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Entretien exclusif avec M. Abdelatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib : Les facteurs de risques inflationnistes sont réels

Auteur : Entretien réalisé par Afifa Dassouli

La Nouvelle Tribune : M. Jouahri, entre la BCE qui défend une politique monétariste de lutte contre l’inflation et la FED qui applique une politique de croissance, quelle est la position de Bank Al-Maghrib ?  
M. Abdelatif Jouahri : Les missions qui nous ont été confiées par le législateur et le politique consistent en premier lieu à assurer la stabilité des prix et non la croissance ou alors il aurait fallu l’inscrire dans les statuts de la Banque Centrale. Mais assurément, l’un ne va pas sans l’autre. J’estime, en effet, que lutter contre l’inflation et garantir la stabilité des prix, c’est la meilleure contribution que nous pouvons apporter à la croissance. La stabilité des prix permet de donner de la visibilité aux investisseurs, aux épargnants, aux opérateurs économiques qui, avec une bonne maîtrise de l’inflation, peuvent faire leurs anticipations en toute sécurité.

Mais encore faut-il que l’indice des prix sur lequel vous vous basez soit fiable ?
Nous travaillons actuellement, de concert avec le Haut Commissariat au Plan à la refonte de leur indice des prix, en termes de produits et de villes notamment. Il s’agit, dans le cadre de la convention de partenariat avec le HCP de donner  de nouvelles définitions à l’indice des prix, lequel, comme vous le savez, sert à mesurer le taux d’inflation, dans l’objectif de réviser la représentativité de l’indice compte tenu des résultats des réformes entreprises dans le champ de la collecte statistique depuis 1998. La mise à jour de l’indice des prix a donc pour objet de déterminer si la composition révisée de ce dernier aura ou non un impact sur l’évaluation du taux d’inflation dans notre pays. Mais, il ne faut pas oublier pour autant qu’un indice se mesure sur la base de moyennes et se compare au pouvoir d’achat d’un ménage moyen. Certains pays ont commencé à travailler sur des indices spécifiques que l’on appelle des indices de prix sociaux, consacrés à des catégories sociales spécifiques. Cette démarche a ses avantages et ses inconvénients car toute structure sociale, quelle que soit sa nature, ne peut être représentative de l’ensemble national. Et toute publication de données partielles ou spécifiques peut être politiquement sensible, voire exploitée à des fins politiciennes…

Le fait que le budget de la Caisse de Compensation ait été doublé ne signifie-t-il pas que les pouvoirs publics reconnaissent la réalité d’une l’inflation supérieure aux 2% sur lesquel svous basez actuellement votre politique ?
Il faut souligner que le rôle de la Caisse de Compensation est de réduire et de temporiser l’inflation. Là aussi, l’indice ne reflète pas la réalité puisque malgré la compensation, certaines couches sociales restent affectées par la hausse des prix. Cette question de la fiabilité de l’indice n’est pas spécifique au Maroc, elle se pose à l’échelle internationale. Il s’agit donc d’actualiser régulièrement l’indice, de faire en sorte qu’il reflète au mieux le panier de la ménagère moyenne ou d’un ménage moyen dans un certain nombre de villes qui représentent la moyenne de la Nation.

Au-delà de la prise en compte de l’inflation, les taux d’intérêts expriment le coût de l’argent sur un marché en fonction de l’offre et de la demande, laquelle est en forte croissance. N’y a-t-il pas un décalage entre votre mission de préserver la stabilité des prix et le financement de l’économie ?
Le rôle de la Banque Centrale est d’assurer la stabilité des prix, c’est-à-dire l’équilibre entre les demandeurs de monnaie et ceux qui en déposent. Et lorsqu’il y a rupture, Bank Al-Maghrib intervient. Ce fut d’ailleurs le cas en 2007 où a prévalu une situation de sous liquidités après neuf années de surliquidités. La Banque Centrale a injecté hebdomadairement 10 à 11 milliards de dirhams à 3,25% afin que les taux d’intérêt ne bougent pas. Sans cette intervention, les taux auraient augmenté, ce qui aurait précisément pénalisé la reprise économique. De plus, le taux de 3,25% restant relativement bas et l’inflation contenue, le dynamisme des opérateurs, a été préservé. Comme vous le savez, le marché interbancaire permet à l’offre et à la demande de se rencontrer et c’est là où s’expriment les excédents ou les insuffisances de liquidités. Quand le taux interbancaire commence à monter, nous intervenons en fonction du rapport et du volume qu’il convient d’injecter chaque semaine afin que le taux du marché soit en rapport avec le taux de base de la banque centrale. Nous l’avons donc fait durant toute l’année 2007 et nous continuons à le faire.

