La Nouvelle Tribune: Quelle est la configuration actuelle de la consommation d’électricité ?
M. Ahmed Nakkouch : L’année 2003 a enregistré une forte hausse de la consommation nationale d’électricité atteignant près de 8% par rapport à l’année précédente et dépassant très nettement le taux de progression observé durant toutes ces dernières années se situant entre 5 et 6%. Cette hausse a été marquée essentiellement par la demande de la clientèle directe de l’ONE, en particulier les ménages dont le taux d’accroissement a atteint plus de 14,2% et le segment des clients alimentés en Moyenne Tension, aussi bien agricoles qu’industriels, qui a dépassé 11%.
Allez–vous jusqu’à mettre en place des cellules de crise pour gérer ces périodes de pic de consommation ? Si oui, lesquelles ?
Signalons ici à ce propos que l’ONE a assuré, au plus fort de la période caniculaire qui a sévi cet été dans notre pays, la satisfaction de la demande en électricité en toute sécurité alors que celle-ci a atteint des pics de consommation en hausse de près de 12% par rapport à l’été précédent. Ceci témoigne de la capacité de l’ONE à faire face aux besoins d’électricité liés aux événements climatiques à caractère conjoncturel et ce de manière maîtrisée dans le cadre de la politique mise en place depuis déjà plusieurs années de gestion de la demande globale au niveau national.
La présente vague de froid est gérée dans ce cadre et ne requiert aucun dispositif particulier en termes de gestion du système offre-demande dont l’équilibre est assuré normalement. A noter que l’an dernier à la même époque lors de la sévère vague de froid affectant l’Europe, l’ONE a alimenté le marché espagnol à plusieurs reprises à travers l’interconnexion Maroc-Espagne pour aider à satisfaire les pics de consommation enregistrés à cette occasion en Andalousie.
Court-on le risque de délestages éventuels sur l’une de vos branches de consommation (grands consommateurs, ménages)?
Les capacités de production disponibles dont dispose aujourd’hui l’ONE et celles en cours de réalisation et de développement ainsi que l’organisation mise en place permettent d’assurer la satisfaction de la demande nationale en toute sécurité et ce jusqu’en 2008. Ces moyens permettent aussi de parer toute situation conjoncturelle liée à des aléas climatiques .Signalons en plus de cela que la bonne pluviométrie enregistrée ces dernières semaines a contribué à renforcer la capacité mobilisable des moyens de production du parc hydraulique de l’ONE, ce qui est en soi un élément d’assurance supplémentaire en termes de sécurité d’alimentation électrique du marché national.
En termes de développement dans l’avenir, quels sont les grands chantiers en cours ou envisagés ?
Les projets les plus importants de l’ONE sont recensés dans plusieurs domaines. Relativement au Programme d’Électrification Rurale Global (PERG), cofinancé par les collectivités locales, les foyers bénéficiaires et l’ONE ( 60% du coût du programme), lancé en janvier 1996, et qui vise l’électrification rurale de l’ensemble du pays dans un objectif clair de développement socio-économique et de mise en valeur du monde rural, nous avons pu électrifier plus de 11.000 villages. En termes d’évolution, le taux d’électrification du milieu rural qui était de 18% en 1995 a atteint 55% à fin 2002. Ce taux est appelé à s’élever jusqu’à 62% à la fin de cette année. Il a été décidé d’en accélérer le rythme en passant à une moyenne de 1000 à plus de 3 000 villages/an sur la période 2003-2007 de manière à atteindre l’électrification générale du Royaume à l’horizon 2007. D’autres projets de construction et de transport d’électricité sont en cours, notamment la Centrale à Cycle Combiné de TAHADDART, au sud de Tanger. Il consiste en la conception, la construction, la mise en service et l’octroi d’un droit de jouissance pour l’exploitation et la maintenance d’une centrale à cycle combiné, d’une puissance de 385 MW, utilisant le gaz naturel de redevance perçu par l’État Marocain et répondant aux normes environnementales de la Banque Mondiale. Il sera mis en oeuvre par une société de projet de droit marocain dans laquelle 48% du capital sera détenu par l’ONE, 32% par Endesa Europa et 20% par Siemens Project Ventures. Les travaux de réalisation ont débuté en mars 2003, et sa mise en service est prévue pour avril 2005. Quant à la station de Transfert d’Énergie par Pompage à Afourer (463 MW), pour optimiser son parc de production, dont la mise en service de la STEP est prévue pour décembre 2004. Le montant de l’investissement est de 1.600 millions de Dhs et est financé par la Banque Européenne d’Investissement et le Fonds Arabe de Développement Économique et Social.
En outre, l’ONE vient de finaliser la réalisation des usines du complexe hydroélectrique Ahmed El Hansali-Aït Messaoud sur l’Oued Oum-er-Rbia, dans la province de Béni Mellal. Les usines projetées au pied des barrages Dchar El Oued - Aït Messaoud, développeront une puissance totale de 98,4 MW et produiront, en année de moyenne hydraulicité, 234 GWh.
D’autres chantiers visant l’amélioration des performances de la centrale thermique de Mohammedia et de son impact sur l’environnement (travaux sur site vers fin 2005), la mise en place du Parc éolien d’Essaouira 60 MW de puissance installée (livraison au printemps 2004), la Conversion de turbines à combustion en cycle combiné à Laâyoune (achèvement fin 2004).
Et en termes de projets de développement?
