous nos indicateurs d’exploitation sont orientés à la hausse. Le taux d’occupation global de l’ensemble des hôtels du périmètre de Risma, soit 19 unités, est de 67 % contre 63 % . Les nuitées vendues s’élèvent à 950 000 contre 825 000 l’an passé, soit une hausse de 15% environ. La recette moyenne hébergement est restée stable, en sorte que le chiffre d’affaires global de Risma progresse de 15 %.
Aujourd’hui donc, nous sommes plus que satisfaits du déroulement de nos opérations au Maroc, et de la réalisation du “ business model ” conçu en 1996-1997, avec les partenaires du tour de table de Risma qui ont fait confiance à Accor. Nous nous engageons d’ailleurs, après un premier milliard d’investissement réalisé, sur un deuxième milliard que l’opération d’émission d’ORA en cours financera partiellement.
Comment expliquez vous ces bonnes performances ?
D’abord, les efforts de promotion de la destination que nous consentons depuis plusieurs années, à travers nos réseaux de commercialisation, commencent aujourd’hui à porter leurs fruits.
Ensuite, le business model de Risma est précisément construit pour nous permettre de résister aux aléas conjoncturels, en particulier à travers un portefeuille hôtelier très diversifié couvrant un large éventail de la gamme produit, de l’hôtellerie économique (Ibis Moussafir) à l’hôtellerie de luxe (Sofitel) en passant par les villages de vacances (Coralia Club) et les hôtels de ville (Mercure). Cela nous permet d’attirer une clientèle internationale sur tous les créneaux, en étant très performant sur le marché français, premier client de la destination Maroc, mais également de bénéficier de la confiance de la clientèle marocaine, qui est un élément essentiel du business model.
Que pouvez-vous nous dire sur les résultats de la société Risma elle-même ?
Risma est une holding d’investissement en plein développement ; elle supporte en conséquence des charges d’amortissement élevées, qui expliquent l’essentiel de son résultat déficitaire. Ceci est parfaitement normal durant la montée en régime des nouvelles unités.
Cependant, en matière d’hôtellerie, le critère le plus significatif est le cash-flow : or précisément, le bon résultat d’exploitation de Risma nous permet déjà de dégager un cash-flow positif, qui s’améliorera encore, progressivement, avec l’arrivée à maturité de nos nouvelles unités.
Par ailleurs, nous veillons scrupuleusement à maintenir en permanence un ratio dettes/fonds propres de 50/50. Cet élément clé du business model nous permet ainsi de ne pas trop grever les résultats par des charges financières excessives, de préserver notre cash-flow et de renforcer notre capacité d’autofinancement.
Les ORA seront cotées en bourse. Est-ce un premier pas vers l’introduction de Risma à la bourse de Casablanca ?
Oui, absolument ! Rappelons tout d’abord que la cotation des ORA nous permet d’offrir aux investisseurs sollicités une certaine liquidité et, s’agissant des compagnies d’assurances, l’admission de l’investissement en représentation des réserves techniques. Ensuite, et en effet, la cotation des ORA s’inscrit dans la perspective de l’introduction en bourse de Risma, puisque l’un des intérêt de l’ORA, outre son coupon attaché de 4,5 % et son prix très attractif de 135 dirhams, est de permettre le remboursement de chaque obligation émise avec une action cotée. Coter l’ORA aujourd’hui est en effet le signal de la cotation de Risma.
À ce sujet, certains des investisseurs potentiels contactés ont manifesté la crainte que Risma ne soit pas coté au moment du remboursement de l’ORA. Je voudrais à cet égard les rassurer complètement en rappelant les éléments suivants : d’abord, et indépendamment de l’ORA, l’introduction en bourse est depuis l’origine du projet Risma un objectif stratégique, et non pas une décision de circonstance, car c’est l’un des paramètres clé du business model que nous développons au Maroc ; je rappelle à cet égard que l’unanimité des actionnaires fondateurs et des membres du conseil de surveillance a déjà décidé d’introduire Risma en bourse à travers l’une des dispositions du pacte d’actionnaires ; ensuite, nous n’aurions pas proposé une ORA aux investisseurs, si nous n’étions pas engagé dans le processus d’introduction de Risma : cela n’aurait pas eu de sens de les rembourser à terme avec une action non cotée .
Je proposerai en conséquence au prochain conseil de surveillance qui se tiendra le 11 décembre, en ma qualité de Président du Directoire de Risma, une résolution à soumettre à la prochaine assemblée générale qui constituera un engagement ferme d’introduire Risma en bourse avant 2006.
