Quand le bâtiment va, tout va. Cet adage, qui a longtemps prévalu dans le secteur des grands ouvrages, ne semble plus refléter la réalité de la construction notamment pour ce qui est des grands ouvrages au niveau de leur contrôle intérieur et extérieur. Faut-il rappeler que ces opérations sont effectuées pendant l’exécution des chantiers. Et elles peuvent prendre une proportion importante lorsqu’il s’agit de construction des grands ouvrages comme les autoroutes, construction de stades ou encore d’autres projets publics comme les barrages. De leur réussite (contrôle externe et interne) dépend la résistance des travaux effectués par les entreprises. D’où dans les pays développés, plusieurs laboratoires peuvent se trouver sur le même chantier, chacun s’attelant à un domaine spécifique. Au Maroc, en attendant de nouveaux textes sur ce secteur, le monopole est exercé par le premier laboratoire public (LPPE). De l’avis des opérateurs, cette situation n’est pas de nature à favoriser l’émergence de nouvelles entités pour assurer ces contrôles au grand bonheur des entrepreneurs. Au LPEE, cette idée de monopole est rejetée et on estime qu’elle ne repose sur aucun fondement. Dans un entretien express à La Nouvelle Tribune, un responsable du Laboratoire est catégorique: il n’y a nullement monopole concernant les deux contrôle. «Nous sommes dans la mondialisation et des entreprises privées étrangères viendront s’implanter pour exercer le même métier. C’est pour cela qu’une nouvelle réglementation s’impose dans ce secteur. Autrement dit, au cas où il y aurait un litige ou autres problèmes, il faudra bien trancher. Or cet organisme n’existe pas encore. D’où il est judicieux de normaliser le secteur». Au ministère de tutelle, on suit attentivement ce qu’il est désormais convenu d’appeler la réorganisation du secteur des BTP.
Révision de l’ancien texte
D’ailleurs, un responsable du Département des chantiers, au ministère des Transports et de l’Équipement, avance à ce sujet qu’une équipe travaille actuellement sur ce dossier en vue d’un assainissement du secteur dans l’optique d’une libéralisation du contrôle dans les grands ouvrages. Ce qui pourrait permettre aux entreprises privées d’effectuer ces contrôles et de participer à l’exécution des ouvrages. À demi mot, il souligne que le temps des monopoles est révolu et que seules les compétences techniques seront de mise. Pour étayer ses arguments, notre interlocuteur souligne qu’il faudra pour cela revoir les méthodes de travail, notamment celles de l’opérateur historique, et qui est dans ce secteur depuis près d’un demi siècle. L’objectif assigné, selon ce commis de l’État, est d’adapter le marché de contrôle des grands ouvrages au contexte économique actuel du pays. Toutefois, il ne faut pas se leurrer sur cette question, soutient un opérateur privé. Pour celui-ci, on ne peut parler de concurrence ou l’ouverture du secteur que lorsqu’il y a équité dans les appels d’offres lancés dans les marchés publics. Or il se trouverait, dans le contexte actuel, que tout soit taillé sur mesure, excluant de facto la concurrence au profit de LPEE, qui n’est en réalité que le prolongement du ministère de tutelle. De par son ancienneté, le laboratoire public d’études et d’essais est fort de 200 ingénieurs, 200 techniciens sans compter les moyens techniques dont il dispose. Ce qui fait que certains professionnels parlent de dumping. Mais à LPEE, on se défend contre ce que certains qualifient de favoritisme. Dans un entretien express, par téléphone, M. Abdelhakim Jakani est sans équivoque. «Ceux qui nous accusent de pratiquer de dumping sont visiblement mal informés. Car ils comparent les prix du LPPEE au moment où il était seul à opérer sur le terrain à celui qui était en vigueur il y a trois ou quatre ans». Toutefois, il reconnaît au passage qu’entre les deux époques, les prestations de LPEE ont baissé de 20 à 30 %. Le Directeur du pôle technique-routes du LPEE explique que cette baisse est liée au fait qu’autrefois, durant les trois ou quatre années, les prix du laboratoire public finançaient le développement et la recherche. Et selon lui, compte-tenu de l’exclusivité qu’avait LPEE sur ce marché, sa marge bénéficiaire était affectée donc à la recherche et au développement. Le résultat d’une telle politique a été visible puisque LPEE a pu ainsi financer les laboratoires de l’environnement et de l’électricité, connus aujourd’hui comme étant les plus grands établissements d’Afrique dans ces domaines. Exception faite de ceux de l’Afrique du Sud. Le secret était que le LPEE n’était pas tenu à l’époque de faire des bénéfices ou de verser des dividendes aux actionnaires. Ainsi quand un bénéfice était réalisé, il était automatiquement réinvesti dans le développement.
