Dans le secteur du textile et de l’habillement, on se dirige tout droit vers une concurrence ultra rude! Dès le début du mois de janvier 2005, la fin des quotas d'exportations sera effective, et les donneurs d'ordre vont alors se diriger, en masse, vers les pays à bas salaires. Une telle situation inquiète plus d'un au Maroc, et suscite beaucoup d'interrogations. Maintenant, il reste à savoir dans quelles directions seront orientés les flux de produits asiatiques, puisqu'il s'agit d'eux? Y aura-t-il un reflux sur l'Europe, synonyme de manque à gagner énorme pour nos exportateurs? Beaucoup de conjoncturistes le craignent. Selon, certaines estimations, l'évolution des exportations chinoises sur ce marché sera fulgurante. Ils tablent sur une hausse d'environ 61%. La part chinoise, sur ce marché, devant passer de 18% à 29%, dans les prochaines semaines! Mais tout le monde ne partage pas ce point de vue. Pour M. Salah-Eddine Mezouar, ministre marocain du Commerce, de l'Industrie et de la Mise à niveau de l'économie, ces estimations sont un peu exagérées. De son avis, l'année 2005 se traduirait pour la Chine par une progression de 5 points sur ce marché. Gagner 10 points en une année, cela lui paraît excessif, pour la simple et bonne raison que les processus et circuits d'approvisionnement ne changent pas aussi facilement. Il ajoute que: "il y a des normes, qui doivent en général être respectées par la grande distribution, et particulièrement par les chaînes spécialisées. Celles-ci ne peuvent pas se permettre de changer de sources d'approvisionnement du jour au lendemain". Les défenseurs de cette thèse appellent à plus de réalisme, compte tenu des contraintes objectives, liées aux modes d'approvisionnement et à la nature de l'organisation des circuits de distribution. En tout cas, quelles peuvent être les conséquences sur le Maroc, où ce secteur reste l'un des plus gros employeurs du pays, sachant que déjà sur l’Égypte, on s'attend à la perte de plusieurs centaines de milliers d'emplois?
Pour la petite histoire, il faut rappeler que l'Accord Multi-Fibres (AMF), signé au sein du General Agreement on Tarifs and Trade (GATT), en 1974, et dont l'objectif était de limiter la concurrence exercée par les pays à bas salaires sur ceux industrialisés, en matière de commercialisation de textile et de vêtements, a été suivi par l’Accord Textile Vêtement (ATV), signé à Marrakech, en 1995 et qui prévoyait son terme. En effet, l'ATV annonçait le démantèlement de toutes les restrictions quantitatives sur ce commerce à l'horizon 2005. On y est presque. Pendant ce temps, le Maroc affûte-t-il suffisamment ses armes pour défendre ses débouchés, quels sont ses avantages, que risque-t-il réellement? Autant de questions que se posent bon nombre de décideurs et d'opérateurs.
Atouts et faiblesses
Il faut remarquer que le Maroc, l'une des pièces maîtresses de la Méditerranée, ne manque pas d'arguments. Ces principaux atouts sont généralement similaires à ceux de la zone, à savoir une main-d'oeuvre bon marché et la proximité, à la fois géographique et culturelle, avec le marché européen. Les pays méditerranéens sont imbattables pour les commandes de réassortiment. En moins de deux semaines, ces pays peuvent satisfaire de tels ordres, ce qui constitue un argument de taille pour les articles "mode". Mais le seul réassort peut-il soutenir un secteur? Tout le monde en est conscient, et loin de se contenter de ces avantages, les opérateurs réunis au sein de l'Association Marocaine des Industries du Textile- Habillement (Amith), concoctent, depuis un certain temps, une stratégie conquérante orientée sur le produit fini et la maîtrise du sourcing. Aussi les nombreux Accords de Libre Échange signés (Quadri, avec les USA, ou avec la Turquie) sont tous autant de marchés potentiels. Le seul hic, c'est que les centrales d'achat sur de nouveaux marchés ont des habitudes, des coutumes dans les transactions, qu'il faut d'abord épouser avant de les digérer. A titre d'exemple, le marché américain, qui reste immense, exige des professionnels du textile local la constitution de consortia, de groupements d'intérêt économique, dans la spécialité du Maroc dans le textile international (la bonneterie). Jusqu'à présent qu'est ce qui a été fait dans ce sens? Rien ou presque, excepté quelques regroupements dans le textile-maison, qui n'est qu'à un export balbutiant, aucun consortium n'a vu le jour.
Une autre faille, de taille, a trait aux réticences des institutions financières pour financer le secteur textile. Il n'est pas rare que, devant les difficultés de trésorerie vécues par les entreprises de ce secteur, certaines banques leur claquent gentiment la porte au nez. Il y a certes un plan de
restructuration, qui verra incessamment le jour (le projet de Loi de Finances 2005), et un Fonds de Mise A Niveau (FOMAN) existant, mais les enveloppes allouées sont ridicules pour plus d'un. Devant les besoins en financements énormes, qui attendent les opérateurs, dans la nouvelle stratégie du produit fini, du véritable "Made in Morocco", il y a un gap à combler dare-dare. En se référant aux propos de M. Mezouar (voir trois questions), le secteur va se ragaillardir, surtout si les opportunités sur les chaînes spécialisées, sur les marques... sont saisies. De plus, tout un programme est en gestation pour une réelle osmose avec les banques.