Je précise enfin que, sauf circonstances exceptionnelles relevant de ce qu’il est convenu d’appeler la force majeure, la cotation de Risma, qui s’effectuera principalement sous forme d’augmentation de capital, est possible à tout moment, indépendamment de la conjoncture des marchés. Car, en effet, l’objectif principal de la cotation, n’est pas la maximisation de la valeur le jour de l’introduction, objectif qui en effet aurait pu faire dépendre le timing de la cotation d’une "fenêtre" propice. Au contraire, le timing de l’introduction dépendant essentiellement des besoins en fonds propres que nécessitera notre programme d’investissement, la date la plus probable est donc 2005.
Dans cette émission d’ORA, donnerez-vous la possibilité à des non institutionnels comme les OPCVM de suivre ?
Bien évidemment, cela sera possible : nous considérons d’ailleurs les OPCVM comme des institutionnels à part entière. Dans le cadre de ce placement privé, nous souhaitons en effet les associer, en leur permettant de prendre position d’ores et déjà sur un titre émis à un prix très attractif, doté d’un coupon garanti et disposant d’un potentiel de performance à court terme significatif, et ce sans attendre l’introduction qui concernera naturellement un public plus large. Il nous a semblé que cela pouvait apparaître aux gestionnaires d’OPCVM comme une opportunité intéressante à saisir dans le contexte boursier actuel.
Les actionnaires actuels du tour de table auront également la possibilité de suivre : ils ont d’ailleurs clairement exprimé cette intention, même si pour tous, le moment est venu d’élargir le cercle fondateur à de nouveaux investisseurs en perspective justement de la cotation. Nous aurions pu d’ailleurs valoriser la société beaucoup plus cher, mais compte tenu de notre volonté d’élargir le tour de table, l’Assemblée générale du 14 novembre a été sage et avisée en fixant un prix d’introduction de 135 dirhams, très raisonnable par rapport à la valeur intrinsèque de Risma.
Est-ce qu’Accor, actionnaire de référence de Risma, compte suivre cette émission d’ORA ou bien en profiterez-vous pour diluer sa participation ?
Accor n’a pas l’intention de se laisser diluer. Je rappelle que l’engagement du Groupe vis-à-vis des autorités marocaines était de figurer dans le tour de table de Risma à hauteur de 15%. Actuellement, nous sommes à 45% et nous n’avons pas l’intention d’être à moins de 35 %.
Les institutionnels interrogés par La Nouvelle Tribune, qui ont affirmé leur volonté de souscrire à cette émission, et certains banquiers, évoquent le risque sectoriel. Que leur répondez-vous ?
Ce point, effectivement, est souvent évoqué et cela est finalement assez curieux. Le secteur n’est pas plus risqué qu’un autre, mais la nature de certains événements qui peuvent agir ponctuellement sur sa conjoncture, souvent très médiatisés, tend à donner une image de secteur fragile. Le tourisme est aussi un secteur relativement jeune, mais sa jeunesse n’est pas comparable à celle du secteur des nouvelles technologies, il n’a jamais eu à connaître, Dieu merci, les désagréments induits par l’éclatement de la bulle Internet par exemple.
Il faut donc corriger l’image d’un secteur jeune et fragile, en observant la réalité d’un marché mondial, y compris pendant cette période de crise majeure, où le tourisme a continué à progresser. Je vous rappelle à cet égard que le tourisme, porté par le développement de la civilisation des loisirs, la réduction du temps de travail et l’augmentation de l’espérance de vie, est aujourd’hui la première industrie mondiale avec 10 % du PIB mondial et que son rythme de croissance tendanciel (4 à 5% sur longue période) est significativement supérieur à celui de l’économie mondiale, même si les cycles conjoncturels des économies développées influent sur la demande touristique mondiale.
De même, les statistiques pour les années 2001 et 2002 montrent que les marchés émergents, c’est-à-dire ceux de l’Europe de l’Est, sont venus suppléer en grande partie la stagnation de certains marchés traditionnels.
Accor, grâce à son implantation dans ces pays et aux atouts dont il y dispose, a la conviction que les nouvelles clientèles qui apparaissent dans ces pays ne tarderont pas à venir au Maroc par exemple. Nous aurons très bientôt des Tchèques, des Polonais qui accèdent aux vacances et qui auront envie, après avoir visité la France ou le sud de l’Italie, comme les Américains l’ont fait pendant des années, de traverser la Méditerranée. Et le Maroc, à ce moment-là, sera l’un des mieux placés pour les accueillir.