Aussi bien en production qu’en transport, nous sommes sur des projets d’envergure. Le second Cycle Combiné, après celui de Tahaddart, est en cours de développement par l’ONE dans le cadre d’un partenariat public-privé. Il sera implanté au nord du Maroc, à proximité du Gazoduc Maghreb-Europe. Sa mise en service est prévue pour fin 2008. Le Complexe hydroélectrique de Tanafnit – El Borj dans la province de Khénifra (44 MW) sera livré fin 2006, le Parc Eolien de Tanger (140 MW) pour fin 2006, la Centrale thermo-solaire de Aïn Beni Mathar, au sud de Tanger (230 MW) dont l’achèvement est prévu pour fin 2007, sont autant de projets de taille envisagés. Il convient de signaler qu’un Prix International a été décerné à l’ONE, pour sa contribution à la promotion et au développement de la technologie thermo-solaire, par l’Association Européenne de l’Industrie de la Production Thermo-Solaire et l’Association Américaine des Industries de l’Énergie Solaire, pour le développement de ce projet, dans le cadre de la «Conférence Internationale sur l’Expansion des Marchés de l’Énergie Solaire». Pour ce qui est du transport, le programme d’équipement du réseau, en cours de réalisation, a pour objectif l’augmentation de la capacité de transit d’interconnexion entre le Maroc et l’Algérie et le doublement de celle du Maroc et l’Espagne. Ceci permettra d’accroître le volume des échanges d’énergie électrique entre le Maghreb et l’Europe et assurera ainsi l’intégration du Marché Maghrébin au Marché européen.
Il vise aussi à renforcer la sécurité et la fiabilité du réseau et à préparer l’ouverture du secteur de l’électricité du Maroc à la concurrence. Il prévoit également le renforcement du réseau national de transport 400, 225 et 60 KV. Ce projet requiert un montant d’investissement de 3 milliards de Dhs. Signalons à ce titre que le raccordement de la ville de Boujdour a été réalisé et sa mise en service est programmée avant la fin du mois de décembre 2003. D’autres projets importants en cours d’étude ont trait au raccordement du site touristique «Plage Blanche» situé à l’ouest de Guelmim, dans la région d’Agadir, au développement du réseau 60 kV de la région de Loukkos, et des réseaux THT et HT desservant la région de l’oriental.
Le renouvellement du centre de téléconduite national (Dispatching National) est aussi dans le pipe.
En bout de chaîne, le consommateur, en général, bénéficiera-t-il de prix moins élevés?
Tous ces projets s’inscrivent dans le cadre de la modernisation du secteur électrique national et de l’ouverture progressive du marché de l’électricité à la concurrence dont l’objectif stratégique est de permettre aux opérateurs économiques nationaux qui devront affronter l’ouverture du marché national aux échanges avec les pays européens , dans le cadre de l’Accord d’Association qui entrera en vigueur en 2010, d’accéder à un prix de l’électricité aussi compétitif que celui de leurs concurrents.
L’ouverture du marché permettra ainsi une vraie compétitivité entre les différents producteurs privés et fera bénéficier les clients de toutes les efficiences du secteur.
Il faut également signaler à ce propos l’actuelle refonte de la fiscalité qui se traduira par une baisse du prix de l’électricité de l’ordre de 5 centimes par KWh pour tous les opérateurs économiques.
Quels sont les principaux axes de l’orientation stratégique de l’Office?
Les principaux axes de la stratégie définis par l’ONE reposent sur la modernisation du secteur électrique national et l’ouverture partielle et progressive du marché de l’électricité à la concurrence, à l’intégration du marché électrique marocain dans le marché européen pour la construction d’un vaste marché régional de l’électricité euro-maghrébin, à la généralisation de l’accès à l’électricité à l’ensemble des citoyens ruraux à l’horizon 2007, mais aussi à l’amélioration de la qualité de service à la clientèle, et enfin à la mobilisation et la promotion des énergies renouvelables en particulier les énergies d’origine solaire et éolienne.
Justement, où en est aujourd’hui la libéralisation du secteur?
Les travaux de la Commission Interministérielle chargée d’évaluer les conclusions de cette étude et de soumettre un avis au Conseil d’Administration sont en phase d’achèvement.
En 2002, l’ONE a choisi après un appel à concurrence le groupement McKinsey/WafaTrust pour l’assister à mettre en œuvre ce projet de modernisation du service public et d’ouverture progressive du secteur électrique à la concurrence. Ce groupement a été chargé de réaliser deux missions: l’élaboration du plan sectoriel de libéralisation sur la base des principes et du schéma arrêtés par le dernier conseil d’administration de l’ONE et le positionnement stratégique de l’ONE dans le nouveau contexte de libéralisation, incluant la définition du rôle de l’ONE, l’évaluation de sa position concurrentielle et l’élaboration d’un business plan. Doit-on rappeler que le projet de libéralisation du secteur électrique marocain a pour objectif majeur l’accès du tissu économique national à un prix compétitif de l’électricité, la référence étant les prix européens, en particulier ceux du marché espagnol?
La nouvelle organisation du secteur permettra une ouverture partielle et progressive du marché à la concurrence. La partie des consommateurs, dits “éligibles”, qui sera libre de s’approvisionner auprès du fournisseur de son choix, représentera 60 % du marché national à l’horizon 2010. Le reste des consommateurs, dits “non-éligibles” continuera à être approvisionné dans le cadre d’un marché réglementé. La frontière entre ces deux catégories de consommateurs, dite “seuil d’éligibilité”, évoluera progressivement dans le temps par décision du Gouvernement.
Ainsi, dans cette nouvelle organisation coexisteront, un “marché libre” avec une bourse de l’électricité, un “marché réglementé” dans lequel l’Office National de l’Electricité assure exclusivement l’approvisionnement aux clients non-éligibles, et un cadre réglementé d’accès non discriminatoire aux réseaux de transport et de distribution. Afin d’encourager les investisseurs à opérer dans le marché libre, l’État mettra en place les structures et les mécanismes qui garantissent la transparence et la libre concurrence au niveau du marché libre.
Propos recueillis par
Daouda MBaye