Le secteur du tourisme est d’ordinaire vulnérable en période de crise, une certaine frilosité envers les destinations des pays musulmans a été constatée, à la suite des événements du 11 septembre. Le Maroc n’a pas été épargné. Échaudés par les répercussions néfastes des crises précédentes, professionnels et instances gouvernementales, ont rapidement réagi, dès que la guerre en Irak a été annoncée. Des efforts particuliers ont été fournis. Un plan de relance et des mesures palliatives furent établis pour contrecarrer une morosité du secteur. De nombreuses actions de relations publiques furent également déployées pour jouer la carte de la confiance d’un pays ami et accueillant .
Résultat, la destination Maroc semblait résister à cette crise. Les taux d’annulations demeurent très minimes, comparés à ceux des destinations similaires (Egypte, Tunisie, Turquie...). Selon les estimations avancées par le ministère du tourisme, les arrivées touristiques auraient connu une augmentation de 10% par rapport à la même période de l’année dernière. Tout comme le tourisme national s’était substitué au tourisme international. Ce qui a donné une nouvelle dynamique au secteur, augurant d’un meilleur avenir pour le tourisme national. Cependant, cette prospérité n’a pas duré. La série d’attentats perpétrés à Casablanca, vendredi 16 mai au soir, risque de replonger le secteur dans une grave crise.
La Nouvelle Tribune a recueilli les impressions de certains opérateurs du secteur. Premier constat, les hôteliers semblent confiants, alors que les restaurateurs Casablancais crient au désastre. Selon la direction des restaurants «La Bodéga», «La Bavaroise» et «La Scala», ils n’ont pas encore repris leur rythme normal. La Scala était ouvert dès dimanche, «Nous tenions à donner l’exemple. Je suis horrifié que des Marocains aient tué des Marocains. C’est dramatique, mais le maître mot est que la vie doit continuer» déclare ce gérant avant de poursuivre «Seuls 4 jours nous séparent de ces événements. A mon sens, il est trop tôt d’émettre des jugements.»
Chez Ozen, les choses ne semblent guère réjouissantes, selon un employé du restaurant, c’est son emploi qu’il risque de perdre si la tendance ne reprend pas. «C’est le premier jour qu’on ouvre après les dramatiques événements, mais nous n’avons aucun client. Alors qu’il est pratiquement 13h00». Au «four à bois», c’est la même désolation et la même indignation qui ressortent des propos de M. Lahlou, directeur du restaurant «C’est une catastrophe, une véritable calamité qui a frappé le pays. Ces gens ont fait reculer l’économie du Maroc de 20 années. A mon sens, ils ont décidé notre fin. Je ne pense pas qu’on soit en mesure d’assumer les conséquences de tels actes. On avait le plus beau pays du monde, on a bêtement détruit son image.» Selon M. Lahlou, l’ensemble des restaurateurs et hôteliers devraient réagir pour avoir raison de cette impasse. Ce sera difficile, mais à mon sens, il faudra s’accrocher et surtout s’entraider pour éviter le pire. Sinon c’est notre arrêt de mort qu’on va décréter. «J’ai fait une recette de 5000 Dhs pour le dimanche alors que d’habitude, je fais 5 ou 6 fois ce montant. J’emploie 17 personnes, j’ai des charges d’électricité, d’eau, d’entretien..., que je dois honorer, je serai obligé de licencier une partie du personnel si les choses ne s’arrangent pas.»
Au III Cammelli’s, c’est la même amertume et la même désolation qui reviennent. Le management du restaurant a fait preuve d’un acte de bravoure impressionnant en ouvrant ses portes le samedi. «Nous avons ouvert par principe, fermer la porte aurait été avaliser ce qui s’était produit.» déclare M. Thierry Pucciarelle, qui affirme que la retombée de ces actes était immédiate. «Depuis vendredi, nous n’avons eu personne. Aujourd’hui, 4 jours après les attentats, les choses ne semblent vraiment pas s’arranger. C’est très calme. Une grosse peur a secoué les Casablancais, il faudra du temps pour qu’elle se dissipe.»
