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Entretien avec M. Mohamed Raihani, PDG de Shell Maroc : Oui à la libéralisation totale, mais graduellement, «step by step»

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La Nouvelle Tribune : M. M. Rihani, vous dirigez Shell Maroc depuis huit mois, pouvez-vous nous dire ce qu’attend la multinationale Shell de la nomination d’un Marocain à la tête de sa filiale locale ?
M. Mohamed Raihani :

Je pense, en toute modestie, que mon expérience à l’international, mon parcours dans les firmes multinationales et mes séjours prolongés à l’étranger ont pu prouver à Shell ma connaissance des pratiques, ma mentalité, ma façon de voir cette catégorie d’entreprises. Mais, en plus, l’affirmation de ma volonté de rentrer dans mon pays et de m’impliquer dans le vaste processus de réformes et de développement qui s’y est engagé, a forcé leur respect et a emporté leur adhésion.
D’ailleurs, ma volonté d’implication a trouvé très vite à s’exprimer, notamment en donnant à des jeunes Marocains l’opportunité d’engager une carrière internationale chez Shell. C’est ainsi que j’ai envoyé un Marocain à la tête de la filiale Shell à Djibouti, tandis que plusieurs de nos jeunes compatriotes font de l’audit à l’international pour Shell, notamment aux Philippines, à Hong Kong, au Brésil, etc.

Sans plus tarder, entrons dans le vif du sujet. Avec la baisse récente des cours pétroliers, plus de 20 % en quelques semaines, mais aussi la grande instabilité qui règne à l’échelle mondiale sur les questions énergétiques, quelle est l’appréciation portée par Shell sur cette problématique aussi importante que délicate ?
La conjoncture internationale sur les marchés pétroliers est liée à des éléments de géopolitique, mais est également fonction de la théorie classique des marchés qui régit la loi de l’offre et de la demande. Il y a donc des événements, politiques, géostratégiques, et autres, qui influent sur le prix du pétrole, mais le plus important tient au fait qu’au niveau mondial, les réserves d’or noir sont limitées alors que la demande augmente sans cesse. Par exemple, aux Etats-Unis, il y a 150 millions de voitures environ pour 330 millions d’habitants alors qu’en Inde et en Chine qui comptent respectivement un milliard cinquante millions d’âmes et 1, 6 milliard, le nombre des voitures reste limité. Or, ces deux pays sont en pleine expansion avec des taux de croissance avoisinant les 10 % l’an. À leur rythme actuel, ils dépasseront chacun, les150 millions de voitures dans les cinq prochaines années. Ce qui montre que l’on ne reviendra pas à l’époque d’un baril de pétrole à 25 dollars.
Ceci étant, la baisse actuelle peut être liée aux résultats phénoménaux de la croissance économique aux Etats-Unis, comme le montre le record du Dow Jones qui a atteint récemment les 12 000 points. D’autant que l’économie américaine, qui impacte profondément l’économie mondiale, bouge positivement, sans besoins additionnels en pétrole. Et, la Bourse new-yorkaise monte, mais grâce à des entreprises qui ne sont pas liées à l’énergie, comme Microsoft par exemple.

Dans cette analyse, quelle appréciation portez-vous sur la position du Maroc ? Comment se défend-t-il dans un tel contexte international fluctuant et incertain ?
Après une année de présence à Shell Maroc et de nombreux contacts avec les responsables officiels, le ministère de tutelle, la Primature, les collègues du GPM, ceux de la Fédération de l’Energie, je crois qu’il y a indéniablement une stratégie de l’énergie en général, et pour le marché des carburants en particulier. Je crois également que le Maroc, à l’instar des pays voisins, trouvera ses propres richesses pétrolières, notamment en off-shore, qu’il y aura des perspectives intéressantes avec les schistes bitumineux et qu’il pourra ainsi profiter à son tour du prix du baril qui va durablement se positionner au-delà de cinquante dollars. Mais, pour l’instant, le Maroc est un pays dépendant de l’apport extérieur pour la satisfaction de ses besoins en énergie et l’impact des cours pétroliers sur notre économie est très important. Il est dans l’obligation de continuer à subventionner les carburants.

Vous estimez donc qu’il faut maintenir la Caisse de Compensation au détriment d’une libéralisation totale ?
Je suis partisan de la libéralisation totale, mais graduellement, « step by step ». Une libéralisation brutale aujourd’hui serait très préjudiciable. La mise en œuvre, récemment, des mécanismes d’indexation prouve qu’il existe une telle volonté, pour l’instant appliquée à certains produits, mais qui permet de répercuter les fluctuations, à la hausse comme à la baisse, des prix internationaux sur le marché local. La récente baisse des prix de ces carburants a d’ailleurs été très bien accueillie par les consommateurs qui comprennent ainsi que le gouvernement honore ses engagements, ce qui renforce sa crédibilité.
Il faut donc aller progressivement, et envisager une libéralisation totale à l’horizon 2010 par exemple.

Quel pourrait être le gain d’une telle libéralisation pour les opérateurs du secteur pétrolier ?
Elle rendra assurément le marché plus compétitif. Il faudrait d’ailleurs que le prix ne soit plus déterminé par les pouvoirs publics, mais libre, fixé donc en fonction de l’offre et de la demande au plan international, avec, en même temps une libéralisation des achats. Aujourd’hui, on ne peut importer librement qu’une partie seulement de la consommation nationale parce que la Samir détient l’essentiel des importations. La liberté d’importer donnerait plus de compétitivité et de souplesse au marché puisque les opérateurs pourraient importer eux-mêmes au mieux.

