La Nouvelle Tribune :En tant qu’opérateur économique et dirigeant d’une grande entreprise franco-marocaine, avez-vous conscience ou le sentiment que le Maroc a connu des évolutions d’importance au cours des dernières années ?
M. Jean-Marie Schmitz : A l’évidence, la réponse est oui. Mais en m’attachant surtout à l’angle économique et social qui est le mien. Je n’oublie pas, en effet, que je suis l’hôte du Maroc et qu’il y a un certain nombre de domaines, notamment la politique, dans lequel j’estime ne pas avoir à prendre position.
Cela étant, je crois que le fait majeur c’est le choix opéré par feu SM Hassan II de l’ouverture économique du Maroc, qui a été prolongé par l’actuel Souverain et qui se traduit par l’arrimage à l’Union européenne et par les accords de Libre Echange qui ont été signés ou qui sont sur le point de l’être. Cela devrait amener la disparition progressive des barrières douanières qui protégeaient le Maroc de l’incidence extérieure.
Ce premier fait se traduit de deux façons. D’abord, par l’ancrage au Maroc d’investisseurs étrangers, Français en particulier, ce dont je me réjouis. De Lydec à Danone en passant par Auchan, Axa, Véolia, vivendi, de grandes banques, et je crois que ces entreprises jouent un rôle de locomotives pour le développement économique et social du Maroc. Locomotives, parce qu’elles apportent des capitaux, opèrent des transferts de technologie et de compétences et parce qu’elles investissent assez fortement dans le domaine humain en termes de formation et de développement des compétences locales.
Le deuxième élément lié à cette ouverture s’exprime à travers l’obligation de mise à niveau des entreprises marocaines. Le grand défi, me semble-t-il, du Maroc, c’est qu’il supprime certaines protections parfois brutalement, je pense notamment à l’Egypte, puisque l’on passe de taux de droits de douane importants à zéro en quelques mois. Son défi est donc d’arriver à avoir des entreprises susceptibles de soutenir la comparaison avec leurs homologues concurrentes étrangères sans la protection des barrières douanières, alors que le pays a un handicap majeur, celui du coût de son énergie.
La seconde manifestation de ces évolutions me semble être l’émergence d’une nouvelle génération de managers. Elle adhère pleinement aux impératifs du management moderne, en termes de communication, de travail en équipe, par projets, et je crois que c’est un enjeu très fort pour le Maroc en relation avec l’un des traits culturels de ce pays. Aujourd’hui, le Maroc dispose d’un gouvernement sensible à ces données, d’un Premier ministre qui décide, qui fait appel aux partenaires sociaux, et qui a su créer une nouvelle dynamique économique, ce qui représente une vraie chance pour le pays. De plus, je suis frappé de la pluralité d’expression de la presse, à laquelle contribue, bien entendu, La Nouvelle Tribune, ainsi que par la multitude des paraboles que l’on aperçoit sur tous les toits, par la diversité d’opinions de la presse.
Enfin, je me permettrai d’ajouter que, par rapport à la situation française, je trouve qu’il y a une capacité d’enthousiasme au Maroc qui n’existe plus assez dans mon pays.
Concernant votre partenariat avec le groupe marocain SNI-ONA, c’est une relation parmi les premières de ce type dans le cadre du Maroc nouveau. Quel bilan en faites-vous aujourd’hui ?
Le bilan est très positif. L’une des clés de la réussite de ce partenariat, c’est que nous avons eu une convention qui a précisément déterminé le modus operandi de cette aventure commune. Lafarge exerce le management quotidien, tandis que l’ensemble du suivi de l’activité est assuré par le Comité Exécutif qui se réunit huit fois l’an, alors que les décisions stratégiques, au contenu important donc, sont prises par le Conseil d’Administration.
Nous sommes dans un partenariat complet, à cinquante cinquante et le fait d’avoir cette convention de partenariat détermine parfaitement la sphère des uns et des autres. Cela permet un développement clair et harmonieux de l’entreprise. A cela, j’ajouterai que nous partageons la même vision industrielle. C’est important comme en atteste le fait qu’en neuf années d’existence Lafarge Maroc a investi plus de trois milliards de dirhams, plus du double de ce qu’il a distribué à ses actionnaires, 1,3 milliard de dirhams.
