La Nouvelle Tribune : Aujourd’hui, on ne peut pas parler de mise à niveau sans les PME-PMI. Comment votre Fédération voit-elle ce processus ?
M. Hammad Kassal : Notre organisation a été partie prenante de la question de mise à niveau dès le départ. Avec l’arrivée du nouveau Gouvernement, nous avons mis en place un Comité national de mise à niveau où tous les opérateurs économiques sont présents. Il y a maintenant une politique, dans ce sens, qui est là. Nous ne pouvons pas faire un jugement parce qu’elle est nouvelle. Cependant, il faut l’évaluer pour voir si vraiment nous sommes sur la bonne voie ou non. Selon les dernières informations, il y a eu plus de 300 000 personnes qui ont visité le site de la mise à niveau. Ce qui n’est pas mal du fait déjà qu’autant de personnes s’intéressent à la question de mise à niveau. Seulement, beaucoup de PME-PMI restent indécises vis-à-vis de la mise à niveau. C’est une idée qui n’est certainement pas claire dans leur tête. C’est pour cela que notre Fédération fait un travail pédagogique sur le terrain, un travail de proximité, le porte-à-porte pour amener ces indécis à adhérer au programme de la mise à niveau. Bref, nous travaillons de sorte à faire comprendre aux responsables de PME-PMI l’importance de saisir la chance qui leur est offerte ainsi pour moderniser leur entreprise.
Quels sont vos arguments en la matière ?
Dans le programme de la mise à niveau, il y a trois volets importants. Tout d’abord le diagnostic stratégique pour savoir quelles sont les difficultés de l’entreprise. C’est l’Agence nationale de la PME-PMI qui prend en charge 80 % des financements. Les faiblesses et les forces, une fois détectées, un plan de mise à niveau est élaboré. Si c’est la formation qui manque à l’entreprise, l’OFPPT assure cette formation à hauteur de 90 % du coût. S’il s’agit d’un problème d’investissement et de matériel, le système bancaire assure jusqu’à des taux de 4,6 %. Toutefois, à ce niveau, les banques restent toujours réticentes. Elles exigent, en plus de la garantie de la CCG, la garantie personnelle du promoteur. Selon des informations concordantes, les banquiers demanderaient des garanties représentant plus de 200 % du crédit. Il est évident que cette démarche des banques n’est pas la philosophie du programme de mise à niveau. C’est pour cela que le ministère de tutelle a demandé que les choses soient clarifiées pour que la mise à niveau se traduise dans les faits. Car on ne peut parler d’un taux de 4,6 % d’un côté et demander une garantie qui dépasse les 200 % du crédit de l’autre.
N’est-il pas temps de recentrer le discours de la mise à niveau en direction des banques qui constituent le handicap le plus difficile à franchir ?
Ce qui est tout à fait juste. Nous agissons dans une économie de marché et la banque reproche aux PME-PMI leur manque de transparence. C’est-à-dire que leur système de comptabilité n’est pas fiable, que les PME-PMI fournissent des informations erronées. Et par conséquent, la banque ne peut pas s’engager. Si le banquier n’a pas tort à 100 %, il y a tout de même une exagération. Car mettre toutes les PME-PMI dans le même sac relève de l’erreur. Certes, il y a une créance en souffrance de 42 milliards de dirhams dans le secteur bancaire. Seulement, dans cette créance, la PME-PMI ne représente que 6 %. Ce sont les grandes entreprises qui sont à l’origine des difficultés du système bancaire marocain. D’ailleurs, ce n’est pas la PME-PMI qui a fait tomber le CIH ou encore la BNDE. Alors, je pense que ce ne serait pas juste de faire payer ce lourd héritage à la PME-PMI. C’est pour cela que nous cherchons à recentrer le débat pour amener ces banquiers à considérer la mise à niveau comme facteur de modernisation, de productivité et de compétitivité. C’est l’économie marocaine, dans le cadre de la mondialisation, qui est en jeu. Car le système bancaire, au lieu de se transformer en cartel, doit aider la PME-PMI à devenir transparente. Pour faire face à cette question de transparence, notre Fédération vient de signer une convention avec les experts comptables pour rendre le visa du bilan obligatoire par ces experts en vue de rassurer nos bailleurs de fonds. L’autre démarche est d’abroger l’obligation de recourir aux commissaires aux comptes à partir de 50 millions de dirhams. Nous voulons ramener ce montant à 30 ou 20 millions de dirhams pour que la PME-PMI puisse y recourir . Enfin, il y a la démarche pédagogique et manageriale visant à faire entrer les PME-PMI dans le formel. Car en les faisant sortir de l’informel, elles peuvent accéder aux crédits, aux garanties et aux marchés publics.
