La Nouvelle Tribune : M. El Mossadeq, vous êtes en charge du ministère de l’Économie dont la distinction est une première dans notre pays ?
M. Abderrazak El Mossadeq : Permettez-moi tout d’abord d’apporter quelques clarifications. Le Ministère des Affaires Economiques, des Affaires générales et de la Mise à Niveau de l’Economie n’est pas le ministère de l’Economie, en ce sens qu’il n’a pas pour prérogative principale la définition de la politique économique du gouvernement.
Notre ministère a, entre autres, pour mission le traitement de questions d’ordre économique comme les investissements, la réglementation des prix, la concurrence et la coopération avec le groupe Banque Mondiale.
La politique économique proprement dite est du ressort du département du Plan pour ce qui est du moyen terme, et du ministère des Finances en ce qui concerne le court terme à travers les lois de finances.
Certains se plaignent de manque de visibilité dans la politique économique du gouvernement. Qu’en dites vous?
Il convient tout d’abord de se mettre d’accord sur la définition de la notion de visibilité. A mon sens, les éléments d’une visibilité peuvent être construits par des données d’ordre quantitatif tels que le taux de croissance, l’ampleur d’un déficit, la priorité accordée à un secteur donné…, ou encore d’ordre qualitatif comme le degré d’intervention de l’Etat, son rôle de régulateur, de décideur des grandes orientations, etc. Ce sont là, entre autres, les éléments d’une visibilité et là-dessus, je pense que les données ne manquent guère et le programme du gouvernement apporte les réponses appropriées à de telles interrogations.
Il serait donc souhaitable que cette exigence de visibilité soit clairement définie et qu’elle ne serve pas de prétexte pour les opérateurs économiques pour justifier un manque d’initiative de leur part.
Dans ce cas, ne peut-on considérer qu’il y a une lacune au niveau de la détermination de la politique économique, en ce sens qu’il n’y a pas de prise de conscience d’un certain nombre d’urgences et de nécessités ? Je citerai un seul exemple : pour enclencher une véritable croissance, il faudrait encourager la création d’entreprises.
Je ne pense pas qu’il y ait de lacunes au niveau de la définition de la politique économique dans la mesure où le gouvernement est parfaitement conscient que l’investissement représente le seul moyen à même de relancer la croissance économique. L’investissement se base sur l’épargne pour son financement et sur les mesures de facilitations pour son accompagnement. Ainsi, il entre parfaitement dans les objectifs du gouvernement de développer l’épargne, tout comme des moyens et des propositions concrètes sont prévus pour encourager l’acte d’investissement comme entre autres le capital risque, le financement à travers la bourse, les fonds de garantie, etc.
Les mesures proposées par le Comité National de Mise à Niveau et qui ont été adoptées par le gouvernement ou celles qui sont en cours de finalisation ont pour principal objectif de faciliter et d’accompagner l’acte d’investir, d’améliorer son environnement et de rendre favorable le cadre de création d’entreprises génératrices d’emplois et créatrices de richesses.
On sait que le poids de la fiscalité pour l’entreprise marocaine est largement plus important que celui de nombreux pays émergents, pourtant il n’y a rien de proposé en termes d’incitations fiscales.
Concernant la fiscalité et contrairement à ce que vous affirmez, des mesures concrètes d’allègement ou d’incitation ont été prises.
En effet, dans le cadre du CNMN,( le Comité National de Mise à Niveau), nous avons proposé au gouvernement des mesures fiscales incitatives en faveur des entreprises. Ces mesures ont été adoptées et sont en cours d’application. Je citerai à titre d’exemple la diminution de plus de 50% de la Taxe intérieure de Consommation sur le charbon et le fuel (TIC), mesure déjà adoptée par le Conseil des Ministres. Une deuxième mesure apparaîtra dans le cadre de la Loi de Finances 2004, celle de rendre effective la baisse du taux maximal de l’IGR de 44 % à 41,5 %. De même, il a été décidé d’accorder aux entreprises qui présentent les caractéristiques d’exportateurs indirects les avantages fiscaux accordés aux exportateurs directs et ce, en vue de développer les exportations et encourager l’intégration économique.
