Dans certaines grandes agglomérations du pays, surtout celles à forte connotation touristique, il n’est pas rare d’assister à la circulation parallèle de plusieurs monnaies. Si les échanges en dollars sont actuellement moins fréquents, l’euro, lui, circule sans encombres. Face au Dirham, monnaie nationale, quelles peuvent être les conséquences ?El Khawarizmy et Gresham doivent être en train de remuer dans leurs tombes respectives, pour la simple et bonne raison que plusieurs monnaies sont en train de circuler simultanément dans nos villes sans qu’aucune ne soit chassée par l’une ou l’autre ! Les exemples ne manquent pas. A la gare de Marrakech, j’ai assisté à cette scène : “ une touriste remettant cinq euros (soit 55 Dh) au buraliste pour acheter une bouteille d’eau minérale, et récupérer, par la suite, sa monnaie en Dh. A Casablanca, c’est un chauffeur de taxi peinard, qui a encaissé, sous mes yeux, 20 euros (200 Dh), sur une course entre la gare Casa Port et la Mosquée Hassan II. Après cela, allez lui demander pourquoi, il a laissé votre serviteur, sorti de l’OFEC, en rade? Son attitude lui paraît somme toute logique… A quoi bon s’importuner avec quelqu’un qui, a priori, ne parle pas bien darija, ne lui laisse jamais la monnaie, … !
Ces cas qui pourraient être multipliés à l’envi, paraissent moins pertinents devant l’attitude des bazartistes. Ces derniers vous lancent un “Change, Monsieur ! ” dès que vous vous pointez devant leurs échoppes. C’est à se demander s’ils vendent des œuvres d’art ou s’ils sont cambistes. Il semblerait que certains soient autorisés à le faire. Lorsque j’ai évoqué les Impôts avec l’un d’eux, il m’a clairement signifié qu’avec de l’argent tout peut s’arranger !
Un observateur, qui a vu évoluer ce phénomène, affirme que les sommes qu’il amasse dans des monnaies étrangères, surtout en euros et en dollars, sont tout simplement conséquentes. Au lieu de faire le change à la banque, où les taux sont moins favorables, on se rabat sur les étrangers, et autres voyageurs, en partance vers d’autres contrées ou sur ceux qui désirent envoyer des devises fortes à l’extérieur. M. Karim D. avoue que quelle que soit la somme, il a toujours eu satisfaction. Dans l’arrière boutique, il achète des euros qu’il envoie régulièrement à son fils, étudiant.
Auprès de la population négro-africaine de Casablanca, c’est très fréquent, pour contourner l’autorisation de l’Office des Changes, synonyme, pour un grand nombre, de tracas et de lenteurs administratives. Plusieurs témoignages confirment le caractère aisé de ces transactions (voir en encadré).
Au décuple
Généralement, c’est soit une raréfaction, soit une indisponibilité de points de change (guichets), qui amènent le touriste à user de sa devise. Pour l’euro ou le dollar, qui valent dans le tableau de change populaire autour de 10 Dh, il n’y a aucun problème. Plusieurs opérateurs, hôteliers, chauffeurs de taxis, épiciers, et j’en passe, préfèrent ces devises. Y voient-ils une monnaie refuge ? Songent-ils à spéculer avec, sachant que les taux de change au noir sont les plus instables qui soient, et en tout cas toujours meilleurs que les taux officiels. Difficile d’apporter une réponse à ces interrogations. En tout cas, aujourd’hui, il est évident que l’écoulement d’un stock de devises fortes ne pose plus de problème sur la place. Presque plus personne ne hèle quiconque en ville pour du change, comme c’était le cas, il y a de cela quelques années.
La première conséquence de cette double, voire triple circulation de monnaies, est une augmentation des prix. Au lieu que l’augmentation soit linéaire, au contraire elle répond à d’autres paramètres. Le client, qui graisse abondamment la patte, accoutré touriste, MRE (Marocain Résidant à l’Etranger), est préféré, amadoué. N’arrivant pas à situer avec exactitude le coût de la vie, qu’il a tendance à comparer à celui de son pays de résidence, celui-ci règle très souvent au dessus de la normale. La résultante est une suraccumulation de monnaies dont le corollaire est le gonflement des prix.
A ce genre de déboires, peuvent s’ajouter d’autres non moins graves, notamment la falsification de monnaies, des trafics de toutes sortes, etc. Pour s’en convaincre, j’ai demandé à une dame venue échanger ses dirhams contre des euros, ce qui lui garantissait l’authenticité des billets qu’elle a engrangés. Elle est restée quelque peu perplexe. Jusqu’à présent hormis de rares cas, ce phénomène reste marginal, mais qui sait comment évoluerait-il, avec les avancées technologiques.
D. MB.
Témoignages
Mme P. G. Représentante: J’ai promis à mes parents une certaine somme que je leur envoie régulièrement. Je vends des Dh pour acheter des Euros, qui circulent dans notre zone CFA.
Mlle K. ND. Informaticienne: Chaque fin de mois, je fais le tour des cambistes pour avoir le meilleur taux et échanger mes Dh contre de l’Euro. Je continue d’aider ma sœur et mes frères plus jeunes qui sont dans mon pays.
M. C. B, Commerçant : Je ne fais pas tout mon change à la banque. Au lieu d’acheter avec des euros, je viens ici changer ce qui me reste de mes euros sans faire la queue ou produire des documents. Vous savez pour quelques Dh près, je ne peux pas me permettre de perdre du temps.