Un dirham fort est handicapant pour les exportations marocaines, essentiellement orientées en direction de l’Union Européenne (UE), car il rend les produits nationaux moins compétitifs comparativement à ceux des pays émergents concurrents du Maroc. Incontestablement, le secteur du textile et de l’habillement en souffert plus que tout. Mais aujourd’hui, peut-on, sans se tromper, avancer que le dirham est trop fort? Dans le secteur du textile et de l’habillement, de façon quasi-unanime, les opérateurs trouvent que notre monnaie est surévaluée par rapport à l’euro. La parité actuelle de l’euro par rapport au dollar peut paraître mécaniquement un atout. Pourtant il n’en est rien. Certaines études stratégiques l’ont affirmé. Celle menée par M. Pascal Morand, de l’Institut Français de la Mode (IMF), a déjà conclu à une surévaluation de la monnaie nationale. Cela se comprend encore mieux aujourd’hui lorsque l’on sait que dans le panier de cotation du dirham, l’euro, qui y est assez pondéré, est en train de crever des plafonds. La dégringolade du dollar, qui est la principale monnaie des importations, n’arrive pas à rassurer les professionnels du textile. Ceux-ci rappellent- et à juste titre - à tous ceux qui l’auraient perdu de vue, que la vocation première d’une entreprise est de vendre avant tout. Les cours de change respectifs à l’achat de ces deux devises par rapport au dirham, avoisinent, ces derniers jours, autour de 10,583 Dhs pour un euro et de 9,433 Dhs pour un dollar. Si cette tendance se poursuit à terme, le handicap sera assez appuyé. Quoi qu’il en soit, les observateurs trouvent qu’actuellement aux Etats-Unis, il n’y a rien qui présage un redressement économique dans l’immédiat, d’autant plus que les principaux indicateurs de la croissance, tels que la consommation, l’emploi, l’investissement (...) sont au ralenti. Ce qui est à la fois inquiétant et rassurant c’est que la plupart des analystes financiers que nous avons contactés ont soutenu que la chute du dollar est voulue. Inquiétant pour des raisons évidentes, mais rassurant, car la situation n’est que conjoncturelle et il semble qu’elle ne durera que sur le cours terme.
Un benmark par rapport à la concurrence directe, c’est-à-dire la zone Euro-méditerranénne (Turquie, Tunisie, les Pays d’Europe Centrale et Orientale-PECO), on se rend compte du désavantage des produits textiles marocains. Et cela se confirme si l’on considère pays par pays.
Relativement à la Tunisie, la parité euro/monnaie nationale (Dinar) qui pénalise énormément les professionnels marocains. «Les opérateurs tunisiens du secteur ont un gain de 30% par rapport à nous. Nous sommes prisonniers de cet arbitrage euro/dollar, alors que la réelle difficulté c’est la parité euro/dirham», a mentionné M. M’Ghirbi, Président du Pôle Promotion, Marketing, Création.
Comparativement à la Turquie dont les prix sont exprimés en dollars, et qui a une monnaie très faible dans une inflation galopante, les produits marocains sont loin d’être compétitifs. Certains vont même jusqu’à parler de dumping monétaire.
Mais au niveau des PECO, on sent se dessiner une remontée sensible des prix, et ceux qui étaient fortement compétitifs (la Tchéquie, la Hongrie, la Pologne...), il y a cinq ans, sont en train de devenir importateurs, vu que la grande distribution occidentale s’implante chez eux, de plus en plus.
Tout ceci interpelle les pouvoirs publics (Département des Finances, Institut d’émission...) qui ont les prérogatives pour agir sur la parité du dirham pour une action énergique. A nouveau, le célèbre débat sur la fixité ou la flexibilité du taux de change de la monnaie nationale se pose avec un peu plus d’acuité. Pour certains organismes financiers, il n’y a pas de doute pour emprunter la voix du salut, il faut aller vers la flexibilité.
