Tout circule ! À L’heure de la mondialisation, biens et services se baladent à travers le monde de plus en plus facilement. Le Maroc comme d’autres pays est signataire, d’un ensemble d’accords et de conventions libéralisant les échanges commerciaux. Le Royaume a pris un certain nombre d’engagements vis-à-vis de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et dans le cadre des ALE , signés avec l’Union Européenne, les Etats-Unis et la Turquie. La suppression des prix de référence sur les importations, entrée en vigueur le premier août 2002, s’inscrit dans cet esprit. Le pays s’ouvre vers l’extérieur…Mais, d’autre part, elle a favorisé certains importateurs malveillants pratiquant des méthodes fallacieuses telles que la sous-facturation et la fausse déclaration. Ainsi, un tapis à base de fil de viscose coûte sur les marchés internationaux entre 15 et 20 dollars/m2 et est importé avec une valeur déclarée à la douane de 11 Dhs/kg ou encore un tapis à base de fil de polypropylène déclaré à 06 Dhs/kg, ne représente même pas la valeur de la matière première qui le constitue (voir tableau). Des méthodes mettant sérieusement en péril les industries nationales par le biais d’une concurrence malsaine et déloyale avec tout ce que cela engendre comme perte de compétitivité, d’emplois. L’Etat souffre aussi d’un manque à gagner au niveau des recettes fiscales. L’inquiétude des industriels grandit. Ils revendiquent le recours à des référentiels. Une façon pour les services des Douanes d’avoir des valeurs indicatives précises pour les produits finis, en dessous desquelles ils devront s’interroger sur la véracité de la déclaration de l’importateur.
Depuis plus de deux ans, les souks du pays assistent à une entrée massive et continue en quantité très importante de tapis en provenance de l’Algérie. Voilà le deuxième problème des industriels nationaux! La société algérienne du nom de Tapis d’Or a su s’approprier la demande du marché local et a réussi, au grand dam des industriels marocains, à l’adapter à des bourses marocaines très plates. Un tour d’horizon auprès des marchés de Casablanca révèle que le commerce de ces tapis constitue un phénomène inquiétant l’équilibre du tissu socio-économique du pays. Ainsi au Maroc, des investigations ont révélé que cette marchandise de contrebande entre illégalement au Maroc à partir du village Bendrar frontalier de l’Algérie correspondant au point de départ pour la distribution et la vente de ce tapis dans tout le Royaume notamment dans les marchés de Bendrar, Souks El Fallah et Al Qods à Oujda, les marchés de tapis à Berkane, Nador, Beni Mellal, Agadir, Inezgane, Souk Koréa et Derb Soltane à Casablanca, Casa Barata à Tanger.
Sur le terrain
Les pérégrinations enquêteuses ont commencé un vendredi à Derb Soltane, zone réputée pour la vente de ces fameux tapis. Évidemment, mauvaise décision ! Ce jour-là, sous un soleil de plomb, seuls baskets, tee-shirts, produits de maquillage artisanal et confiseries s’offrent aux acheteurs potentiels. Nombre de commerces ont baissé leur rideau. Deuxième possibilité, se rabattre sur Korea. Mais là encore, le jour est mal choisi. Restent les Habous…Le Paradis des touristes recèlera-t-il les objets tant convoités ? Très vite, le patron d’une échoppe nie vendre ce genre de marchandises “ qui n’intéressent pas sa clientèle qui est prête à mettre le prix car en quête de qualités, d’artisanat ”. Ces tapis seraient-ils donc une pure chimère… Pas tout à fait ! D’insistance en compliments, une œuvre en polypropylène d’une dimension de trois mètres sur deux est dépliée. Son prix : 450 Dhs. Aucune précision sur sa fabrication ni sur sa provenance. Rien de bien sérieux à se mettre sous la dent.
Une seule issue, retourner à Koréa. Sur place, le palais des mille et un tapis ouvre ses portes. Le tapis en polypropylène, coûtant quatre cents dirhams aux Habous, est proposé à sept cents dirhams. Sans ristourne. Un peu plus loin, une étiquette attire le regard. L’œil est aimanté par des mots étincelants, “Tapis d’Or”. Une pépite, une mine d’or a été trouvée ! Mais la discrétion est primordiale. Pas question de divulguer des informations aux yeux et aux oreilles de tous. Un dédale de tapis enroulés mène à l’arrière-boutique, le confessionnal idéal ! “ Ces tapis sont fabriqués par une usine à Oran en Algérie ”. L’homme n’est qu’un intermédiaire.
“ Je les reçois directement ici à Casa, mais j’ai entendu dire qu’ils venaient de Bendrar, ville près de la frontière maroco-algérienne. Certains disent même qu’ils sont le fruit de la contrebande. ” Quant au prix, l’offre du marchand de Koréa se situe dans la même fourchette que son “ homologue haboutien ” ! Une différence de deux cent cinquante Dirhams avec le tapis vendu légalement par un fabricant national, qui souffre très certainement de cette concurrence déloyale. Un marché informel qui convient tout à fait aux acheteurs, toujours preneurs d’un produit moins cher ! Reste que le secteur national est largement gangrené par ces manœuvres prohibées. Des procédés illicites qui, pour opérer aussi efficacement, doivent certainement être munis d’une soupape de sécurité… !
Ingrid Ober
et Hassan Zaatit