Compte tenu des prédispositions et des volontés de chacun, le Prophète était expert dans la “prescription” de “remèdes” spirituels très divers. Il délivrait le “traitement approprié” à celui qui le sollicitait. Il indiquait ce qui convenait le mieux à la personne (compte tenu aussi de son “ambition spirituelle”), ce qui pouvait soigner son cœur, améliorer ses mœurs et son caractère, élever sa station auprès de Dieu. Nous avons de nombreux exemples de ces conseils très différents prodigués par le Prophète à ses compagnons compte tenu de leurs modalités respectives.
Par exemple, sur une même question (l’œuvre utile) nous aurons des réponses différentes. A Abdallah Ibn Massoud venu l’interroger sur l’œuvre la plus aimée de Dieu? le Prophète répondit : “la prière en son temps”. Et ensuite? demanda-t-il, Il dit : “Honorer et prendre soin de ses parents” et ensuite ? ajouta-t-il. Il dit : “Le combat pour Dieu” (al-Bukhâri, le livre de la foi). A un autre, qui lui demandait quelle était la meilleure œuvre? il déclara : “La foi en Dieu et en son messager”. Et ensuite ? Il dit : “Le combat pour Dieu” Et ensuite ? Il dit : “un pèlerinage accepté” (al-Bukhâri, le livre de la foi). A Abu Barza qui le questionna sur une œuvre qui lui serait utile. Il dit : “Ecarte du chemin du musulman tout ce qui pourrait lui nuire”. (Muslim). Abu Imâma se présenta au Prophète de Dieu, le priant de lui enseigner une oeuvre dont il pourrait profiter : “Pratique le jeune car il n’a pas d’équivalent” (Imam Ahmad).
A Abû Dharr Al-Ghiffârî, le Prophète dit : “Crains Dieu où que tu sois, fais suivre la mauvaise action par la bonne et use d’un bon comportement envers les gens” (Tirmidhi, livre de la prière et des œuvres pieuses).
Sur la question du “meilleur islam”, il répondit à un homme venu l’interroger : “C’est celui de l’homme (ou de la femme) dont les actions et les paroles ne portent pas tort aux musulmans” (al-Bukhâri, le livre de la foi). A un autre qui lui posa la même question, il dit : “Que tu donnes à manger et que tu salues de la meilleure manière (salâm) celui que tu connais comme celui que tu ne connais pas” (al-Bukhâri, le livre de la foi)
La réalisation par le croyant de toutes ces qualités énoncées par le Prophète fait évidemment partie de l’Islam. Mais nos trajectoires ne sont pas les mêmes. Les imperfections, que nous avons accumulées dans notre vie passée, varient d’un individu à un autre. Dans une perspective d’éducation spirituelle, il s’agit pour l’éducateur spirituel de “diagnostiquer” l’imperfection (ou les imperfections), celle qui ralentit ou bloque la progression spirituelle du disciple et de lui délivrer le remède adéquat. Par exemple, à tel homme venu l’interroger sur une œuvre dont il pourrait profiter, le Prophète répondit le jeûne. Dans le cas de cette personne, le jeûne est le remède. Pour tel autre c’est de penser davantage à autrui en ôtant les nuisances de son chemin. A celui-ci venu demander un conseil qu’il pourrait appliquer, le Prophète lui répéta trois fois la même recommandation : “ne te mets pas en colère”. Mais dis en moi un autre Ô envoyé de Dieu : “ne te mets pas en colère” lui répéta-t-il. Mais dis en moi encore un autre insista l’homme. “Ne te mets pas en colère ” lui dit-il pour la troisième et dernière fois (al-Bukhâri)
Nous avons là des exemples de cette médecine prophétique dont nous ne percevons qu’une infime dimension, tant la diversité de ses formes et de ses sagesses nous sont voilées. Elle suppose que l’éducateur possède une science qui lui permet de connaître le contenu des poitrines et de délivrer le remède approprié.
Une analogie peut être faite avec la médecine classique (du corps). Il peut nous arriver de demander au médecin : “Docteur, conseillez-nous sur quelque chose qui nous maintiendrait en forme, qui préserverait notre santé”. Un diagnostic plus où moins rapide donnera des réponses différentes selon les individus. Celui-ci s’entendra dire : “Pratiquez la marche au moins une heure par jour”, celui-là “surveillez vos repas, et consommer davantage tels aliments”, tel autre “faites régulièrement de la natation” (cas de certaines pathologies rhumatismales).
