On trouve de tout ou presque au marché de Derb Ghallef, qui n’est, soulignons-le, ni branché au réseau d’électricité, ni doté d’adduction d’eau, encore moins d’un réseau d’assainissement. Les produits vont du Prêt-à-porter Homme-Femme-Enfant, au Sportswear, en passant par le matériel électronique de toutes sortes, les pièces détachées d’automobiles, le matériel et mobilier de bureau, l’alimentation, l’ameublement, les logiciels informatiques, les téléphones portables, la lunetterie optique ou de soleil, la lustrerie, la quincaillerie, etc. C’est dire, le degré cosmopolite de ce marché où exercent tous types de vendeurs, du plus clean au plus loubard, et qui est fréquenté par toutes les bourses.
Face au marché, il n’est pas rare d’apercevoir garées, de rutilantes automobiles, du style Jaguar et autres. En un mot, tout le monde s’y ravitaille. Aujourd’hui, ce souk revêt une importance non négligeable. D’aucuns vont même jusqu’à avancer que Derb Ghallef est en passe d’être le poumon, voire le cœur de Casablanca. Plus de 10.000 familles dépendent directement au bas mot de ce marché ! Certains vont même jusqu’à soutenir que Derb Ghallef fait vivre plus d’un demi million de citoyens.
Pourtant ce qui choque, à l’heure où sont proclamées des lois préconisant la transparence telles que la loi n° 06-99 sur la liberté des prix et de la concurrence, le décret n° 2-01-1016 sur l’étiquetage des produits alimentaires...), c’est que pratiquement toutes les transactions se font au noir dans ce souk devenu célèbre. En effet, le marché de Derb Ghallef pose problème, en ce sens qu’il constitue le creuset par excellence de l’informel!
Des chimères
Ce qui frappe le nouvel arrivant sur ce souk, grouillant de monde du lundi au dimanche, c’est une odeur nauséabonde pour ne pas dire pestilentielle provenant d’une décharge localisée dans les parages. Une fois les poumons emplis de ce baume infect, c’est le bruit assourdissant des groupes électrogènes fonctionnant à l’unisson, qui vous assaille et vous traque tout le temps de votre tournée. Ce n’est pas sans raison que l’électrification est vivement souhaitée et de manière unanime par tous les propriétaires de la Jotaya de Derb Ghallef. Maintenant, avec les immeubles qui poussent comme des champignons, il y a un problème de parkings qui se pose à eux. En dehors de cela, il y a celui de l’électrification. La Lydec exigeait une somme de 200 à 300 millions de centimes (2 à 3 millions de Dhs) à répartir entre un millier de magasins. Cela équivaudrait à un montant de 2.000 à 3.000 Dhs par boutique. Devant le refus d’un certain nombre de magasins, la Lydec n’ayant pas reçu la somme demandée n’a pas donné suite à ce projet. Selon Mohamed K. employé dans une boutique de prêt-à-porter, il y a eu le début d’un branchement d’électricité et certains commencèrent même à payer par des virements bancaires. Les boîtes et les installations souterraines existent déjà. Mais tout a subitement cessé. Relativement à l’adduction d’eau et l’assainissement, c’est apparemment chimérique. Si l’on trouve une solution à ce problème, la plupart des propriétaires d’échoppes sont prêts à y adhérer. Ils seraient prêts à investir des sommes importantes pour cela.
Un provisoire qui dure
C’est donc légitimement que les opérateurs et autres responsables se sont posés une série de questions. Doit-on donc raser ce marché, le déplacer ou en faire un complexe moderne ? Comment en est-on arrivé là et pourquoi ce marché situé non loin du centre de la capitale économique soit problématique à plus d’un titre? Selon le Président de la Commune Urbaine du Maarif, M. Abdellah Cherkaoui, le cas de Derb Ghallef est clair et net: il s’agit d’une situation provisoire, mais qui ne date pas d’aujourd’hui. En 1982, il y a donc de cela plus de 20 ans, des autorisations provisoires ont été accordées à des propriétaires de magasins pour y exercer leur commerce. Ceci pour la simple et bonne raison que la majorité du terrain appartient à des particuliers. D’ailleurs, il y a actuellement un procès en cours d’instruction au niveau du tribunal de Casablanca.
