Les intégrales de l’Investissement qui se sont déroulées les 11et 12 décembre 2003 au Palais des Conférences de Skhitat, organisées par le dynamique Hassan BERNOUSSI, Chef de la Direction des Investissements Extérieurs, ont été une excellente initiative.
D’abord, par la qualité des participants mais aussi, par le thème choisi. L’Investissement est un acte économique qui a aussi des implications humaines et culturelles. Le caractère culturel de l’investissement n’a pas fait l’objet d’analyses approfondies ou de colloques dédiés. C’est, surtout, le côté économique qui a eu les faveurs internationales. Et pourtant, la croissance économique n’est pas une fin en soi. Elle doit servir le développement économique et social de la nation. L’investissement extérieur en particulier, se traduit par des échanges culturels et sociaux susceptibles de modifier les comportements et les modes de pensée de la population. Ce sont ceux-là qui agissent sur le développement.
Quelles sont les implications de l’investissement extérieur sur la culture et la civilisation du pays d’accueil ? Y a-t-il une opposition catégorique entre les préoccupations économiques et financière de l’investissement et ses préoccupations culturelles et humaines ?
Je n’ai pas la prétention de répondre à toutes ces questions. Tout au plus, à mettre un certain nombre de réflexions susceptibles d’alimenter le débat.
Je voudrais, pour cela, faire trois observations préalables.
Première observation :
A la question “ l’investissement extérieur peut-il rapprocher les peuples et les civilisations ? ” :
La réponse est, évidemment, oui… dans la mesure où il est créateur d’emploi et de richesse pour le pays d’accueil. L’investissement extérieur est utilisé comme instrument pour encourager et accélérer les processus de paix. Par exemple, l’aide apportée par la Banque Mondiale à la Palestine dans le cadre du Programme MENA, sous l’impulsion des pays industrialisés.
Plus récemment encore, s’est tenue à Tunis la Conférence “ 5+5 ” qui propose de lancer des programmes d’investissement ambitieux dans les pays du Sud de la Méditerranée, en contrepartie d’actions susceptibles de réduire l’immigration illégale. Ces programmes sont financés par les pays du Nord et visent, en conséquence, à rapprocher les peuples et les civilisations des deux rives en réduisant les inégalités et en faisant de cette région un modèle de partenariat stratégique, propre à réduire le fossé économique et culturel entre les pays du Nord et du Sud.
Deuxième observation :
Ce débat s’inscrit dans le débat général sur des relations entre la mondialisation culturelle et la mondialisation économique. Depuis quelques temps, on parle beaucoup de la mondialisation. Mais elle est analysée le plus souvent en termes économiques dans la mesure où elle affecte quantitativement et qualitativement les échanges des biens et des services et dont, la production et la consommation.
Cette mondialisation s’oriente vers une unification totale de l’ensemble des marchés locaux et leur absorption complète par le marché mondial, sous l’effet de l’évolution technologique de l’information, la rapidité des échanges et la révolution dans les modes de transport.
Dans ce contexte, le transport aérien est un facteur essentiel de rapprochement des peuples et des cultures.
A cette question, se rattache également le phénomène de la mondialisation culturelle plus complexe et plus difficile à évaluer.
La mondialisation ne concerne plus seulement les marchandises, mais englobe les capitaux, la main-d’œuvre, les services, la propriété intellectuelle, la mondialisation des modèles de consommation, des styles de vie et, plus généralement, des cultures. On passe d’un monde de civilisation isolé fondé en quelque sorte, sur des espaces et des temps différents, à un monde unique caractérisé par un même espace (le marché mondial) et en même temps à la naissance d’une communication d’une communauté mondiale.
Cette universalité voit le passage d’une planète des “ civilisations closes ” à un “ monde clos ”. Mais, paradoxalement, ce monde clos est aussi un monde ouvert ; ouvert à l’ensemble des hommes grâce aux voyages, aux médias, aux mutations des transports et de la vitesse, à l’apparition de l’instantané et du direct et à la communication électronique.
Tous ces développements nous amènent à poser la question de savoir “ quels sont alors les effets de ces mutations sur les idées, la science, les techniques, le savoir-faire, la religion, les valeurs ” ?