Votre Fédération est très active ces derniers temps. Quelles sont les raisons de ces différents déplacements à travers le pays ?
Depuis les élections de la nouvelle équipe de la Fédération, en juillet 2003, nous avons mis en place un plan d’actions très ambitieux qui s’étale sur trois ans. L’objectif premier de ces déplacements est de renforcer notre présence sur le plan structurel. En effet, 95 % du tissu économique national sont constitués de PME-PMI. Malheureusement, il se trouve que ces établissements, dans leur grande majorité, ne connaissent pas le monde associatif. Notre rôle est donc d’aller vers ces PPME-PMI, dans les régions, et leur dire, dans le cadre de libéralisation et d’ouverture, qu’elles ne peuvent survivre qu’au sein d’une organisation comme la FMPME-PMI, pour défendre leurs intérêts. Et cette institution n’est forte que si elles adhèrent massivement. Il doit donc y avoir une symbiose entre la Fédération et l’ensemble des PME-PMI. Nous devons faire un lobbying auprès des décideurs pour sauver ce qui peut l’être des PME-PMI et surtout pousser les jeunes entrepreneurs à créer des entreprises. Par notre démarche, nous voulons aussi redonner confiance aux associations professionnelles qui doivent évoluer avec les changements en cours dans le pays pour faciliter la création d’entreprise.
La création d’entreprise signifie la création de richesses. Est-ce à dire aujourd’hui que les conditions s’y prêtent pour les porteurs de projets ?
Comme on le dit, chaque siècle a ses idées et ses hommes. Le siècle dans lequel nous vivons aujourd’hui est basé sur un progrès continu et durable. Notre pays ne peut s’intégrer dans un processus de globalisation qu’avec des hommes et des femmes qui sont capables de créer la richesse et cela passe par l’exploitation des potentiels existants. Or en la matière, notre pays recèle des hommes et des femmes de grande qualité. Malheureusement, leurs énergies ne sont pas canalisées pour qu’ils puissent transformer leur volonté en action sur le terrain. Certes, aujourd’hui, il y a une certaine amélioration des conditions de création d’entreprise. Nous commençons à voir de la visibilité par rapport à ce qui nous attend. Cependant, il existe encore beaucoup d’obstacles qu’il faut lever pour asseoir les conditions nécessaires et suffisantes pour que nous puissions motiver les jeunes, au lieu d’attendre l’administration, d’aller initier leur propre entreprise. Un autre volet plus important est celui du financement. Les instruments qui existent aujourd’hui sont ceux de la mise à niveau. Il faut donc mettre en place un système de financement dédié spécifiquement à la création d’entreprise.
Quelles sont, selon vous, les vrais obstacles à la création d’entreprises au Maroc ?
Le premier obstacle est d’ordre psychologique. C’est aussi une question de mentalité. Au Maroc, nous sommes un pays agraire et rural. Nous n’avons pas une grande histoire industrielle ou d’entrepreneuriale. La meilleure façon d’amener ces jeunes à créer leur propre entreprise est d’abord de les former. Il faut remodeler même sur le plan pédagogique les programmes en ce qui concerne les écoles et les universités pour introduire la notion d’entrepreneuriat. La Fédération vient de signer une convention avec l’Agence du nord pour créer un institut de formation des créateurs d’entreprises. Ainsi tout jeune, détenteur d’une idée et qui y accède, sortira, au bout de trois ou six mois, avec un projet finançable, réalisable et pourra même être parrainé par un entrepreneur jusqu’à ce qu’il soit capable de bien gérer son entreprise. Le deuxième volet est celui de l’environnement. A ce sujet, un effort soutenu en matière de procédures administratives a été fait. Au Centre régional d’investissement de Safi, par exemple, on peut créer aujourd’hui une entreprise en une heure. Ce qui est également le cas pour l’obtention des autorisations de construire. Le deuxième volet est celui du financement où encore les banquiers restent dubitatifs. Le nombre très limité de dossiers acceptés pour la création d’entreprise atteste cette réalité. Au délicat problème de financement s’ajoute le problème des zones industrielles, qui ne sont pas encore à la portée de tout le monde. Dans les zones défavorisées, il serait souhaitable que les terrains soient cédés gratuitement. En France, par exemple, il y a la loi sur l’initiative économique qui permet la création d’entreprise avec un euro. Au Maroc, on peut aussi délimiter le capital social pour permettre à toute personne qui la possibilité d’investir, de créer son entreprise sans aucune entrave. L’accès au marché, notamment le marché public, est également une difficulté pour les PME-PMI nationales. Il faut qu’il y ait une synergie entre les grandes entreprises et les PME-PMI.
Propos recueillis
par Mamady Sidibé