D’autres mesures sont en cours de préparation et seront annoncées incessamment.
Mais ces propositions émanent-elles du privé ou figurent-elles dans le programme du Premier ministre ?
Ces propositions de mesures sont le fruit d’un travail soutenu du Comité National de Mise à Niveau que nous avons mis en place 19 décembre 2002. Cette instance regroupe selon une approche participative les représentants de l’Administration et du secteur privé et constitue une plate-forme permanente de concertation entre les différents intervenants (public-privés) et d’identification de mesures opérationnelles de mise à niveau à mettre en œuvre pour la re-dynamisation de l’économie nationale.
Dans le cadre de ce comité, nous avons créé cinq pôles de mise à niveau à savoir le pôle “Entreprises”, le pôle “Administration”, le pôle “Marché”, le pôle “Cadre macroéconomique” et le pôle “Politiques sectorielles”.
Ces groupes de travail sont présidés par un représentant du secteur privé et leurs secrétariats permanents sont assurés par notre Ministère. Ces pôles proposent des mesures de mise à niveau, lesquelles sont discutées et validées au sein du CNMN et présentées au gouvernement pour adoption et mise en œuvre.
Est-ce que tout cela procède d’une approche uniquement corrective ou bien doit-on y voir la manifestation d’une réelle vision de politique économique ?
Comme j’ai pu le dire au début de cet entretien, la vision qui s’inspire du programme gouvernemental s’appuie sur un certain nombre de priorités dont le développement de l’épargne, la réduction des coûts et l’encouragement de l’accès à l’investissement. Ce sont là nos préoccupations permanentes que nous nous attelons à concrétiser autant que possible dans les divers domaines de nos compétences.
Cependant, notre démarche est pragmatique et l’on ne saurait procéder par des effets d’annonces du style “ désormais nous allons mettre en place une fiscalité incitative ”. Cela n’a pas de sens. C’est dans l’application concrète et au fur et à mesure de l’évolution de notre action que les avantages, les impulsions et les incitations seront engagés pour les entreprises.
En ce qui concerne la PME-PMI, c’est un peu de cette manière que les choses vont évoluer. En effet, nous avons commencé par poser le principe d’une évolution de la fiscalité pour les PME et donc le principe de son examen par le département concerné.
En tant que ministre des affaires économiques, notamment, pensez-vous que le Maroc sera au rendez-vous avec l’Europe en 2010/2012 ?
À ce sujet, je vous ferai remarquer que les entreprises ont continué de bénéficier de la protection douanière jusqu’à la conclusion de l’accord avec l’Union Européenne. De ce fait, le processus de dé-protection a été arrêté dans l’attente des résultats des négociations et cela a, en réalité, retardé l’engagement des entreprises dans leur mise à niveau.
En fait, ce n’est qu’à partir du 1ermars 2003 que le démantèlement tarifaire dans le cadre d’association avec l’Union Européenne a touché les produits fabriqués localement.
Du reste, la mise à niveau se doit d’être permanente. Elle ne doit dépendre d’aucun évènement conjoncturel, démantèlement tarifaire ou autre. Les entreprises, comme les agents économiques, doivent continuellement être à la recherche de la réduction de leurs coûts d’intervention, de l’amélioration de leur compétitivité et de l’adaptation de leur offre aux exigences de la demande du marché.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que le processus de mise à niveau est d’abord et avant tout un état d’esprit. En fait, la mise à niveau deviendra une réalité lorsque tous les intervenants s’impliqueront en intégrant cette nécessité dans leurs réflexions aussi bien pour l’entreprise, pour l’Administration que pour l’ensemble des agents économiques.
Pourtant, on parle communément d’une crise économique dans notre pays. Est-ce parce que tous ces efforts n’ont pas encore produit leurs fruits ?