Vers quel degré de tolérance ou d’aggravation des conflits et vers quel dialogue des cultures on va tendre ?
Troisième observation :
Je pense que cette mondialisation vers laquelle on évolue développe ses propres forces d’équilibre. On assiste alors au développement de la régionalisation qui relève, d’ailleurs, des mêmes mécanismes que la mondialisation. En effet, facteur d’intégration des économies, la régionalisation peut aussi être perçue comme un mouvement interne à la mondialisation.
Le processus est simple : la mondialisation s’exprime par la disponibilité de produits du monde entier sur un même marché et donc par une accentuation de la concurrence. La concurrence devient internationale ! Les entreprises doivent apprendre à réagir très vite aux changements. Elles investissement en flexibilité ! Elles mettent en œuvre de nouvelles méthodes de management : stock zéro, fabrication en petites séries, personnalisation des produits. De la production de masse, on passe à l’organisation de la production flexible. Et, évidemment, les échanges tendent de plus en plus à s’orienter vers des échanges de proximité.
Mondialisation-Régionalisation : c’est dans ce contexte qu’il faut placer le débat sur nos relations avec l’Union Européenne.
L’Europe vit, en effet, un phénomène de désindustrialisation à travers lequel la sous-traîtance est appelée à se développer. Et les entreprises européennes, pour rester compétitives, sont amenées à investir en flexibilité et à développer des relations de partenariat avec des firmes de régions économiquement, géographiquement et culturellement proches.
Cette stratégie de délocalisation repose sur des logiques mondiales de production, de distribution et de réduction des coûts.
Ainsi, à titre d’exemple, AIRBUS fait fabriquer une part importante de ses composants et pièces dans différents pays, avant de les assembler à Toulouse ou à Hambourg.
Chez Boeing, on assiste à la même politique.
En Inde également, sont installés les services après-vente de General Electric, American Express, Lufthansa, ainsi que de nombreux centres d’appel américains et de très grosses sociétés d’assurance et de crédit.
Dans le cadre de cette coopération régionale, Royal Air Maroc a créé avec Snecma, une “ joint venture ” avec la Société SMES spécialisée dans l’entretien des réacteurs et avec Boeing et Labinal la Société MATIS spécialisée dans le fabrication de câbles aéronautiques.
Et il est dans la nature des choses que notre premier partenaire sur la plan économique, financier, commercial et culturel, soit l’Europe !
Pour ce qui est du Maroc, 70 % de ses échanges extérieurs se font avec l’Europe. Ce flux d’échanges est favorisé par la proximité avec ce Continent et par les liens historiques qui nous rapprochent de l’Europe.
Au niveau des entreprises, nos managers sont largement influencés par la culture managériale européenne, ce qui est un facteur de rapprochement de nos civilisations.
Ceci dit, dans quelle mesure un investissement extérieur peut-il conduire à rapprocher les peuples et à aider au développement économique et social du pays d’accueil ?
Quelles interactions entre culture et investissement ?
Je voudrais formuler trois propositions :
Première proposition :
Pour que l’investissement extérieur soit générateur de progrès et de richesse, il faut que le pays d’accueil soit ouvert à la “ culture d’investissement ”.
C’est le cas du Maroc.
- La valeur ajoutée, qu’il faut promouvoir, représente la rémunération des facteurs de production, à savoir, le travail et le capital. La rémunération du facteur capital, c’est la rémunération de l’investissement, financé sur le long terme par l’épargne.
Ainsi, les deux sources de la valeur ajoutée, c’est-à-dire, de la création de richesse, sont le travail et l’épargne. Et c’est dans ces deux concepts que résident les valeurs d’une société marquée par la culture de l’investissement.
Une société qui valorise les entrepreneurs, le travail et l’épargne,
Une société qui légitimise le profit et la réussite.
Les investissements extérieurs contribuent à modifier les attitudes de la société à l’égard de ces valeurs.
Évidemment, ces valeurs doivent se traduire au niveau du comportement de toutes les composantes de la société, y compris dans celui de l’État.Dans ce contexte, le rôle de l’État est primordial. Il doit chercher dans le cadre de sa politique économique, à promouvoir ces deux facteurs, en menant une politique budgétaire qui favorise l’investissement avant la consommation.