Dans le monde d’a-rûh (âme, Esprit), ce sont des questions relatives à la santé spirituelle qui seront posées à l’éducateur spirituel (ici le Prophète) : quelle est la meilleure œuvre, le meilleur islam, etc.
Parfois le patient interroge sur un mal qui le fait souffrir : “Docteur, je ressens une douleur ” (dans telle ou telle partie du corps). Le médecin fera son diagnostic et décidera du traitement.
Même situation face au Prophète éducateur spirituel; simplement ce qui est en jeu ce sont les maladies de l’âme qui mettent en danger la santé spirituelle du croyant. Lorsque parlant du jour du Jugement, le Coran dit “ce jour où ni les biens, ni les enfants ne seront d’aucune utilité sauf celui qui vient à Dieu avec un cœur sain” (Cor 26, 88-89), il s’agit bien évidemment de la santé spirituelle dont nous tous avons la responsabilité et sur laquelle nous serons interrogés.
Un homme vint un jour se plaindre au Prophète “Ô Envoyé de Dieu, mon cœur est dur”. Le Prophète lui répondit “Si tu veux que ton cœur s’attendrisse, nourris (dépense pour) les pauvres et prends soin de l’orphelin” (livre de l’Imam Ahmad).
L’efficacité de cette médecine suppose que le compagnon venu interroger le Prophète va se conformer au conseil et le suivre à la lettre. C’est ce que les soufis appellent “l’imtital”, se conformer aux prescriptions de l’éducateur spirituel. L’amour du Prophète, la sincérité dans la quête de Dieu, la volonté d’y d’arriver sont autant de facteurs qui facilitent au Compagnon (ou au disciple) la progression spirituelle.
Certaines situations requièrent un traitement instantané. C’est le cas de ce jeune homme rongé par une “une passion destructrice” et qui pria le Prophète : “Autorise-moi à commettre l’adultère”. Le Prophète lui demanda d’avancer, jusqu’à ce qu’il fut tout proche : “Le voudrais-tu pour ta mère ? ” Non répondit l’homme. Le Prophète dit : “De la même manière que les gens ne le souhaiteraient pas pour leur mère”. “Le voudrais-tu pour ta fille ?” Non répondit une autre fois l’homme. “De la même manière que les gens ne le souhaiteraient pas pour leur fille” répondit le Prophète. Puis, il posa sa main bénie sur la poitrine de l’homme, à l’endroit du cœur et dit : “Ô Seigneur purifie son cœur, pardonne lui ses pêchés et préserve sa chasteté car il n’y a pas pire pour lui que l’adultère” (livre de l’Imam Ahmad).
Nous avons de nombreux exemples de ce geste physique, le Prophète posant sa main bénie et prononçant une prière. Il faut y voir la puissance spirituelle du Prophète, cette énergie de nature divine qui lui permet une emprise sur les cœurs, leur purification à distance (“ sa seule présence suffisait” dit le shaykh Sidi Hamza). A la mort du Prophète, un compagnon dira: “Nous n’avions pas fini d’enterrer le Prophète et d’épousseter nos mains que nous sentions que nos cœurs n’étaient plus les mêmes… ” (livre de l’Imam Ahmad).
Le Prophète éduquait les âmes parce qu’il était également proche des gens, de leurs préoccupations quotidiennes, de leurs soucis les plus élémentaires, etc. Le Prophète était éducateur parce qu’il était accessible : “je ne suis qu’un homme comme vous” disait-il ; Ce qui signifie : “je suis comme vous, j’ai les mêmes préoccupations, j’ai une famille, des enfants, des responsabilités… ” Et c’est sans doute un des aspects les plus touchants, les plus émouvants de cette éducation…
Le Coran rapporte les critiques des dénégateurs : “Qu’est donc que ce Messager qui mange de la nourriture et circule dans les marchés ?” (Cor 25, 7)
Le compagnon Zayd Ibn Thabit témoigne : “Lorsque nous étions assis avec l’envoyé de Dieu il participait à toutes nos discussions, quel que soit le sujet ; que nous parlions d’au-delà, de vie d’ici-bas ou de nourriture et de boissons” (Al-Asbahâni, des vertus du Prophète).
El Fadil El Idrissi Hakim
Professeur en Sciences de la langue arabe
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Ben Msik - Casablanca