La Nouvelle Tribune: Au terme du premier semestre 2004, le déficit commercial, qui a atteint 33 milliards de Dhs, dû essentiellement à une importation massive de biens d'équipement et à la facture suite aux hausses répétées du baril de brut, ne risque-t-il pas de s'aggraver?
M. Mustapha Mechahouri: Il est tout à fait normal que la balance commerciale dégage un déficit dans un pays tel le Maroc, qui est à un stade particulier du développement et qui se prépare à des échéances aussi cruciales telle que la mise en place de Zones de Libre Échange avec nos partenaires. Ce déficit peut-être assimilé à un déficit de croissance. Comme vous l'avez dit, la hausse des importations est essentiellement due aux achats de biens d'équipement notamment industriels, qui représentent 22% des importations et dont le montant a connu un accroissement de 3,5 milliards de Dhs, soit plus de 25%, ce premier semestre 2004. A cela, il faut ajouter l'alourdissement de 10% de la facture pétrolière, depuis le début de l'année, pour des raisons liées, essentiellement à des facteurs géopolitiques, et à l'accélération de la demande américaine et chinoise.
D'un autre côté, il ne faut pas perdre de vue que les secteurs productifs font appel aux achats de matières premières industrielles, qui ont renforcé également cette tendance haussière, particulièrement l'acier. Cette tension sur les prix des matières premières n'a pas épargné les produits alimentaires. De fait, les cours des céréales ont connu cette tendance haussière suite au recul d'environ 12 % de la production en Europe, l'un des principaux producteurs mondiaux.
Enfin, il est bon de souligner que la balance des paiements dégage ces dernières années des excédents significatifs grâce essentiellement aux bonnes performances réalisées par le secteur du tourisme, aux investissements directs étrangers et aux transferts des MRE. Ainsi, nos réserves de devises se sont élevées à environ 11 milliards d'euros (122,3 milliards de Dhs), soit plus de 13 mois d'importations.
Le manque de vigueur des exportations reste lié à la faible croissance en Europe, principal client du pays. Un tel constat ne dicte-t-il pas une diversification urgente des débouchés ?
Effectivement, le manque de vigueur des exportations, seulement +4% à fin juin 2004, s'explique par la croissance économique encore faible en Europe, destinataire des 3/4 des exportations marocaines. Cependant, il ne faut pas oublier que cette performance limitée s'explique par la situation du secteur de la pêche, en raison de la rareté de la ressource due aux repos biologiques, ainsi que par les difficultés rencontrées par certains produits agricoles, en l'occurrence les tomates et les agrumes. Ces difficultés portent notamment sur la baisse des prix à l'export, le recul de la demande européenne, la contrainte de la gestion des contingents et la concurrence de plus en plus accrue.
Les articles d'habillement, quant à eux souffrent de l'évolution défavorable de la compétitivité-prix, comparativement aux concurrents asiatiques, ce qui a pour conséquence une stagnation du montant exporté. La meilleure performance à l'export est réalisée par les phosphates et dérivés, qui connaissent un raffermissement, bénéficiant ainsi d'une demande mondiale soutenue, accompagnée d'une appréciation des cours. Les ventes de ces produits ont atteint près de 7 milliards de Dhs, au cours du 1er semestre, soit 1,5 milliard de Dhs de plus, ou 27% de plus, par rapport à la même période de l'année dernière.
D'autres produits à valeur ajoutée ont enregistré des taux de croissance significatifs, c'est le cas des conserves végétales, et des fils, des câbles électriques et leurs faisceaux, qui ont cru respectivement de 633 millions de Dhs (123%) et 204 millions de Dhs (11%).
En termes de diversification des débouchés, je rappelle qu'avec l'ouverture commerciale poursuivie depuis plus de deux décennies, le Maroc a mis en œuvre une politique d'accords bilatéraux, régionaux et multilatéraux. De nombreux accords commerciaux ont été conclus, ce qui nous placera, j'en suis sûr, dans une position privilégiée, en matière de commerce. Nous avons signé des conventions commerciales et tarifaires avec certains pays arabes et africains et des accords de Libre Échange avec la Tunisie, l'Egypte et la Jordanie, avec les États Unis d'Amérique et la Turquie.
Par ailleurs, le gouvernement œuvre activement pour mettre en place un environnement approprié afin de favoriser l'investissement à même de contribuer positivement à la diversification de notre offre exportable, notamment celle en rapport avec leurs produits à valeur ajoutée élevée.
Vous venez de faire relever certaines performances. Est-ce à dire qu'on verra une autre configuration du tissu d'entreprises exportatrices ?
La structure des exportations ne cesse d'évoluer dans le bon sens, et c'est tant mieux. Ainsi, durant les années 90, cette structure a subi d'importantes ramifications, par rapport au début des années 80, et ce, dans la mesure où la part des produits manufacturés dans nos exportations s'est renforcée, en passant de près de 35% en 1980 à près de 75% en 2003. Les produits des industries du textile et cuir et des dérivés phosphatés y ont été pour beaucoup. En outre, l'importance des produits manufacturés dans nos exportations s'est sensiblement améliorée ces 5 dernières années, en raison notamment des produits dits "émergents", comme les câbles électriques et leurs faisceaux, et les composants électroniques. Ainsi, et dans le but de garantir la pérennité de l'équilibre de nos comptes extérieurs, il est important de soutenir les exportations de produits à forte valeur ajoutée, par la diversification de l'offre exportable et le développement de nouveaux créneaux prometteurs et l'intégration des filières.
Pour des actions encore plus percutantes, qu'entreprennent les différentes institutions que vous coiffez, pour les opérateurs ?
Le développement des exportations est érigé en priorité dans le programme du Gouvernement, en vue d'assurer la pérennité de l'équilibre de notre balance de paiements et la contribution à la réalisation d'un taux de croissance économique soutenu, en mesure de multiplier la création d'emplois productifs. Les services et les organismes sous tutelle du ministère du Commerce Extérieur multiplient les efforts, en vue d'atteindre cet objectif, à travers diverses actions. La mise en place de mesures adéquates, de nature à améliorer la compétitivité des entreprises exportatrices et l'encouragement des investissements orientés vers l'exportation, par l'adaptation du cadre juridique et réglementaire, la mise à niveau des entreprises, la simplification des procédures du commerce extérieur, la réduction des coûts de facteurs, l'extension des incitations aux exportateurs indirects, et la promotion de la création des réseaux d'entreprises y figurent en bonne place. A cela, il faut ajouter la promotion des exportations à l'étranger, dans le cadre des opérations réalisées par le Centre Marocain de Promotion des Exportations (CMPE), telles que l'organisation de foires et expositions, la prospection de nouveaux marchés prometteurs et l'assistance technique aux exportateurs. Ce n'est pas tout, car nos services s'attellent à la diversification de nos débouchés, par le développement des relations commerciales bilatérales avec un certain nombre de pays, et la conclusion, comme je l'ai signalé, d'une série d'accords commerciaux préférentiels, de nature à offrir à nos exportateurs une palette variée de marchés, au niveau de l'Union Européenne, élargie aujourd'hui à 25 États, des États Unis d'Amérique, des pays arabes et africains...
Propos recueillis par
Daouda MBaye