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Entretien avec M. Jawad Kerdoudi, Président de l’Institut Marocain des Relations Internationale (IMRI)

Auteur : Propos recueillis par Moussa Diop

La Nouvelle Tribune: comment expliquez-vous la flambée de l’euro par rapport au dollar? Et quel est l’impact de cette évolution sur le dirham?
M. Jawad Kerdoudi : de manière très schématique, disons que l’euro monte parce que le dollar baisse. Autrement dit, la question est ainsi de savoir pourquoi le dollar baisse. Plusieurs facteurs objectifs expliquent cette situation. Outre l’effet des déficits jumeaux américains –déficit budgétaire et déficit de la balance des paiements- depuis plusieurs années, la politique monétaire adoptée par la Réserve Fédérale américaine qui baisse ses taux directeurs pour stimuler la consommation et les exportations et donc relancer la croissance américaine, les «subprimes» -crédits immobiliers à risques- sont venus aggraver la situation avec à la clé un risque réel d récession outre-Atlantique. Du coup, le dollar pâtît de la conjugaison de tous ces facteurs et ce d’autant que les autorités américaines ne semblent pas s’émouvoir de la dégringolade du dollar, bien au contraire. Cette situation est bien évidemment aggravée par la politique restrictive adoptée par la Banque Centrale Européenne (BCE), très soucieuse de la maîtrise du niveau d’inflation, et qui face à la flambée des cours du pétrole et donc des tensions inflationnistes, maintient ses taux directeurs à des niveaux élevés. Partant, les flux de capitaux, à la recherche de meilleures opportunités de placements, se dirigent inéluctablement vers les marchés qui offrent de meilleurs rendements délaissant du coup le marché américain à un moment où le spectre de la récession plane sur la première économie mondiale.
Ce sont tous ces facteurs, et tant d’autres, qui expliquent la faiblesse du dollar par rapport à l’euro.
Pour ce qui est de la conséquence sur le dirham marocain, il faut d’abord souligner que la monnaie marocaine est depuis quelques années adossée à un panier de devises dans lequel le poids de l’euro est prépondérant. Plus schématiquement, et en négligeant les poids des autres devises (yen, livre sterling, etc.), le dirham est composé à hauteur de 80 % de l’euro et à un peu moins de 20 % du dollar. Ceci étant, toute appréciation de l’euro face au dollar se traduit inéluctablement par une appréciation de la monnaie marocaine face à la devise américaine et une dépréciation légère face à la monnaie unique européenne.

Quel est l’impact de l’envolée de l’euro par rapport au dollar sur l’économie marocaine?
En se limitant sur les échanges commerciaux, nous pouvons dire que les effets de l’envolée de l’euro par rapport au dollar se ressentent de manière différemment. L’appréciation de l’euro par rapport au dirham consécutive à la situation écrite se traduit par un renchérissement des importations en provenance de la zone euro qui concentre à elle seule 50 % de nos importations. Notre balance commerciale étant très déficitaire, cette situation risque à première vue se traduire par son aggravation et ce d’autant que la zone euro est notre principal pourvoyeur en biens d’équipements et demi-produits. Au niveau des exportations, les opérateurs marocains tireront profit de l’appréciation de l’euro par rapport au dirham, même s’ils doivent faire face à une intensification de la concurrence en provenance des régions asiatiques dont les monnaies ancrées surtout sur le dollar américain se déprécient davantage par rapport à l’euro.
Outre le volet commercial, la dépréciation relative du dirham face à l’euro peut également stimuler le secteur touristique étant donnée que l’essentiel de l’offre provienne de la zone euro.
Par rapport au dollar, les importations marocaines de produits libellées en dollar (pétrole, produits agricoles, etc.) ou en provenance de la zone dollar baissent. Cette situation permet aujourd’hui au Maroc d’atténuer la facture pétrolière consécutive à la flambée du pétrole. Par contre, les exportations facturées en dollar, dont particulièrement celles des phosphates et des produits à destination des marchés américains, se traduisent par des pertes relatives consécutives à la dépréciation du dollar face au dirham.  

A chaque fois que l’euro s’envole, le spectre d’une dévaluation ou de réajustement du panier hante les opérateurs, notamment ceux qui exportent sur le marché européen. Quelle est votre vision sur cette situation?
Si durant les années 70 et 80, les dévaluations servaient à stimuler les exportations, la théorie économique à évoluer depuis. Et pour cause, on s’est rendu compte que la compétitivité découlant d’une dévaluation est factice avec des effets très limités dans le temps. Cela sans compter l’effet négatif d’une dévaluation sur l’inflation. Partant, j’estime que le Maroc ne doit pas recourir à la dévaluation ni à procéder au réajustement du panier. Il doit surtout d’essayer de baser son intégration à l’économie mondiale sur la compétitivité de ses entreprises. L’amélioration de la compétitivité du tissu économique est la clé de voûte d’une intégration réussite de l’économie marocaine au train de la mondialisation.

Concrètement, comment peut-on réellement améliorer  la compétitivité marocaine pour faire face à l’intensification de la concurrence?
Il n y a pas de baguette magique pour améliorer la compétitivité d’une économie. Pour le Maroc, partant du fait que la mondialisation signifie, à terme, la suppression des barrières tarifaires et non tarifaires au niveau des échanges de biens et services, pour être compétitif, les entreprises marocaines se doivent d’être capable d’offrir au marché international des produits et services à meilleur qualité/prix. De ce fait, les entreprises doivent adopter les bonnes pratiques de gestion et d’organisation, moderniser leurs équipements, assurer des formations professionnelles à leurs salariés et surtout octroyer l’encadrement à des leaderships qui puissent assurer une bonne gestion des ressources humaines basées sur la méritocratie.
A côté des efforts à fournir par les entreprises, l’Etat se doit d’améliorer davantage l’environnement des affaires avec la mise en place des infrastructures de base (autoroutes, ports, aéroports, etc.), une fiscalité moins handicapante, un cadre règlementaire et juridique adapté et un système éducatif qui répond au besoin des entreprises.


 

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