La Nouvelle Tribune : Quelles sont vos attentes du Sommet de Cancun ?
M. Doyle : L’Union Européenne est optimiste sur la possibilité d’une réussite parce qu’il y a aujourd’hui un contexte favorable qui n’existait pas auparavant, pour une meilleure discussion sur le commerce international. Deux événements sont intervenus au cours des derniers temps et qui fondent cet optimisme. D’un côté, il y a la réforme politique commune agricole en Europe avec, en fait, une diminution substantielle des subsides aux exportations de l’UE. À cela, s’ajoute la proposition conjointe des États Unis et de l’Union européenne sur l’agriculture, qui constitue une très bonne base de négociations qui va à la rencontre des intérêts des pays en voie de développement. De l’autre côté, il y a eu récemment l’accord sur les médicaments. Un ensemble de faits qui nous encouragent beaucoup à penser que l’on peut arriver à un point commun sur un certain nombre de questions concernant le commerce mondial. Ce qui nous donne un espoir et un optimisme pour le Sommet de Cancun. Maintenant, il faut attendre la fin de la conférence pour savoir si oui ou non, des progrès ont été réalisés. Cependant, nous ne nous attendons pas à ce que tout soit résolu à Cancun. Cancun ne représente qu’un bout de chemin.
Quel rôle pourront jouer les pays Africains dans ce Sommet sachant qu’ils ne représentent qu’un pour cent du commerce international ?
Il faut dire d’abord que les pays africains, dans leur ensemble, ont des positions assez différentes sur tous les thèmes proposés pour la conférence de Cancun. Cependant, ils comptent beaucoup puisque, après Seattle, et avec l’agenda de Doha pour le développement, l’attention est centrée sur les pays en voie de développement y compris les pays africains. Une série d’initiatives ont été prises en faveur de ces pays africains alors que d’autres sont en voie de concrétisation. A ce sujet, l’UE a plaidé pour que le commerce international ait un impact certain sur le développement de ces pays. Par exemple, l’UE soutient les initiatives sur le traitement spécial et différencié pour les pays en voie de développement. Elle a mis au point l’initiative «everything but arms» (libéralisation de tout le commerce en provenance de ces pays saufs les armes). Certes, les États Unis d’un côté et l’UE de l’autre sont opposés sur certaines questions, mais ils sont tous les deux d’accord sur la nécessité de faire quelque chose pour les pays en développement. Donc je pense que les pays africains ont un rôle à jouer. Pour ce faire, ils doivent défendre leur position avec ambition et réalisme lors des discussions, car Cancun sera un moment où toutes les idées et tous les courants seront confrontés.
D’autres possibilités d’aide en faveur des pays en développement, dans le cadre du commerce international, sont-elles envisageables ?
Toutes les voies d’aides ne sont pas encore explorées. Nous sommes en train d’essayer des initiatives allant dans ce sens. En effet, nous sommes convaincus que la libéralisation des échanges, si elle est faite dans le cadre des règles établies, aura un impact certain. La pratique des dernières années nous le prouve déjà. La libéralisation doit toucher à la fois les échanges commerciaux Nord-Sud, mais également Sud-Sud. D’ailleurs, si on prend le cas du Maroc, assez actif dans ces négociations, la conférence est une occasion fort intéressante.
Entre les États Unis et l’Union Européenne, il existe une position sur l’agriculture. Qu’en sera-t-il à Cancun ?
Je pense que les États Unis et l’UE ont mis sur table une bonne offre agricole. La volonté de faire des progrès existent de part et d’autre. La discussion à Cancun pourra être fructueuse. Cependant, personne ne peut dire aujourd’hui si l’on arrivera effectivement à un compromis. Mais les conditions sont favorables.
Existe-t-il une corrélation entre le commerce international et la bonne gouvernance ?
Il est tout à fait clair qu’il y a un lien étroit entre les échanges mondiaux et la bonne gouvernance dans la mesure où le commerce dépend également du développement économique d’un pays, de sa capacité de se présenter comme partenaire crédible sur le plan international. Ce qui passe nécessairement par une situation politique et une bonne gouvernance. Je dirais même qu’il y a une corrélation étroite entre le développement économique, la stabilité politique et la bonne gouvernance. Ces éléments ont aussi un impact sur l’assainissement économique. C’est donc cette capacité d’un pays à opter pour la bonne gouvernance qui va permettre au pays d’entreprendre des réformes et augmenter ainsi sa compétitivité et développer un partenariat crédible sur la scène internationale.
M. Lamy a dit que le commerce n’est pas une affaire de politique mais plutôt un problème de capacité surtout pour les pays en développement. Quel est votre commentaire à ce sujet ?
Je crois qu’il faut prendre cette déclaration dans un contexte dans lequel M. Pascal Lamy a tenu ces propos. Car c’est lui-même qui s’est engagé à aider les pays en développement. En effet, il est évident que dans le commerce, il faut avoir des résultats et pour avoir des résultats, il faut être prêt à payer un prix. Dans la pratique, il a été démontré que le prix payé individuellement par chacun des pays est beaucoup plus bas par rapport aux résultats obtenus en terme de libéralisation du commerce. Il est donc clair que la productivité d’un pays, sa capacité à se positionner sur le marché international dépendent de lui-même. Certes, les pays occidentaux doivent aider les pays pauvres et ils le font d’ailleurs.
Quel est l’impact de l’entrée de la Chine sur l’OMC ?
L’entrée de la Chine a certainement un impact positif car la vocation de l’OMC est de s’imposer comme un forum de discussions et de décisions pour la libéralisation du commerce mondial. Il apparaît dans ces conditions que son efficacité est liée à sa capacité d’avoir vocation mondiale et recueillir tous les partenaires majeurs commerciaux. Plus ce cercle s’élargit, plus l’OMC agira davantage en faveur de la régulation du commerce à l’échelle planétaire.
Entretien réalisé
par Mamady Sidibé