Comment appréciez-vous actuellement la qualité des rapports du Groupement des Pétroliers au Maroc avec l’Etat ?
Il n’y a pas que la question de la libéralisation ou de l’éventualité de la construction d’une deuxième raffinerie qui sont posées aujourd’hui. Le GPM et l’Etat sont liés par plusieurs dossiers actuellement. La question des arrières se pose régulièrement. Certes, l’Etat finit toujours par payer, au rythme d’un milliard de dirhams par mois, mais cela impacte sur la trésorerie de tous les opérateurs. Les arriérés de 2005 ont été couverts et aujourd’hui, l’Etat a réglé jusqu’à février  2006. On peut reconnaître, en toute honnêteté, que les pouvoirs publics ont largement amélioré cette procédure d’arriérés. Mais d’autres questions se posent, tel le sujet de la TVA que la Direction des Impôts veut prélever sur les versements de la Caisse de compensation aux opérateurs.
De même, ces derniers déplorent que la marge sur la distribution n’ait pas bougé depuis quatre années. En effet, alors qu’entre 2002 et juillet 2006, l’évolution des prix des produits pétroliers a été supérieure à 58 %, ce qui a largement impacté nos charges, notamment en tant que livreurs et transporteurs de carburant au plan national, la marge forfaitaire qui nous est accordée par l’Etat est restée fixe depuis quatre ans. Le Groupement des Pétroliers du Maroc,GPM, a envoyé plusieurs lettres explicatives à la Primature et au Ministre de l’Energie sur cette question.
En Tunisie, chaque augmentation de prix est corrélée à une augmentation de marge. La plupart des pays pratique la même règle.
Cette question est donc posée avec une certaine acuité et le Groupement espère bien parvenir à une issue positive avec le gouvernement sur cette problématique.

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli


M. Raihani, ou le parcours d’un battant
M. Mohamed Raihani, « Chief Executive Officer » de Shell Maroc, est parmi les rares Marocains à représenter une multinationale dans notre pays. Il est natif de Tanger où il a suivi le cursus de l’École Américaine. Après le baccalauréat, il a poursuivi naturellement ses études aux USA où il a obtenu le Bachelor degree on Licence en Économie de l’Université de New York, avant d’avoir un MBA en Arizona à l’American School of International Management, l’une des meilleures écoles de gestion internationale qui accueille des étudiants de plus de soixante pays.
Diplômé en 1981, il a intégré la société Johnson Wax qui fabrique des produits de grande consommation qui l’a envoyé quatre années durant à Madrid où il a suivi le parcours classique d’un homme de marketing. Basé ensuite à Chypre, il a eu la responsabilité durant deux années des pays du Golfe, avant de s’occuper d’un grand pays de la région et cela pendant une dizaine d’années. Déjà soucieux de rentrer dans son pays, il est ensuite retourné au Maroc où il a eu la mission, assez difficile pour un Marocain, d’y fermer la représentation locale, avant de quitter la firme Johnson Wax. Puis, il a fondé avec d’autres personnes une société de distribution et de marketing dans les années 1987-1988, au développement de laquelle il a participé deux années, avant d’intégrer de nouveau une multinationale, Duracel comme Directeur général pour le Maroc et l’Afrique du Nord.
En 1996, Gillette rachète Duracel et M. Rihani intègre de ce fait cette grande firme mondiale pour y exercer, dès 1997, la charge de responsable pour l’Afrique, l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est, avec comme lieu de résidence Londres, mais avec, surtout, l’obligation de déplacements fréquents dans ces zones qui comptent de nombreux pays. C’est pour ces raisons que M. Rihani a quitté Gillette en 2002, pour s’occuper durant une année et demie de finance, en gérant une entreprise dédiée au « private equity », c’est-à-dire les placements privés et les portefeuilles de grandes fortunes. Mais, dès le début de la décennie 2000, son désir de rentrer au pays avec sa famille s’affirmait, il avait envie de participer au mouvement qui s’enclenchait sous l’égide et l’impulsion de SM Mohammed VI, constatant que le Maroc bougeait, connaissait des réformes, élargissait le champ de libertés. Comme l’explique M. Raihani, « il s’agissait de mon devoir de patriote de rentrer au Maroc et de participer, à ma modeste échelle bien sûr, à cet essor vers le développement ».
C’est ainsi que la chance aidant, un bureau de chasseurs de têtes, qui cherchait un directeur général pour Shell au Maroc, l’a contacté. En effet, Shell a décidé, au niveau mondial, de respecter la diversité des nationalités de ses hommes et donc de nommer des responsables dans leur pays d’origine, en relation, bien évidemment, avec les profils et les compétences recherchés. Et donc, après deux années de pratique et de formation sur le terrain, chez Shell Tunisie, M. Rihani a regagné le Maroc en juillet 2005 pour travailler pendant six mois auprès de son prédécesseur, M. Roger Miller, avant de prendre les fonctions de PDG de Shell Maroc à la fin mars 2006.

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