Quant à l'AMF, en tant que tel, il faut se rendre compte qu'il a été porteur de plusieurs maux. D'abord, il n'a pas enrayé les délocalisations, hormis une population de micro-entreprises locales qui font de la sous-traitance et s'occupent du marché local, généralement des filiales de multinationales s'occupent de l'export. Ce constat est général, et dans la plupart des pays émergents, la production de vêtements destinée au marché local est clairement différenciée de celle tournée vers l'exportation. Pour cette dernière, il s'agit beaucoup plus souvent d'installations d'entrepreneurs étrangers, tandis que le marché local est aux mains d'entrepreneurs locaux. Ensuite, il a fait émerger le commerce clandestin, détérioré les conditions de travail, ce qui a exercé une pression sur les coûts et les prix des producteurs. La conséquence de ce second impair a été le manque à gagner pour les pays émergents, entre 4 et 15 milliards de $ par an, selon les experts. Ceux-ci soutiennent que ce régime restrictif n'a pas empêché de nombreux pays asiatiques à faibles salaires de s'assurer des parts substantielles du marché mondial.
En tout cas, le problème est tellement sérieux que certains pays se regroupent déjà pour tenter une stratégie commune. La zone Euromed, où le textile représente 250 milliards d'euros de chiffres d'affaires par an et 70 millions d'emplois, n'est pas en reste. Des rencontres restreintes sont envisagées pour finaliser des soutiens de financement pour l'internalisation des entreprises de la rive nord, et pour le renforcement des moyens de celles de la rive sud qui vont vers le produit fini.
D. MB
Position de la Méditerranée dans le secteur
Parmi les 300 plus grandes entreprises mondiales de textile-habillement, 19 sont originaires de Turquie, 2 d’Égypte, 2 d’Israël et 1 de Syrie. La Turquie assure plus de la moitié de la production de textile-habillement en Méditerranée. Au total, les pays méditerranéens exportent pour 18 milliards de Dhs de textile- habillement (2002).
Trois questions à M. Salah-Eddine Mezouar, Ministre de du Commerce, de l'Industrie et de la Mise A Niveau de l’Économie
La Nouvelle Tribune: Quelles conséquences attendre du démantèlement de l'AMF ?
M. Mezouar: Le Maroc va être touché irrémédiablement sur les segments, moyen et bas du marché, particulièrement dans la grande distribution. Toutefois, par rapport aux chaînes spécialisées, l'effet sera moindre, parce qu'elles fonctionnent avec la logique de proximité.
Donc, il est évident que 2005, sera marqué pour le Maroc par un recul sur un certain type de produits, notamment sur le moyen et le bas de gamme, où il y a de la façon pure. Maintenant tout dépendra de notre capacité d'améliorer notre positionnement sur les chaînes spécialisées et sur les marques pour compenser cette diminution.
Ceux qui vont être immédiatement touchés, sont les autres pays d'Asie, concurrents de la Chine, tels que l'Inde, le Cambodge..., car ils sont en train de jouer sur le même terrain, en termes de produits, que Pékin.
Pour atténuer les effets du démantèlement AMF, les opportunités des ALE signés peuvent être salutaires. Où en sont les regroupements pour répondre à des demandes importantes, notamment sur le marché nord- américain ?
Les opérateurs se rendent compte, de plus en plus, que leurs tailles et leurs ressources minimes peuvent constituer un handicap et les priver d'opportunités intéressantes de développement sur le marché européen. et sur les autres marchés. Mais cela commence à prendre, il y a encore du travail à faire pour inciter les entreprises à se regrouper. Actuellement, il y a pas mal de consortia en formation, les opérateurs sont en train de se regrouper..., un certain effet de mimétisme se produira au fur et à mesure. Et pour beaucoup d'entrepreprises, l'effet 2005 est un facteur d'accélération de ces regroupements. Le second élément important tient au fait que si les mécanismes de regroupement fonctionnent, alors ils aideront les entreprises à être beaucoup plus optimistes, et plus agressives, étant à même d'aller vers des solutions différentes de celles, auxquelles elles sont habituées jusqu'à aujourd'hui.
L'évolution vers le produit fini peut se faire au niveau d'une entreprise toute seule, mais elle peut être beaucoup plus effective et plus rapide, si elle se fait dans le cadre d'un consortium.
Devant tout ce remue-ménage, croyez-vous que les banques vont enfin se décider à soutenir le secteur ?
C'est une question de compréhension de la problématique. Il est vrai qu'avec le mécanisme de restructuration, les banques, avec un risque un peu plus atténué, seront peut-être beaucoup plus enclines à regarder cette nouvelle stratégie des entreprises vers le produit fini. Dans les mécanismes de financement, l'idéal pour moi est une adaptation selon les réalités, les spécificités de la branche. C'est un souhait, j'espère pouvoir y arriver. La réalité du textile n'est pas celle de l'automobile, ni celle de l’agro-alimentaire... Chaque secteur à ses réalités et ses mécanismes de soutien et de financement. Par conséquent, ils doivent être adaptés aux réalités spécifiques et aux enjeux de chaque secteur. Nous sommes en train de concocter une démarche dans ce sens, pour des mécanismes plus accélérateurs, mais ne voulant pas mettre la charrue avant les boeufs... donc, je n'en dirai pas plus. Nous nous concentrons d'abord sur le Fonds de Restructuration Financière (FRF), qui est un produit mûr, sur la simplification des critères d'éligibilité du Fonds de Mise A Niveau (FOMAN), le relèvement de ce dernier Fonds...
Propos recueillis par
Daouda MBaye