La Nouvelle Tribune : Que faut-il faire pour juguler les bulles entre l’investissement et le secteur industriel ?
M. Tarik Sijilmassi : Pour ma part, je pense qu’il faut faire attention parce que le secteur financier n’a pas une santé irréprochable, pouvant créer une espèce de bulle financière qui soit déconnectée d’un tissu industriel fragilisé, parce que confronté à la problématique de la mondialisation. Il est donc extrêmement important que d’un côté on ait, à force, un secteur financier, ce qui est normal, mais que de l’autre côté ce secteur financier se mette au service d’une industrie marocaine, d’une agriculture marocaine ou d’une société marocaine qui doivent se développer au même niveau. Autrement dit, ce décalage risque de créer une bulle entre une finance forte et un secteur industriel faible.
Dans quel contexte, HEC peut-elle être le vecteur de la promotion de l’investissement étranger au Maroc ?
Il faut dire que l’école HEC a beaucoup de représentants au Maroc. Les anciens de HEC regroupent à peu près 80 personnes. Si vous ajoutez à ce nombre ceux qui ont fait le master, nous avons au bout du compte pas mal d’ambassadeurs du Maroc. L’Association de l’école HEC à travers le monde est aussi très présente notamment dans le domaine économique au même titre qu’un certain nombre d’écoles. Il est important que nous puissions capitaliser, nous autres Marocains, cette bonne image que nous avons auprès de HEC. Et l’Association possède un certain nombre d’opérations d’envergure pour aider dans ce sens.
Quel est aujourd’hui le positionnement du crédit agricole dans le secteur bancaire?
Le Crédit agricole est une banque universelle. C’est un instrument au service de la politique agricole de l’État. Elle est définie par ceux qui en sont responsables. Le Crédit agricole, à son niveau, a la responsabilité d’être un instrument performant. A ce titre, il a la responsabilité de mettre en place une politique performante. Et c’est ce slogan que nous déclinons en un message unifié. C’est-à-dire que le Crédit agricole est la banque de l’agriculture, la banque de l’agro business et la banque des particuliers. Sur chacun des trois segments, nous pouvons être performants. Et nous sommes en train de mettre en place tout l’outil qu’il faut pour atteindre cette performance.
Où en êtes-vous avec l’endettement des agriculteurs ?
Sur ce volet, il y a deux problématiques. L’une concerne le passé et l’autre se rapporte à l’avenir. Pour le premier cas, il y a eu des opérations de traitement du surendettement des agriculteurs parce qu’ un certain nombre d’agriculteurs avaient accès à des financements dans des conditions qui dépassaient les normes pour eux-mêmes. Car surcharger quelqu’un de dettes est quelque chose qui est néfaste pour l’agriculteur même. Certes, il y a eu des facteurs exogènes qui ne sont pas des responsabilités de l’agriculteur, notamment le fait qu’il y a eu un cycle de sécheresse. Donc la solution, nous l’avons trouvée par cette fameuse opération de traitement qui a concerné 95 000 personnes. Ce qui a permis de les faire intégrer dans le giron des agriculteurs finançables. Maintenant, la problématique, c’est d’éviter que ce genre de situation ne se reproduise à l’avenir. Pour cela, nous distinguons deux formes d’agriculture : celle qui est solvable et celle qui ne l’est pas. Il faut donc répertorier ce type d’agriculture et mettre en place les instruments nécessaires. Et d’autre part, l’agriculture qui peut avoir des difficultés d’accès au financement et pour laquelle il y a cette fameuse convention entre l’État et le Crédit agricole pour combler ce gap et faire en sorte que cette population puisse accéder au financement.
Qu’en est-il de la bancarisation du pays ?
C’est une problématique beaucoup plus vaste et qui se retrouve au niveau de toute la société marocaine. Nous devons tendre vers l’inclusion de toutes les couches de la population dans le giron de l’économie organisée. C’est-à-dire aller vers la bancarisation. Simplement, si nous voulons agir ainsi, nous devons prendre conscience des réalités économiques de ces populations et non pas leur imposer en les sommant de s’adapter au mode de bancarisation que l’on trouve dans les centres villes. Bien au contraire, il faut inventer des modes de bancarisation qui s’adaptent à leur mode de vie. Je pense notamment au système d’agences mobiles, des banques de proximité. Bref, un certain nombre de systèmes qui permettent de concilier la réalité économique de la vie de ces gens et le système bancaire moderne. Il faut avoir l’humilité parfois d’accepter que les gens ne soient pas obligés de faire le déplacement vers vous, mais que c’est à vous de faire ce déplacement vers eux. Je pense que c’est cela le plus important.
Entrevue réalisée
par Mamady Sidibé
HEC au grand complet
Quand les Directeurs Généraux du Crédit agricole, de la CDG et les étudiants ainsi que les masters de HEC-Paris se rencontrent avec des invités de marque, ce n’est certainement pas pour faire dans la dentelle. Surtout lorsqu’il s’agit d’un sujet d’actualité aussi intéressant que «le pôle bancaire et financier au Maroc : réformes et enjeux». Ce mardi 27 avril, dans un grand palace de Rabat, ils ont tous répondu présents à l’appel. Je veux parler des Marocains, anciens lauréats de cette école prestigieuse de Paris. Réunis autour d’un dîner, pour l’occasion, les anciens et les nouveaux «HECéistes» n’ont pas tardé à donner le ton, une fois que le débat a été lancé. Et les orateurs, MM. Mustapha Bakkouri et Tarik Sijmalssi, respectivement Directeur Général de la CDG et du Crédit agricole, ont d’abord procédé à un éclairage sur la question. Dans leur bref exposé, les deux intervenants ont passé en revue les différentes problématiques du secteur bancaire et financier du Maroc tout en faisant quelques ébauches de solutions. En effet, les banques marocaines, selon les conférenciers, doivent tout mettre en oeuvre pour être au rendez-vous de Bâle II qui pourrait leur permettre d’affronter la concurrence extérieure. C’est aussi le cas du tissu industriel, lequel est appelé à se moderniser dans le cadre de la mondialisation. Dans leurs exposés, l’accent a été mis également sur la performance, facteur clé de la compétitivité. Pour l’assistance, l’occasion a été propice pour échanger les points de vue et lever certaines zones d’ombre notamment sur la capacité des entreprises marocaines à faire face à la concurrence internationale ou encore le rôle de l’État à juguler la surliquidité sur le marché. D’autres questions ont été abordées, essentiellement la bancarisation du pays, tout comme le secteur de l’assurance n’a pas été oublié ainsi que la prévoyance et la retraite. In fine, c’est dans une ambiance bon enfant que la conférence a pris fin vers 23 heures.
M.S.