La Nouvelle Tribune : M. Rahhou, comment appréhendez-vous le passage obligé, déjà entamé d’ailleurs, de l’ouverture du marché marocain ?
M. Ahmed Rahhou : Cela fait sept ou huit ans que l’on parle des accords de libre-échange, de mise à niveau de l’économie, des entreprises qui doivent se préparer à la compétition internationale et se tourner vers l’extérieur avec le début de la baisse des droits de douane. Mais ce n’est que depuis quatre ou cinq ans que l’on est entré dans le vif du sujet, dans la phase active d’un processus qui jusque-là relevait plutôt de la préoccupation que de l’action.
Si auparavant, on était dans une sorte de discours conceptuel sur la libéralisation qui s’annonçait, aujourd’hui, la totalité de l’industrie, des banques, des services intègrent dans leurs décisions la donne de la mondialisation et ses contraintes.
Ces contraintes économiques, sont-elles venues du marché ou sont-elles la résultante d’une démarche de l’Etat ?
Dans cette mutation, je pense que les associations professionnelles de différents secteurs d’activité et la Fonction publique ont fait un pas l’un vers l’autre et ont, ainsi, contribué à la naissance d’une action commune.
A quelles actions précises faites-vous référence ?
Je pense que la première des choses à mettre en exergue, c’est la qualité de l’écoute de l’Administration et du Gouvernement, qui s’est nettement améliorée installant ainsi un réel dialogue public-privé. La santé économique est devenue une préoccupation majeure, un centre de préoccupation pour tous les acteurs, alors que ce n’était qu’une préoccupation parmi d’autres. Les opérateurs publics se font accompagner par le privé. On peut citer le cas des ERAC, par exemple, qui dans le cadre d’une grande réforme, cèdent au privé la construction des logements sociaux en gardant la préparation du foncier. Ou encore la mise à disposition par location, des terres de SODEA qui seront confiées aux exploitants agricoles privés ou enfin l’exemple type du tourisme avec le Plan Azur.
C’est une mécanique qui recentre le rôle de l’Etat et le transforme en partenaire stratégique du privé, notamment dans la préparation de l’environnement économique. A mon sens, ce sont là des évolutions majeures qui font ressortir une définition nouvelle du rôle économique de l’Etat.
Donc, d’après vous il y a un changement dans la définition du rôle de l’Etat ? Il est plus interventionniste et, peut être même, plus entrepreneur ?
Non, franchement, je n’utiliserai pas ces mots. Je dirai que le rôle de l’Etat en tant qu’accompagnateur du secteur privé est plus offensif, plus dynamique, plus apte à affronter les contraintes de la mondialisation. Le rôle de l’Etat sur le plan purement économique est donc mieux défini que par le passé. Il règle les problèmes en légiférant et facilitant l’investissement comme le montre l’important travail qui a été fait dans le foncier. Et ce rôle est assumé de façon beaucoup plus transparente par l’Administration. Le modèle de l’intervention de l’Etat devient ainsi plus efficace. Toutefois, en ce qui concerne le rôle de l’Etat en tant qu’accompagnateur de l’ouverture des secteurs qui subissent la concurrence mondiale, on constate certes qu’il est défini dans le secteur textile, mais il reste insuffisant pour d’autres.
Quels sont les secteurs qui nécessitent aujourd’hui une politique d’accompagnement ?
Il s’agit des secteurs dont le prix de revient et la marge dépendent beaucoup de certains coûts de facteur comme l’énergie. Car, si ces coûts de facteur de production sont plus importants chez nous que dans d’autres pays, ces secteurs deviennent non compétitifs. D’ailleurs, il y a déjà une réflexion en cours et une prise de conscience de la cherté du coût de l’énergie chez nous. La preuve est que ce coût est censé baisser de façon régulière à un rythme qui est annoncé, ce qui donne une visibilité. Mais ce rythme n’est peut être pas adéquat avec celui de l’exposition des entreprises du fait de l’ouverture des frontières. Il s’agit impérativement d’éviter le décrochage entre l’un et l’autre. Il faudrait mener une réflexion sectorielle générale dans laquelle l’Etat ne peut pas être passif et attendre que les professionnels des secteurs l’interpellent pour poser les problèmes. D’une façon générale, le Maroc doit se doter d’une réflexion sur la nouvelle compétitivité de ses secteurs d’activité, en identifiant ceux existants qui peuvent survivre à l’ouverture et à la mondialisation et qu’il faut accompagner dans cette phase de mutation importante, qu’on a donc intérêt à soutenir et ceux qu’il faut carrément abandonner. Or, cette réflexion d’ensemble qui doit être menée entre les organes politiques et les professionnels des secteurs, je ne la vois pas personnellement. Et si elle n’est pas menée rapidement, on sera obligé de réagir sous la contrainte des difficultés des entreprises des secteurs qui n’auraient pas pu réaliser seuls leur propre mutation.