Deuxième élément important dans ce partage de la vision industrielle, l’échange d’expériences et d’expertise. Nous les avons mises en œuvre lors du projet de la cimenterie de Tétouan II, lorsque Lafarge Maroc était maître d’ouvrage avec deux maîtres d’œuvre, le Centre Technique du Groupe Lafarge et Reminex, la filiale du holding minier du groupe SNI-ONA, Managem.
De plus, les deux actionnaires partagent les mêmes valeurs, comme l’expriment la décision d’engager des dépenses pour la formation du personnel ou le processus de redéploiement des équipes de Tétouan.
Enfin, la recherche de synergies potentielles entre les deux partenaires est effective. Cela s’exprime notamment par le démarrage à Tétouan d’une production de chaux industrielle, activité qu’il y a quelques années l’ONA avait envisagé de créer. Lafarge a apporté son expertise, un marché se développe et les deux premiers clients sont Managem et Sonasid, filiales du Groupe ONA.
Cette volonté de synergie s’exporte même puisque Lafarge Maroc est chef de file pour le Groupe Lafarge dans le cadre de l’appel d’offres lancé par le gouvernement libyen pour la privatisation des cimenteries de la Libye.
La dimension sociale est très présente au niveau de Lafarge Maroc. Quels sont les principes directeurs qui président à une telle démarche ?
La vraie richesse d’une entreprise, c’est les hommes et les femmes qui la composent et, à travers eux, les compétences qu’elle réunit. C’est pourquoi l’organisation de l’entreprise, son mode de fonctionnement, le style de management qui peut y prévaloir doivent permettre à ces hommes et ces femmes d’exprimer aux mieux leurs qualités, de les développer et de s’épanouir.
Le principal ressort de l’efficacité des salariés d’une entreprise, c’est donner du sens, son sens au travail, aux efforts, à l’énergie et à l’intelligence qu’on leur demande de déployer. Cela demande du temps, un effort d’explication et de communication de la part du management, mais c’est tellement plus efficace à terme, pour l’entreprise, et gratifiant pour ceux qui coopèrent à sa réussite.
Le Maroc connaît un certain nombre de grands chantiers, Tanger-Med, autoroutes et routes, infrastructures, habitat, etc. Ils intéressent, peu ou prou, Lafarge et son activité première. Quelles sont vos prévisions à ce niveau-là ?
Le Maroc est un marché en croissance et notre stratégie industrielle en prend la pleine mesure. Nous sommes une industrie lourde de deux points de vue au moins. En consommation de capital comme l’exprime l’investissement pour l’unité de Tétouan II, 1, 2 milliard de dirhams, et il faut prendre en compte le fait qu’entre le moment de la décision d’investir et le démarrage de la production, trois années se sont écoulées. Entre le début de la production et la première rentabilisation, trois nouvelles années sont nécessaires. Enfin, la durée de vie d’une cimenterie est de cinquante ans, au moins. Il est donc capital d’anticiper ce que va être le marché. Ni précipitation, ni atermoiement, voilà notre stratégie.
C’est pourquoi pour Bouskoura, nous avons avancé d’une année la date de mise en service de l’extension. De même, pour Tétouan II, le doublement de la ligne de production sera étudié dès 2005. Ce qui caractérise donc l’efficacité d’un cimentier, c’est le choix du marché sur lequel il s’implante, celui de la bonne carrière pour obtenir un prix de revient attractif et le moment de l’investissement.
Les projets que vous évoquez sont importants pour la croissance de notre activité, mais, surtout, ils sont cardinaux pour le pays, ils sont porteurs de dynamisme économique, de création de richesses, d’emplois, dont le Maroc a besoin. Et l’un des mérites du Premier ministre est d’être parvenu à secouer, au moins partiellement, une sorte d’attentisme et d’auto-blocage de certains décideurs. Une telle dynamique est de nature à faire tomber ces restrictions mentales.
Et cela, bien évidemment, aura des répercussions positives sur nombre de secteurs et d’entreprises.
Entretien réalisé par
Fahd YATA