Très sincèrement, je ne crois pas en l’existence d’une crise…
Permettez-moi de vous interrompre pour rappeler qu’à l’occasion de la récente réunion du Conseil National de la Monnaie et de l’Épargne, M. Mohamed Seqat, alors Wali de Bank Al-Maghrib, a relevé une baisse de 4,7 % des crédits à l’investissement en 2002 par rapport à 2001.
On devrait peut-être, à ce niveau, chercher à savoir quelles sont les vraies raisons de la baisse des crédits à l’investissement. Celles-ci peuvent être en relation avec la morosité qui caractérise les perspectives de croissance au niveau mondial, la prépondérance du financement intérieur du Trésor aux dépens du secteur productif ou ce qu’on appelle “l’effet d’éviction”, et d’autres facteurs encore.
Par ailleurs, a-t-on pensé à mettre en place, au niveau de certaines institutions stratégiques, tous les moyens nécessaires à une relance de l’activité économique ?
Parallèlement, on constate qu’en réalité, beaucoup d’investissements sont financés par les fonds propres et que c’est le système financier qui n’a pas vraiment joué son rôle dans ce domaine.
La preuve en est que les recettes fiscales globales s’améliorent. Ceci est un signe que les entreprises investissent, innovent, s’agrandissent, initient de nouveaux projets, mais à leur propre compte, sans vraiment être “boostées” par une politique monétaire expansive.
Avez-vous pu, à ce jour, mesurer le rôle des Centres Régionaux d’Investissements, CRI?
Bien évidemment. Certes, ils n’ont pas tous atteint le même niveau de performance ou de réussite, mais leur apport et leur rôle restent indéniables. Les créations d’entreprises se multiplient, l’accompagnement de porteurs de projets s’améliore et même pour la mise à niveau, leur présence est bénéfique. Les centres régionaux d’investissements, qui sont de création récente, ont un rayonnement régional et doivent ainsi remplir un rôle primordial et se positionner en tant que centres de développement économique des régions.
Dans le même ordre d’idées et concernant la Direction des Investissements, peut-on parler d’une démarche propre ou originale de cette instance administrative aujourd’hui placée sous votre responsabilité directe?
En ce qui concerne la Direction des Investissements, elle a pour principale mission la promotion du Maroc à l’étranger par la diffusion d’informations sur les opportunités que notre pays présente en matière d’investissement, et la participation à des manifestations régionales ou internationales qui permettent d’échanger des expériences et d’apporter des éléments précis sur les attraits et atouts que recèle notre pays dans ses différents secteurs d’activité. L’objectif étant de drainer le capital étranger vers le Maroc.
Pour la politique de grands travaux initiée par le gouvernement, on a l’impression que les choses tardent à démarrer…
C’est une impression erronée car je peux vous affirmer, notamment pour les grands travaux d’infrastructure, ainsi que pour l’édification des pistes rurales ou l’électrification, que le rythme de concrétisation s’est au contraire accéléré.
En conclusion pouvez-vous assurer nos lecteurs que l’actuelle politique du gouvernement ne manquera pas de donner des résultats?
Je peux vous assurer que les projets viables, derrière lesquels il y a de vrais managers qui acceptent de courir le risque, ne connaissent pas de problèmes majeurs dans leur réalisation. Et que la ligne directrice du gouvernement consiste à identifier des projets réalistes et réalisables en parfaite cohérence avec les priorités qui ont été fixées par Sa Majesté le Roi.
Pour ce qui est de la coordination et de la cohésion de l’équipe gouvernementale, je peux vous dire qu’elles sont l’œuvre du Premier ministre qui s’y emploie avec beaucoup de courage et de détermination. Ce système de gouvernance se passe très positivement. Nous comprenons l’impatience des agents économiques. Cependant, je pense que compte tenu de l’ampleur des réformes engagées, il faut faire preuve de patience et laisser les choses se faire, sans cultiver un certain esprit négatif, comme on le déplore trop souvent, malheureusement.
Entretien réalisé par
Afifa Dassouli