Comment expliquez-vous cet assèchement des liquidités en 2007 ?
Plusieurs facteurs sont à l’origine de ce phénomène et notamment ceux qui jouent sur la liquidité bancaire. Ainsi, en septembre 2007, la situation des avoirs extérieurs s’est aggravée avec des prises de couverture sur le marché des changes et en particulier sur le dollar. Cette devise ayant beaucoup baissé, les opérateurs à l’international ont dû se couvrir contre une éventuelle remontée.

Cette tension du marché interbancaire va-t-elle se poursuivre en 2008 ?
Je pense qu’effectivement elle se poursuivra car nous sommes aujourd’hui dans une situation de sous liquidité. Cela, d’abord parce que l’activité économique, sans la qualifier de surchauffe, se traduit par des augmentations de volumes des crédits au niveau bancaire. Ces augmentations atteignent des trends largement en rupture avec ce qui se faisait auparavant.  À la fin de 2007, le montant de l’augmentation des crédits bancaires a atteint les 100 milliards de dirhams contre 45 milliards 2006.
 
L’assèchement des liquidités, outre l’inflation, ne serait-il pas une bonne raison pour la Banque Centrale d’augmenter les taux d’intérêts alors que vous parlez vous-même de surchauffe ?
Si nous percevions que les indices d’inflation commençaient à évoluer vers le haut, ou que nos prévisions ou nos anticipations, lesquelles sont faites désormais à un an, (et nous travaillons actuellement à des anticipations sur huit trimestres ou deux ans) confirmaient une pression sur les prix, nous devrions augmenter les taux pour précisément agir sur la stabilité. Pour le moment cela ne se présente pas, mais nous sommes attentifs à toute évolution afin d’empêcher qu’un coût trop bas de l’argent ne produise une envolée non maîtrisée des crédits bancaires.

Quels sont les facteurs d’inflation que vous avez identifiés?
L’Etat continue de compenser plusieurs produits, en particulier le pétrole et les produits alimentaires qui connaissent une augmentation quasi continue sur les marchés mondiaux, ce qui impacte notablement l’indice des prix à la consommation. Il reste, cependant, la problématique de l’augmentation des salaires, réclamée par les différentes centrales syndicales. Pour l’instant, nous sommes dans l’attente des résultats du dialogue social qui s’est engagé sur cette question. Et il ne fait pas de doute qu’une augmentation du SMIG aura un effet direct sur l’indice. Nous faisons donc dans l’intervalle des études d’impact afin de mesurer l’éventuelle réactivité de l’indice à cette nouvelle donne qui, je le répète, n’est pas acquise pour l’instant.
D’autre part, il s’agit d’évaluer un autre élément, d’importance lui aussi, celui de l’impact au plan local de la hausse des produits pétroliers au plan mondial. La Loi de Finances 2008 a été établie sur la base d’un prix théorique du baril de brut à 75 dollars US. Or, il atteint  aujourd’hui les 110 $. La moyenne du mois de février a été autour de 90$ le baril. Nous évaluons donc par des études l’impact de ces hausses et leurs conséquences sur l’effort financier que l’Etat devra consentir pour en atténuer les effets grâce à la compensation.
Nous sommes donc très attentifs aux décisions que l’Etat prendrait et voilà pourquoi nous recommandons au Conseil de Bank Al-Maghrib de considérer la tendance haussière des risques qui pourraient impacter le taux d’inflation, sachant que ces risques sont aussi bien de nature exogène qu’endogène. Il y a, en effet, le risque d’une répercussion sur les prix locaux de l’inflation qui sévit au niveau international et qui se manifeste par la hausse des prix des produits et biens importés chez nous, et, évidemment, l’inflation interne qui se manifeste sur les prix pétroliers, alimentaires, l’éventuelle hausse des salaires, mais aussi les encaisses au niveau du secteur bancaire. Il s’agit d’encaisses pour le moment oisives, mais qui pourraient constituer un facteur de risque supplémentaire si jamais elles étaient utilisées.

De quelles encaisses s’agit-il ?
Je pense notamment aux dépôts à vue non rémunérés qui sont aujourd’hui d’un volume représentant plus de la moitié des ressources du système bancaire. Si les clients commençaient à tirer sur ces dépôts à vue, cela se transformerait en consommation et par conséquent aurait un effet direct et fort sur les prix. Voilà pourquoi la Banque Centrale doit rester vigilante. Son meilleur apport à la croissance réside dans la garantie de la stabilité des prix, notamment, du fait des pressions inflationnistes, par l’injection de la monnaie chaque semaine et de façon conséquente, puisque, je le répète, nous mettons sur le marché plus de dix milliards de dirhams hebdomadairement afin de ramener les taux du marché interbancaire vers le taux de base de Bank Al-Maghrib.  Mais, si la conjonction des facteurs de risque internes et externes devait devenir structurelle et pérenne, la Banque Centrale serait immanquablement amenée à agir au niveau monétaire afin de calmer autant que possible l’emballement des prix.