L’État doit également assurer la stabilité du cadre macroéconomique par une maîtrise des déficits intérieur et extérieur et de la maîtrise de l’inflation afin de stimuler les investissements et donc, créer des emplois.
Sur ce plan, le Maroc a fait de grandes avancées. Manifestement, une culture budgétaire et financière, marque les concepts de prudence, de rigueur et de transparence , s’est généralisée à toutes les composantes de la société civile et politique. Une culture proche de celle des européens, lorsqu’ils établissent les critères de bonne gestion, relatives au déficit du Trésor, au taux d’inflation ou au niveau d’endettement. La politique macroéconomique menée par le pays est regardée à la loupe par les investisseurs et par les bailleurs de fonds. C’est cette politique qui représente leur meilleure garantie de remboursement. Si elle fait partie intégrante de la culture économique du pays, la confiance est encore plus forte. Il existe, à mon avis, un consensus et une vision commune sur ces principes entre les partis politiques, qui permet au processus de l’alternance de fonctionner, sans remettre en jeu les équilibres, susceptibles de peser sur les générations futures.
Deuxième proposition :
L’investisseur extérieur doit faire preuve “ d’une culture d’adaptation ” par rapport au milieu d’accueil, milieu marqué par une culture spécifique. Il doit :
• comprendre la culture du pays d’accueil,
• respecter sa civilisation,
• donner la priorité à l’emploi local,
• responsabiliser les agents locaux et leur déléguer les pouvoirs nécessaires en fonction de leurs compétences.
Ainsi, à titre d’exemple de coopération Sud-Sud, Royal Air Maroc a créé avec l’État Sénégalais la Compagnie Air Sénégal International. Au niveau de l’emploi, sur 470 agents de cette compagnie, seuls 8 sont de nationalité marocaine. Cette compagnie est gérée sur la base d’une stratégie développée par l’équipe en place indépendamment de la stratégie de la maison mère et tenant compte essentiellement des exigences et du développement de ses marchés.
• éviter la transposition systématique des modèles étrangers dans un contexte différent.
Troisième proposition :
A côté des objectifs économiques, l’investissement extérieur doit être guidé par “ une culture de solidarité ”.
La solidarité n’est pas la charité.
Il s’agit de la solidarité à l’égard des employés, de la société ou de la région. C’est le concept d’entreprise citoyenne qui investit dans le développement durable :
• protection de l’environnement,*
• politique de formation,
• transfert du know-how.
C’est une condition de survie pour l’entreprise et pour son environnement.
L’entreprise doit également développer des liens avec l’Universalité : aider à l’ouverture de l’Université au monde de l’entreprise (organisation de stages, séminaires, financement de programmes de recherches….).
L’investisseur extérieur n’apporte pas que des machines et des matières premières mais une culture, un savoir-faire, une expertise de développement et son devoir est d’en assurer la transmission.
CONCLUSION
1. Il existe entre l’investisseur extérieur et le milieu d’accueil des droits et des obligations réciproques à respecter de part et d’autre pour garantir la réussite des projets d’investissement.
2. Cela ne s’applique pas seulement aux investisseurs extérieurs mais avant tout, à l’investisseur national. Le flux des investissements extérieurs dépend de celui des investissements nationaux. Il y a une synergie entre les deux. C’est pourquoi, il me semble souhaitable de mettre en œuvre des actions spécifiques pour mettre en valeur le dynamisme des entrepreneurs marocains, commander des études sur les conditions de diffusion de l’esprit d’entreprise au sein de la société. Si donc l’investissement extérieur est un facteur de rapprochement des peuples, le modèle de la réussite d’un entrepreneur local, doit être un facteur d’intégration sociale.
3. Toutes les propositions énoncées plus haut ont un même creuset : la confiance ressentie par l’environnement dans le pays et dans le temps. L’investissement s’inscrit dans un projet à long terme. Et cette confiance se construit patiemment sur la base des valeurs économiques mais également politiques, dans le cadre d’une société tolérante et démocratique, comme la société marocaine.
Mohamed BERRADA
Président Directeur Général
de Royal Air Maroc