Ainsi, ma perception est que le tourisme, en cette période de crise mondiale, est le secteur qui a le mieux résisté, contrairement aux vents de panique qui se sont levés ici ou là.
Cela étant dit, nous pensons qu’au Maroc, la meilleure protection contre les risques conjoncturels est un business model adapté avec des positionnement-produits réfléchis et des fonds propres suffisants.
Le plan de développement national du tourisme à l’horizon 2010, favorise-t-il vos objectifs au Maroc ?
Naturellement. En 1996, le groupe ACCOR s’est implanté, à la demande des plus hautes autorités du Royaume, pour jouer un rôle de locomotive et relancer l’intérêt pour la destination, à l’époque en pleine crise. Depuis l’accession au trône de Sa Majesté, le Roi MohammedVI, le Maroc a érigé le tourisme en priorité nationale et met en œuvre avec détermination une politique touristique ambitieuse. Ainsi, après avoir été parmi les premiers à oser investir en pleine crise, nous ne pouvons qu’être parfaitement en phase avec les nouvelles ambitions du Royaume et les soutenir totalement.
En outre, Le Maroc a prouvé depuis, en 2001, 2002 et 2003, sa capacité de résistance : je pense en particulier que la démonstration faite par le peuple marocain, à travers sa réaction superbe au lendemain du 16 mai, a été un exemple pour le monde entier. Le Maroc est un pays musulman, fier de son appartenance à la Oumma, mais il a exprimé à cette occasion son attachement à un Islam d’ouverture et de tolérance.
Néanmoins, si on veut réussir la vision 2010, il faudra maintenir l’effort sur la durée, tenir la distance et concentrer le tir sur les nouvelles zones. En particulier, il s’agira de concrétiser les projets avec des partenaires qui ont fait la preuve de leur sérieux et de leur professionnalisme. Les leçons du passé et les leçons de nos voisins doivent nous servir.
Ainsi, par exemple, il faut "protéger" une ville comme Marrakech qui est un point d’attraction essentiel du tourisme marocain et ne pas tomber dans le piége classique du développement à outrance. En particulier, l’architecture et l’environnement des nouveaux projets devront toujours respecter l’esprit de la ville, préserver son authenticité actuelle et son standing naturel.
Il faut, par ailleurs, que la population marocaine soit concernée par le développement du tourisme et qu’elle en fasse l’un de ses objectifs propres afin que le tourisme ne vienne pas se plaquer sur une réalité qui lui serait étrangère.
Pour cela, la formation, l’éducation et l’information sont indispensables.
Que pensez vous de la qualité des ressources humaines disponibles au Maroc ?
C’est ma fierté toute personnelle que de voir des jeunes cadres, marocains et marocaines, qui non seulement réussissent dans la gestion de nos hôtels au Maroc, mais qui sont aujourd’hui parmi les équipes les plus performantes à l’extérieur du Maroc.
Enfin, alors qu’on parle de création de compagnies “low cost”, une politique du transport aérien orientée vers le développement du tourisme ne s’impose-t-elle pas ?
Je crois que le plus important n’est pas le prix du transport, mais la desserte. Il faut commencer par disposer de places d’avion pour desservir les zones que l’on veut développer.
Ainsi, lorsque vous annoncez que vous lancez Essaouira, cela signifie qu’il faut des avions pour cette destination. Essaouira bénéficie d’un positionnement extraordinaire, fruit d’un travail remarquable au plan international grâce aux divers festivals, à la communication culturelle, aux opérations d’images, nationales et extérieures qui l’ont concernée, et la concerneront demain à travers les projets d’aménagement qu’Accor pilote en partenariat avec deux autres grands opérateurs étrangers. Tout cela ne marchera que si nous disposons d’une bonne desserte aérienne.