Quand vous parler d’accompagnement, qu’attendez-vous de l’Etat ? Des incitations fiscales, des subventions, au moment où on parle de supprimer la Caisse de Compensation ?
Non, je pense plutôt à l’intervention de l’Etat sur les prix de certains intrants quand il les maîtrise comme l’énergie, les télécommunications et certaines matières qui restent protégées. Mais également, en permettant par l’attribution de certains marchés publics aux entreprises marocaines de travailler, comme ce qui a été fait pour la construction des autoroutes, alors qu’elles en étaient exclues du fait de leur petite taille. Il s’agit donc de ramener les marchés publics à des dimensions auxquelles les entreprises marocaines peuvent soumissionner. L’exemple aujourd’hui est celui du tourisme pour lequel l’Etat a défini sa contribution. C’est aussi l’exemple d’une réflexion commune et conjointe qui a pu mener à quelque chose. C’est un exemple qu’on peut répéter sans pour autant demander des subventions ou des exonérations fiscales. Il s’agit de se réorganiser et de mettre les entreprises dans le même environnement de compétition que celles des autres pays auxquels elles peuvent être confrontées. D’autre part, on attribue au Maroc l’avantage d’avoir une main d’œuvre moins coûteuse, mais on oublie de faire la relation entre son coût et sa productivité qui est faible. De même que les coûts portuaires et aéroportuaires sont connus pour être élevés au Maroc et même supérieurs à ceux pratiqués dans certains pays européens. Ainsi, les coûts environnementaux exogènes à l’entreprise peuvent être un frein à sa compétitivité, alors même que ses coûts endogènes sont compétitifs.
Qui doit prendre l’initiative de cette réflexion sectorielle générale ?
Ce sont des réflexions communes entre le privé et l’Administration à travers les ministères des Affaires économiques, de l’Industrie et de l’Agriculture, qui doivent être menées, secteur par secteur et de façon urgente pour que notre pays ne rate pas le train de la mondialisation et de l’ouverture économique. Il faut insister spécialement sur la nécessité de réfléchir sur l’avenir du secteur agricole car si on ne réorganise pas ce secteur rapidement, on risque de ne plus rien produire à terme.
Votre choix personnel serait de mettre l’accent sur quels secteurs pour assurer une meilleure ouverture de l’économie marocaine ?
Il ne s’agit pas de choisir des secteurs, mais d’analyser les forces et les faiblesses de tous les secteurs d’activité pour les aider à prendre le tournant de l’ouverture du marché marocain dans son ensemble. En plus du tourisme et du textile, il y a beaucoup à faire dans les industries de transformation et dans les services avec les " call centers " par exemple. Il faut aussi repérer ceux qui bénéficient du critère de la proximité des consommateurs et les développer en priorité comme l’agro-alimentaire. Enfin, il faut absolument accompagner les secteurs qui valorisent les produits agricoles et de pêche nationaux.
L’Etat a-t-il les moyens d’assister, d’accompagner dans le même temps tous les secteurs de l’économie dans le processus d’ouverture du pays sachant que le cas du Tourisme montre qu’il a dû augmenter le budget du ministère de façon conséquente pour le développement des délégations à l’étranger, la promotion et la communication internationale, etc ?
Il est certes toujours question d’allocation des ressources publiques, mais la question n’est pas là à mon sens. Il s’agit de répondre à la question de savoir comment maintenir la compétitivité du Maroc et continuer à créer le maximum de richesses chez nous pour améliorer le niveau de vie de nos concitoyens. Un pays sera riche ou pas en fonction des emplois qu’il est capable de générer à partir des activités qu’il réalise sur son sol. Il s’agit donc de savoir, face à l’obligation d’ouvrir notre marché, ce que nous pouvons continuer à produire nous-mêmes et ce que nous devons faire pour maintenir notre compétitivité. Il s’agit d’avoir une politique économique orientée vers l’ouverture inéluctable du Maroc, mais qui évite de le transformer en un simple grand marché pour les produits fabriqués à l’étranger.
Entretien réalisé par
Afifa Dassouli