Quelles sont donc vos prévisions sur les évolutions à venir sachant que le Maroc ne pourra rester à l’abri de phénomènes qui touchent aujourd’hui toutes les régions de la planète ?
Il s’agit de rationaliser tout ce qui fait notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur et en premier l’énergie.  Il faut mettre en place des politiques de réduction de la consommation d’énergie comme l’adoption de l’heure d’été notamment, pour alléger la facture pétrolière supportée par le Maroc. Ce qui est aussi valable sur le plan agricole. Certes, ce secteur ne représente que 14% au plus du PIB, mais il concerne près de la moitié de la population du pays !
Tout ce qui peut être fait pour améliorer le revenu, la production et les conditions de vie des ruraux doit être mis en place et appliqué dans les meilleurs délais, afin de garantir la stabilité et le niveau de vie des populations rurales.
Comme chacun sait, les réformes structurelles sont très difficiles à mettre en œuvre, mais plus l’on recule, plus leur mise en place s’avère difficile, voire problématique. Il faut donc s’y mettre avec volontarisme et dynamisme, surtout que le Maroc n’a pas de rentes de situation.
Voilà pourquoi les programmes sectoriels doivent être implémentés au plus vite, avec rigueur, esprit
de continuité et de suivi, le tout dans le cadre d’une relative cohérence globale.

M. le Gouverneur quelle appréciation portez-vous sur le marché financier ?
Le Maroc connaît un réel dynamisme des secteurs non agricoles, bénéficie  de la confiance des milieux d’affaires et des investisseurs, nationaux et étrangers. Et, surtout, le capital marocain se libère comme le prouvent les nombreuses introductions en bourse déjà opérées et celles qui sont programmées pour un proche avenir.
Les entrepreneurs acceptent désormais la transparence, les contrôles. Tout cela est fortement positif et prouve que le rapport à l’argent est en train de changer. Il importe donc, dans ce contexte, que l’Etat soit un très bon régulateur, objectif, transparent et rigoureux. D’autant que nous avons tous, désormais, le benchmark des règles de bonne gouvernance qui se pratiquent ailleurs ou qui sont demandées par les organismes internationaux.
Pour ne citer que le cas de la Banque Centrale, partant du fait que notre légitimité repose sur notre crédibilité, nous avons, pour remplir nos missions, mis en place les politiques destinées à nous donner les moyens de nos objectifs. Nous avons recruté plus de trois cents personnes parmi les mieux formées, afin de remplir les missions de contrôle et d’évaluation d’un système bancaire marocain qui est désormais au diapason pratiquement de ceux des pays les plus développés et qui propose à la clientèle des produits de plus en plus sophistiqués.
Aussi, en ce qui concerne le marché boursier, il appartient au régulateur de s’assurer que les règles de marché jouent à plein pour tout le monde. C’est pourquoi, dans le cadre de la nouvelle loi bancaire, nous avons créé une commission des superviseurs présidée par Bank Al-Maghrib. Elle est composée du CDVM, de la Direction des Assurances et de la Prévoyance sociale, et l’on peut y convier toute instance ou personne utile à l’accomplissement de la mission qui lui est dévolue. Cette commission permet les échanges et les évaluations entre les différentes institutions de contrôle et de régulation. Notre objectif, à travers la réunion périodique de cette commission, est de donner au marché le sentiment et même plus, la conviction que sur la base du benchmark international, la mission de contrôle et de régulation est menée de façon transparente et objective. Il y a donc un processus de coordination des régulateurs qui est désormais organisé, pour le bénéfice du marché et de ses intervenants, notamment que les banques qui, à travers leurs filiales spécialisées, sont de plus en plus impliquées sur ce marché, tandis que l’interpénétration entre la banque et l’assurance est chaque jour plus importante. Je peux, par exemple, vous annoncer que cette commission travaille sur des projets bien précis, comme la finalisation des textes sur le marché à terme.
Sachez que de telles procédures sont particulièrement appréciées par les institutions financières et monétaires internationales au point où l’évaluation faite en novembre 2007 par une mission conjointe de la Banque mondiale et du FMI a décrété que le Maroc serait le benchmark de l’ensemble de la zone MENA et Afrique du Nord. De plus, au plan interne, c’est Bank Al-Maghrib qui a été désignée comme benchmark de tous les organismes de régulation et de contrôle. Enfin, dans le cadre de cette commission, nous sommes en train de mettre sur le tapis la préparation d’un code monétaire et financier marocain.


 

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