La présentation du Rapport "5+5, l'ambition d'une association renforcée", élaboré par onze membres du "Cercle des Économistes Français", qui traite de l'avenir des relations entre les cinq pays du sud de l'Europe et les cinq pays du Grand Maghreb, par les éminents Professeurs M. Jean-Marie Chevalier et Christian De Boissieu, membres du Cercle, a attiré du beau monde. Le Ministre des Finances, M. Fathallah Oualalou a planté le décor de la Conférence-débat portant sur le Rapport élaboré par la quintessence des économistes français, en posant aux conférenciers deux questions principales: Quel est bilan du processus de Barcelone? et que ce passera t-il après l'élargissement de l'Union aux 10 pays de l'Est à partir du 1er mai 2004?.
A ces questions, M.Christian De Boissieu, vice-président du "Cercle des Économistes Français", a tenu à apporter des réponses. A la crainte que pose le processus d'élargissement de l'Union Européenne à l'Est aux pays du Maghreb, M. De Boissieu décèle des avantages en ce sens que l'élargissement va ouvrir des brèches pour les pays de la rive du Sud. Pour lui, "la vie n'est pas un jeu à somme nulle, qui se résume au fait que quand certains gagnent d'autres perdent automatiquement". Seulement, quant on sait que depuis 1989, l'Union européenne a investi 60 milliards d'euros dans les pays de l'est et seulement 15 milliards dans ceux du Maghreb, on est en droit de craindre que les nouveaux entrants soient privilégiés pour constituer le moteur de la croissance de l'Union au détriment du Maghreb. Et même au cas où l'élargissement serait bénéfique, les pays du Maghreb seraient appelés à être plus concurrentiels. Partant, souligne M. De Boissieu, "c'est le moment de s'arc-bouter sur le partenariat 5+5 pour aller plus loin". Et pour aller plus loin, aux yeux des membres de la crème des économistes français, il n'y a nécessité de se rapprocher des idées développées par le président de la Commission européenne, l'italien Romano Prodi: "moins d'adhésion et plus d'association". C'est cette nouvelle vision politique de voisinage que conceptualisent les auteurs du rapport sous le vocable "l'association renforcée" qui dynamisera le processus de Barcelone qui a laissé "un goût d'inachevé". Selon M. Boissieu, "si le processus de Barcelone a joué un rôle de catalyseur dans les relations Euro-Méditerranéennes, il n'a pas répondu à l'ensemble des enjeux". D'où la nécessité d'une "association renforcée". Cette dernière doit s'organiser autour de quatre axes fédérateurs. D'une part, l'élargissement du champ des coopérations. En termes plus clairs, plus de domaine a priori à exclure du champ de partenariat Euro-Med, y compris l'agriculture et l'immigration qui étaient exclues du partenariat né à Barcelone. D'autre part, augmenter les interdépendances économique et commerciale à travers le développement des flux d'investissements directs. Par ailleurs, approfondir le volet financier afin de donner au partenariat les moyens financiers pour sa réussite. Enfin, doter l'Association de moyens institutionnels pour un suivi plus rigoureux des actions de coopération. L'absence d'institutions est considérée comme une des faiblesses du processus de Barcelone. Au niveau institutionnel, les membres du Cercle prônent, entre autres, la création d'un Conseil "Ecofin" qui rassemblerait les ministres des Finances et les Gouverneurs des Banques Centrales des pays "5+5", et la création d'institutions pour s'occuper de certains secteurs vitaux pour les deux rives de la Méditerranée comme le textile, l'agriculture, etc.
"Co-traitance"
Allant dans le même sens que son prédécesseur, M. Jean-Marie Chevalier, Pr à l'Université Paris-Dauphine et membre du Cercle, a souligné que la Méditerranée se trouve à la croisée des chemins. Elle doit s'intégrer davantage pour faire de la zone un des pôles de croissance mondiale. Pour M. Chevalier, "il y a entre l'Europe et le Maghreb un potentiel de coopération exploité à hauteur de 15 à 20 % seulement". Et d'ajouter que l'Europe, avec ces faibles ressources naturelles, sa population vieillissante et sa croissance économique au ralenti a besoin du Maghreb, espace encore en développement et disposant des ressources naturelles et humaines immenses. Du coup, sans un partenariat renforcé, on privera, la rive Sud d'une articulation rapide à l'économie mondiale, avec tous les risques politiques et sociaux que cela engendre au niveau de ces pays, et au pays de l'Union d'un relais de croissance qui lui fait cruellement défaut actuellement. Pour éviter qu'un tel scénario se produise, il faudra mettre un accent particulier sur le volet investissement afin de combler le retard accumulé par la zone. Ces investissements doivent s'orienter de manière prioritaire vers cinq créneaux stratégiques pour les deux côtés de la rive: l'agriculture & l'agro-alimentaire, l'énergie, les technologies de l'information, le textile/habillement et le secteur automobile. Pour le textile/habillement et l'industrie automobile, "il faudra innover en optant surtout pour la co-traitance créatrice de valeur pour les deux partenaires", fait remarquer M. Chevalier. Pour lui, aucun sujet ne doit échapper à la négociation, y compris l'agriculture. reconnaissant que les subventions agricoles des pays développés qui se chiffrent à plus de 250 milliards de dirhams posent d'énormes problèmes aux pays du Sud, M. Chevalier estime "qu'un débat et une concertation sont indispensables entre les deux partenaires au moment où la PAC se réforme". Au niveau du textile/habillement, les deux partenaires semblent sur la même longueur d'onde quant à la menace chinoise. Du coup, les reconfigurations du partenariat Euro-Med sont nécessaires au niveau de ce secteur stratégique pour les deux partenaires. Face à la menace venant de l'Est, "il faut agir en substituant la co-traitance à la sous-traitance afin de privilégier les objectifs de qualité, la création de valeur et de créativité", avance le Pr de Paris-Dauphine. Les craintes de M. Chevalier sont partagées par le Président de l'Amith M. Salaheddine Mezouar qui prône "une alliance entre entreprises du Sud et du Nord de la Méditerranée et un positionnement sur les produits à plus forte valeur ajoutée du fait de l'impossibilité de concurrencer les produits chinois par le biais des prix bas".
Win-win
Reste que seul l'investissement massif peut permettre aux pays de la zone d'être compétitif au niveau du concert de la mondialisation. Or, pour le moment, les flux d'investissement vers les pays du sud de la Méditerranée sont non significatifs, et plus grave encore, les PME, qui constituent le rempart industriel de ces pays, sont marginalisées. Face à cette situation, tout en appelant à l'augmentation des flux d'investissements directs européens vers la rive Sud, les économistes du Cercle prônent également un Plan Marshall pour cette zone. Intervenant lors du débat, M. André Azoulay, Conseiller de SM le Roi, a souhaité "une approche plus pragmatique que le plan Marshall". Partant du fait que les investisseurs européens exigent des retours sur investissements de 15 à 20 % dans les pays du Sud alors qu'ils se contentent de seulement 5 à 6 % au niveau des pays développés, arguant le risque-pays, M. Azoulay se demande pourquoi "l'Union européenne ne met pas en place une assurance pour une mutualisation des risques que représentent les pays du Sud".
Une chose est sûre, les pistes avancées par les uns et les autres contribueront certainement à baliser l'horizon pour un partenariat gagnant-gagnant qui devient plus qu'une nécessité aussi bien pour les pays du Sud en développement et disposant d'une main-d'œuvre abondante et bon marché que pour les pays du nord en mal de croissance et frappés par le vieillissement de leurs populations.
Moussa Diop