Ceci vaut également pour Fès qui pourrait être, au même titre que Marrakech et différemment de celle-ci, une place d’attractivité touristique majeure. Je me félicite qu’une desserte aérienne se mette aujourd’hui en place. Nous avons d’ailleurs travaillé, au niveau de Risma et du groupe Accor, aux côtés de TUI et de Nouvelles Frontières, pour favoriser l’arrivée des premiers avions gros-porteurs sur Fès. Je suis également très heureux de constater que Royal Air Maroc participe désormais aux efforts pour assurer la desserte de cette destination, comme cela a été fait dans le passé pour Marrakech
De même, je me félicite que Globalia, dont Accor est actionnaire, concrétise moins d’une année après la première visite de son PDG à Marrakech, la signature ce mercredi d’un accord avec le gouvernement marocain pour la mise en place d’une liaison aérienne entre l’Espagne et la capitale du Sud.
Le groupe Accor développe ainsi son action non seulement avec ses partenaires marocains, mais aussi œuvre à l’implication d’opérateurs étrangers, y compris des concurrents, parce que nous ne pensons pas que Risma pourra se développer seule au Maroc.
Entretien réalisé par
Afifa Dassouli
Le business model de Risma, selon M. Reznik
Vous faites souvent référence au business model de Risma. Pourriez vous nous en rappeler les grands principes ?
Il y a en effet un business model spécifique qui s’articule autour de quelques principes fondateurs :
1/ D’abord, le projet Risma repose sur une vision industrielle à long terme. L’objectif de Risma n’est pas de construire quelques hôtels seulement pour les vendre au bout de quelques années, dans une approche parfaitement légitime, mais qui relève d’une autre logique!
Risma est un groupe d’investissement et d’exploitation hôtelier, dont la mission consiste à développer en permanence son parc hôtelier, dés lors que les perspectives de croissance de l’activité l’autorisent. Il s’agit ainsi de structurer une entreprise marocaine de taille significative qui puisse disposer de sa propre autonomie de développement pour participer au cours des prochaines décennies à la réalisation des ambitions du Royaume en matière touristique.
2/ Ensuite, le business model repose principalement sur une démarche d’exploitant hôtelier, et non sur une approche de gestionnaire ou d’investisseur immobilier pur à la recherche d’un rendement locatif. Nous sommes avant tout des propriétaires hôteliers qui assumons pleinement les risques d’exploitation, car nous considérons que c’est l’exploitation qui crée la valeur à long terme pour l’actionnaire, et non la gestion ou la location immobilière.
3/ Cette vision industrielle à long terme nous amène par suite à structurer un portefeuille hôtelier diversifié pour minimiser tous les risques inhérents à cette activité. Cette diversification du risque nous conduit ainsi à mixer tous les produits de la gamme, du luxe à l’économique, à répartir harmonieusement notre produit à travers toutes les régions du Maroc, à cibler autant la clientèle internationale que la clientèle nationale. On le voit bien depuis deux ans, ce principe de diversification est l’une des explications à nos bonnes performances au Maroc. Il nous reste aujourd’hui à renforcer les segments " affaires " et " thalassothérapie ", ainsi que la gamme des 4*, insuffisamment développés.
4/ Cette vision industrielle à long terme nous conduit également à une stricte orthodoxie financière, en maintenant en permanence un ratio Dettes/Fonds propres de 50/50 pour financer nos investissements. Ceci nous permet de développer un business model prudent qui nous met à l’abri des éventuels replis de conjoncture, tout en nous autorisant à poursuivre notre développement.
Ainsi, malgré tous les investissements de développement que nous avons réalisés et le poids élevé des amortissements, Risma, nous l’avons dit précédemment, est déjà en situation de cash-flow positif, ce qui constitue une des forces du business model que nous proposons aux investisseurs.
5/ Enfin, le dernier principe qui découle des précédents : la logique industrielle est servie par une logique financière. Nous revenons là aux motivations stratégiques de la cotation en bourse : externalisation plus rapide de la valeur créée par les investissements (par opposition à l’approche immobilière traditionnelle, basée sur le rendement locatif) ; accès facilité aux sources de financement en fonds propres.
Ainsi, en dernière analyse, le parc de Risma compte aujourd’hui 12 hôtels en propriété, mais un jour, il peut en compter 20, puis 30, etc…. L’enjeu consistera à piloter les créations de valeurs générées par nos investissements pour que la performance du cours boursier à long terme soit séduisante pour les actionnaires. L’enjeu consistera également à ce que les premiers investissements produisent suffisamment de cash-flows pour financer les nouveaux de manière à placer Risma dans une logique de développement auto-financé et minimiser ainsi le recours aux actionnaires.
Tel est l’objectif à terme du business model de Risma : un groupe industriel national, pérenne et rentable, supporté par un opérateur international de premier plan et une vision à long terme de son développement.
A.D.