Aller vers des taux de change plus flexibles selon le FMI
Les économistes du FMI suggèrent pour les cinq pays à marché émergent dans la région Moyen Orient Afrique du Nord (Maroc, Egypte, Jordanie, Liban, Tunisie) des régimes de change plus flexibles afin de les aider à drainer des capitaux et faire face à des chocs. Les taux fixes ou les marges étroites de fluctuation pourraient coûter cher à leurs économies.
Le degré de flexibilité peut aller d’un flottement partiellement dirigé à un régime intermédiaire. Ces pays doivent profiter de la situation actuelle relativement stable et ne pas attendre une crise pour engager la transition.
Trois questions à M. Hichem M’Ghirbi, Président du Pôle Promotion, Marketing, Création et Innovation de l’Amith
La Nouvelle Tribune: Croyez-vous qu’un euro fort est bénéfique pour le secteur ?

M. Hichem M’Ghirbi : En réalité, c’est un inconvénient, dans la mesure où il renchérit les exportations des entreprises marocaines, par rapport à celles des pays concurrents, notamment asiatiques, qui sont exprimées en dollar. En se comparant tout simplement à la Tunisie, qui a, elle aussi, un endettement extérieur, une dépendance énergétique (...) mais qui a choisi une voie complètement différente de la nôtre, on se rend compte du désavantage. A l’époque du Franc, il y avait déjà un gap, qui a tout simplement été reconduit aujourd’hui. La montée de l’euro par rapport au dollar peut paraître bénéfique de prime abord. C’est un avantage à court terme, mais à long terme, ce sera en notre défaveur. Il y aura un avantage pour les pays qui exportent en dollars. L’influence d’une variation à 10%, voire même à 20% de l’euro par rapport au dollar reste tout de même négligeable. Les coûts de facteurs des pays concurrents sont tellement faibles par rapport aux nôtres que nous ne sommes plus dans la course. Les gains émanant de la géostratégie qui permettent des délais plus courts, ne sont plus d’actualité. C’est encore une position passive, d’autosatisfaction. Aujourd’hui, c’est une hérésie de considérer ces atouts là. Ceci est d’autant plus vrai que la Roumanie, la Bulgarie ou la Tunisie sont tout aussi proches de ce marché Européen. C’est seulement une condition intéressante pour développer une dynamique, mais non insuffisante.
Donc, cette proximité ne suffit pas pour être compétitif ?
Ce qu’il faudrait surtout, en plus de livrer dans des délais courts des produits de qualité, c’est d’être proche des tendances, de la mode... Il s’agit en définitive d’aller au-delà, et s’appesantir sur les apports en solutions globales, sur les prestations de services offertes, en sourcing matières, les propositions de produits... C’est une reconfiguration complète et totale de l’offre qu’il faut faire. Et pour ce faire, aller vers le produit fini, vers la co-traitance (tout ce qui a trait au sourcing et à la production). En un mot il s’agit d’être en phase avec les donneurs d’ordre (de la logistique au style, en passant par la mise au point industrielle, le collectionning...). Et nous disposons de moyens pour mener une telle démarche.
Et la quotité du dirham alors ?
L’essentiel du problème réside dans la cotation du dirham, plutôt dans la composition du panier du dirham. Si on benchmark et on considère à peine les pays à côté de nous, alors on se rend compte que considérant les taux de croissance comparés du secteur textile ou un certain nombre d’agrégats ou d’indicateurs macro-économiques, il n’y a aucune raison pour que, par exemple, le dinar soit sous-évalué par rapport au dirham de 30%. Au sein de la profession, des actions concrètes sont envisagées. Les professionnels de l’Amith vont revenir à une politique revendicative soulignant et rappelant en permanence que notre monnaie est surévaluée. C’est certes un discours récurrent mais nous comptons lui adosser des arguments pour convaincre. Il ne s’agit pas de revendiquer uniquement mais aussi d’apporter des solutions convaincantes.
Propos recueillis par
Daouda MBaye