La Nouvelle Tribune : Considérez-vous que la profession d’architecte au Maroc est sinistrée?
Oui, et cela s’aggrave d’année en année à mesure que le nombre d’architectes augmente face à une commande qui ne cesse de se réduire depuis trente ans. Au facteur économique s’en ajoute un autre : une culture professionnelle très sophistiquée qui entrave l’intégration de l’architecte dans une société marocaine essentiellement rurale.
Que préconisez-vous pour la revalorisation de la profession ?
Le rôle des pouvoirs publics est extrêmement important dans ce sens, par exemple au niveau de la fiscalité ou de la discipline. Sans le soutien des autorités, nous n’arriverons à aucun résultat. Des textes, dont un code de déontologie, ont été élaborés et proposés, nous attendons qu’ils voient le jour. Après une longue période d’incompréhension, de malentendus et de polémiques, l’ordre s’est engagé ces derniers temps dans une logique de dialogue responsable qui a rapproché les points de vues et aboutira dans un futur proche à la finalisation de plusieurs dossiers importants pour la profession.
Comment considérez-vous l’échéance 2010 pour les architectes?
Il y a 2 façons d’envisager celle-ci. Soit se lamenter sur notre propre sort en rabâchant les problèmes fiscaux, juridiques, sociaux et autres auxquels la profession est confrontée au Maroc, soit en se débrouillant pour transformer cette échéance inéluctable en une opportunité, sans être d’un optimisme béat pour autant. Ce que nous pouvons craindre, c’est la puissance logistique et financière de nos concurrents européens et américains mais en matière de compétences, nous n’avons rien à leur envier. A cet égard, nous préconisons le regroupement des architectes dans des structures professionnelles où ils mettraient en commun leurs moyens matériels et humains. Mais cette démarche est entravée par une culture individualiste fortement enracinée. Enfin, le coût de nos prestations intellectuelles et artistiques est très compétitif. Par ailleurs notre savoir-faire sur le plan des métiers d’art traditionnels tels le tadalakt, les zelliges ou encore le travail du plâtre et du bois est très recherché par les Espagnols qui ont un patrimoine arabo-musulman important à entretenir et sauvegarder. De toutes les façons, nous n’avons pas d’autre choix que celui d’être confiants, lucides et volontaires. L’inquiétude sans volontarisme serait inhibitrice.
Comment l’Ordre se prépare-t-il à cette confrontation ?
Depuis 4 ans dans l’optique de l’échéance 2010, l’Ordre mène une stratégie volontariste au niveau des instances professionnelles internationales telles l’Union Internationale des Architectes (UIA) et l’Union Méditerranéenne des Architectes (UMAR) dont j’assure actuellement la vice-présidence. Des discussions avec nos homologues européens du Conseil des Architectes de l’Europe (CAE) sont en cours afin de mettre en œuvre un partenariat équilibré basé sur les spécificités de chaque partie. Nous nous sommes aussi beaucoup rapprochés de nos voisins ibériques. A terme, le dialogue entre les institutions professionnelles devrait faciliter le dialogue avec les instances politiques. Au niveau national, l’avancement de nos dossiers est freiné par l’incompréhension de l’opinion publique à notre égard. Parallèlement à un effort de communication orienté vers cette opinion, nous nous attachons à faire avancer nos dossiers, avec conviction, dans la sérénité. Par exemple, le projet de décret régissant la passation des marchés publics de maîtrise d’œuvre, récemment passé en Conseil de gouvernement, devrait prochainement être adopté par le Conseil des ministres. Ce texte est primordial pour la démocratisation de la commande publique et l’amélioration qualitative de nos prestations.
Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous devez faire face au niveau national ?
Les mutations profondes du secteur du bâtiment et de l’immobilier ont des répercussions économiques importantes sur notre profession. La commande architecturale s’amenuise structurellement alors que le nombre d’architectes ne cesse d’augmenter. Dans le secteur public, c’est le désengagement de l’Etat qui provoque la baisse de la commande. Dans le secteur privé, la production immobilière se concentre entre les mains de quelques promoteurs et, par conséquent, de quelques architectes. Par ailleurs une concurrence déloyale effrénée affecte les autres segments de la commande (villas, petits immeubles). La signature de complaisance prolifère depuis quelques années dans les grands projets, touristiques par exemple, livrés clés en mains. Sans parler de la TVA et de la cotisation minimale.
Un mot pour conclure ?
Conscients de leurs responsabilités, les architectes s’efforcent d’opérer leur “ révolution professionnelle ” afin de mieux s’intégrer au corps social marocain. Nous ne doutons pas que les pouvoirs publics feront l’effort nécessaire pour nous doter des instruments juridiques et financiers nécessaires pour accomplir notre révolution et remplir pleinement notre mission culturelle et sociale qui s’exprime dans la construction d’un cadre de vie sûr et digne du citoyen marocain. En ce sens nous préconisons la généralisation de l’assurance décennale obligatoire.
Propos recueillis par
FDD