Optimisme volontariste
Le restaurant qui avait prévu d’organiser 4 soirées à thème tous les mercredis, à partir du 21 courant ! Un programme qui devra attendre pour l’instant, le temps de voir comment les choses évolueront. Le management du restaurant compte prendre des mesures pour remédier à cette crise. «J’estime qu’au niveau sécurité, on est un peu pauvre. Le coup de main devra venir des pouvoirs publics. La surveillance dans les lieux publics est impérative. Il faut qu’il y ait des tournées régulières car rien ne vaut le coup d’œil d’un passant.» Et d’ajouter «Même si on met un vigile à la porte, on n’est pas sûr qu’il va mener à bien sa mission, car on ne sait pas s’il est en mesure de sélectionner les vrais clients... Ce qui risque d’avoir un effet pervers .» Partant M. T. Pucciarelle compte s’occuper lui-même de la sécurité. «La sécurité fait partie de ma formation, aussi vais-je me détacher du restaurant. Je serai à l’entrée pour assurer le côté sécurité.»
Le secteur de la restauration rapide, notamment franchisée, a été ébranlé par ces attentats. En tout cas c’est ce que reflète la chaîne de restauration McDo, qui fait état d’une baisse notable, en terme de clients. Cette baisse n’est pas spécifique à McDo, tient à préciser M. Belghiti, président directeur général de la franchise. «Ce qui s’est passé est une horreur. Les retombées de ce drame ne se limitent pas à McDonald’s, mais à tous les secteurs de restauration, de loisir et les lieux de divertissement en général. Une baisse notable de clients a été constatée depuis ces événements dans nos restaurants car les gens ne se sentent plus en sécurité, ils ont réduit leurs sorties. Du coup, il y a très peu de monde dans les lieux publics. Cependant, il faut que la vie reprenne son cours normal, comme l’a exprimé Sa Majesté. Et c’est à nous tous de donner l’exemple, il ne faut pas boycotter les lieux publics»
Les hôteliers, quant à eux, affichent un optimisme réconfortant. Un constat plutôt favorable est enregistré dans divers établissements. Pour M. Alaoui, directeur adjoint du Méridien Royal Mansour, «c’est trop tôt pour se prononcer, mais je reste très confiant. Nous n’avons pas eu d’annulations à ce jour, nous avons même reçu des demandes de l’international, aujourd’hui même (lundi 19 mai). Ce qui est de bon augure». L’essentiel est de réagir par rapport à cette crise pour la dépasser. Une cellule à été créée à la suite d’une réunion des opérateurs hôteliers avec le CRT, pour atténuer les répercussions de ces faits. «Le Maroc est connu pour sa stabilité et c’est cette image qu’il faudra retravailler pour relancer la destination. Ce qui vient d’arriver est une première au Maroc. Les événements survenus à Atlas Asni, en 1994, ne sont pas similaires. A mon avis, les derniers attentats n’avaient pas pour cible le tourisme.», explique M. Alaoui qui déclare qu’il y a assez de confiance entre les TO étrangers et le Maroc, pour permettre une relance rapide du secteur. Dans cette optique, le management de l’établissement a décidé de poursuivre la promotion qui doit prendre fin le 31 mai.
L’hôtel Farah, qui fut la cible des attentats de vendredi dernier, poursuit malgré tout son activité. Selon M. Khalid Boukhari, directeur de Ventes et Marketing de cet établissement, toutes les réservations sont maintenues et l’hôtel continue de fonctionner normalement. Dans cette optique une rencontre entre la presse et les responsables de l’hôtel s’est déroulée au sein même de l’établissement, en la présence d’un membre du gouvernement, M. Khalid Alioua. Une manière de défier les adeptes du terrorisme aveugle.
En tout cas s’il y a une activité qui va connaître une évolution à cause des récents attentats c’est bien celle du gardiennage.
Enfin, le tourisme a prouvé ces dernières années son élasticité et surtout sa capacité à rebondir vite après des crises internationales. Espérant que le Maroc arrivera à dépasser rapidement cette dure épreuve.
L.O.
Trois questions à M. Marc Thépot, Président Directeur Général du groupe Accor au Maroc

La Nouvelle Tribune : Les attentats perpétrés vendredi dernier à Casablanca remettent en question le tourisme national. Les faits sont dramatiques et la menace pèse lourd sur le secteur. Quelles sont alors les mesures que vous avez prises pour pallier les retombées néfastes de cette conjoncture ?