Aujourd’hui, il ne fait pas de doute que c’est l’éternel cas du provisoire qui dure! Depuis, combien de magasins sont venus se greffer illégalement à ces pionniers? Aujourd’hui, certains avancent qu’en totalité, il doit y avoir 1.600 magasins, tandis que d’autres vont jusqu’à 2.000. Ce décompte fait abstraction du marché de l’occasion, des ambulants qui présentent des étalages sur toutes les artères et de ceux qui sous-louent des parties de leurs magasins.
Par rapport à l’illégalité, il faut noter que la plupart des propriétaires que nous avons rencontrés soutiennent payer l’impôt de patente et l’impôt général sur le revenu (IGR). Mais les autorités communales soutiennent ne recevoir que des misères et que la solution du problème relève de la compétence de l’Etat. Pour elles, l’Etat doit se pencher sérieusement sur cette question.
Quant à l’avenir du marché, deux camps s’opposent.
Pour certains Derb Ghallef est une aberration, va à l’encontre du développement économique du pays et doit être totalement rasé. Pas d’autre alternative. Il y a par contre ceux qui prônent une amélioration du cadre, pour amener l’ensemble des boutiques vers le formel. A défaut de cela, c’est le label Maroc qui risque d’en pâtir.
Depuis le départ, mise à part l’ancienne décharge face aux résidences Andaloussia et Ennajd, qui a été transformée en terrain de football, à la grande joie des riverains, l’endroit n’a pas évolué du tout.
Au chapitre des inconnus à Derb Ghallef, figure la taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Elle est quasiment inconnue, pour la simple et bonne raison que la grosse part des achats et ventes se font sans factures. D’autres carences non moins graves touchant la santé, la sécurité..., y sont courantes. Le manque d’assainissement des eaux usées, et de sanitaires fait de ce lieu un incubateur de germes et autres microbes. L’insalubrité du lieu n’a d’égale que l’odeur nauséabonde qui s’en dégage.
Un tel lieu contraste avec l’élan actuel vers une mise à niveau tous azimuts de l’économie marocaine. Cette économie parallèle de Derb Ghallef est très mal vue par les opérateurs économiques privés qui ont pignon sur rue, arguant qu’il s’agit ni plus ni moins que de concurrence déloyale. Aussi, les investisseurs étrangers qui apprennent l’existence de Derb Ghallef sont assez réticents pour concrétiser leurs projets.
A l’opposé de ces tares, il ne faut pas perdre de vue que ce marché fournit des emplois directs pour plus de 10.000 personnes et fait vivre au bas mot quelque 500.000 individus. «Dans nos magasins nous faisons vivre en moyenne trois, quatre, voire même cinq familles», note ce boutiquier.
Dans d’autres pays, des marchés identiques existent pourtant, sans pour autant freiner la croissance économique. Il est vrai que les contextes diffèrent.
Daouda MBaye
Témoignages
Vendeur de paraboles et démodulateurs numériques: Moi je dépense entre 30 et 40 Dhs d’essence/jour pour alimenter mon groupe électrogène. Comparé à mes amis qui sont dans les marchés de la Médina ou de Koréa, qui ne paient que 60 Dhs/mois consommant pourtant de l’électricité toute la journée, je perds beaucoup d’argent. Dans notre magasin nous sommes trois et tous des soutiens de famille.
Un client: Je viens ici pour acheter des produits de qualité à des prix abordables. A Paris, il existe un marché similaire à Barbès. Et cela n’a pas constitué un frein à la croissance économique.
Mohamed B. : En dehors de la chemise, je ne vends que des costumes et des chaussures italiens.
S. A., Vendeur: A Derb Ghallef, il faut impérativement de l’électricité. Nous avons raison de demander cela car nous nous acquittons de nos impôts de patente et de l’IGR. Les grands magasins paient un million voire même 2 millions de centimes d’impôts et ceux moins importants jusqu’à 600.000 centimes. Les groupes électrogènes sont trop dangereux. Avec de tels appareils incommodes qui nous tympanisent à longueur de journée et polluent l’environnement, il y a des risques graves d’incendie, de maladies de poumons, etc.
M. Ouardi B. : vendeur de matériels électroniques: S’ils ferment ce marché, que deviendrons-nous, surtout les soutiens de famille? Nous payons nos impôts comme tout le monde et avons droit à l’électricité et à l’assainissement. J’ai payé pas moins de 16.000 Dhs sur 3 ans.
Propos recueillis par
D. MB.