Des atouts à développer
Un argument qui ne convainc pas l’Association marocaine des laboratoires de bâtiments et des travaux publics (LABTP) car fait-on remarquer, le seul actionnaire de LPEE est l’État. «Accepter une telle démarche c’est dire que l’État doit faire des bénéfices dans ses propres travaux» s’indigne un membre de LABTP. Pour ce qui est du contrôle interne et externe, M. Jakani explique clairement que ces deux notions ont été instaurées au Maroc comme elles le sont en Europe sans toutefois être appliquées de la même manière avant d’ajouter que dans tous les pays développés, il existe des institutions administratives de référence qui assurent les contrôles externes chaque fois qu’il s’agit d’investissements publics. S’entendent les grands travaux. Mais à lire les différents documents notamment le décret 2-98-482 daté de décembre 1998, on reste perplexe car ce texte a déjà subi trois modifications depuis son entrée en vigueur sans qu’il n’y ait une égalité de chance pour toutes les entreprises. En la matière, LABTP ne manque pas d’arguments. En effet, «ce troisième type de règlement est venu se réadapter à la nouvelle situation des entreprises de laboratoire» sauf que, reconnaît un ingénieur du ministère, par son système de notation, il est difficile aux entreprises privées de remporter les appels d’offres. En outre et à l’instar de ce qui se produit principalement au ministère de l’Équipement et ses services extérieurs, chaque marché ou appel d’offres des travaux de BTP correspondraient à un marché d’appel d’offres des prestations des laboratoires. Ainsi la conclusion de marché-cadre ne pourra plus trouver sa justification. En d’autres termes, il ne sert à rien d’édicter des règles dont l’objectif final ne pourra en aucune manière améliorer la qualité et les prestations des entreprises ou constituer une entrave à la concurrence loyale. Au LPEE, on affirme à ce sujet qu’au Maroc, il n’y a pas de laboratoire chargé systématiquement de ce rôle. En mettant donc ce contrôle à la concurrence, on sera en face d’une énorme contradiction. «Quand on a voulu introduire la notion de contrôle interne et externe, il ne fallait pas assujettir le contrôle extérieur au décret de passation des marchés publics.» Dans le contexte actuel, il est évident que LPEE est appelé à jouer de nouveaux rôles en devenant principalement le laboratoire de l’État. Un rôle qui lui permettra de contrôler les autres laboratoires et son champ d’intervention se limitera aux grands chantiers étatiques tout en dictant les règles et les normes propres à chaque ouvrage. Il appartiendra alors aux entreprises nationales privées et étrangères de répondre aux cahiers des charges du projet. En la matière, tous les espoirs sont permis grâce au nouvel engagement de M. Karim Ghellab, ministre des Transports et de l’Équipement, consistant à entamer une réorganisation du secteur pour sa mise à niveau. Une réforme rendue nécessaire et incontournable par la mondialisation et l’ouverture des frontières. Une échéance aussi pour laquelle, le Maroc entend bien se préparer.
M.S.