M. Marc Thépot: Nous avons pris des dispositions lors d’une réunion provoquée ce vendredi soir même et deux importantes mesures ont arrêtées pour traiter l’urgence. La première concerne le côté sécurité. Il fallait, en effet et en premier lieu, renforcer la sécurité dans nos établissements. L’effectif du personnel chargé de la sécurité est donc pratiquement doublé. Chaque établissement compte, désormais, de 6 à 20 agents de sécurité. Toutes les voitures autour de nos hôtels ont été évacuées. Tout véhicule stationné au parking doit être identifié et seuls les clients de l’hôtel peuvent y accéder. En outre un système de fouille des bagages a été mis en place. Tout comme nous avons renforcé les contrôles des livraisons destinées aux clients. Le personnel fait également l’objet d’un contrôle très pointu.
La deuxième mesure concerne les côtés promotion et vente. Nous poursuivons le travail de promotion que nous avons entrepris et qui ne devrait prendre fin qu’à la fin du mois de mai. Une campagne de communication, programmée dans ce cadre est lancée depuis le 20 mai (5 jours après les attentats) en France. En outre, nous avons effectué avec la Comanav, une opération de partenariat. Un catalogue comprenant divers packages (transport et hébergement) sera distribué dès aujourd’hui.
Par ailleurs, un voyage de sensibilisation destiné au TO français est en cours d’étude. L’objectif étant de leur donner une idée réelle de l’état des lieux effectué après ces événements, et de leur démontrer, sur le terrain, que la sécurité est bel et bien assurée.
Vous disiez lors d’un précédent entretien réalisé pendant le conflit armé en Irak, que le tourisme marocain ne va pas pâtir de cette guerre et qu’il était nécessaire de mettre en avant le facteur de sécurité, qui représente un atout majeur pour le Maroc. Est-ce toujours votre sentiment ?
Ce qui vient de se passer est sans nul doute dramatique. Mais ce n’est pas une raison de déclarer forfait et laisser le terrorisme vaincre. Comme je vous le disais avant, l’hôtellerie est un voyage au long cours. Il faut être capable de traverser les tempêtes. A mon avis, l’avancement et les résultats de l’enquête policière seront décisifs pour la survie du secteur. Cependant, il est impératif de lutter contre cet état d’attentisme et de psychose pour éviter que les choses n’empirent. Les décideurs politiques et les représentants de la société civile devraient donner l’exemple en s’affichant dans les endroits publics, afin d’inciter les gens à faire de même.
Ils n’arrangent pas les choses en restant terrés chez eux. Les professionnels devraient, de leur côté, être flexibles, souples et réactifs. Il est important que les opérateurs se serrent les coudes devant les terroristes. Il faut utiliser tous les relais d’opinion en France, en particulier, pour redorer l’image du produit Maroc. Il y a, en effet, un gros travail à faire, mais il faudra le faire.
Concrètement, 4 ou 5 jours après les attentats, comment se présentent les choses et quel est le taux d’annulations relevé ?
Pour l’instant, il n’y a pas d’annulations. Toutes les réservations sont maintenues. Certes, quelques clients marocains ont anticipé leur départ, pris de panique et surtout soucieux de revoir leurs proches. Sinon, je peux vous affirmer que les choses ne s’annoncent pas si mal. Nous sommes favorisés car on travaille beaucoup avec la clientèle locale et la France qui demeurent notre principal marché. Je répète que les résultats de l’enquête seront décisifs. A mon sens, la clientèle française continuera à faire confiance dans la destination Maroc, en dépit de ces incidents. Les Français connaissent assez bien le Maroc et ne risquent pas de se désister. A ce jour, il font preuve d’une fidélité extraordinaire envers le Royaume, puisque tous les voyages sont maintenus. Ce qui permet un grand optimisme. En tout cas, il faut user de tous les moyens pour continuer à vendre le produit Maroc comme auparavant. D’où l’importance de l’avancement de l’enquête. D’un autre côté, nous visons une clientèle ethnique. Il s’agit de la communauté marocaine résidant à l’étranger et qui représente un potentiel important de touristes . Ces Marocains continueront à venir au Maroc, pour voir leurs familles et passer leurs vacances. Notre rôle est de les inciter, à travers des offres alléchantes, à séjourner dans nos établissements.
En somme, j’estime que c’est encore tôt pour se prononcer sur le comportement du marché dans les jours à venir, mais je répète qu’il faut être très réactif pour dépasser cette situation. Je demeure confiant, mais j’insiste sur le fait qu’il faut réagir ensemble, opérateurs et autorités, pour sortir de cette impasse.
Propos recueillis par
Leïla Ouazry