On ne s'étonne guère qu'un peintre comme Mahi Binebine valorise l'ouverture de son texte en liant son écriture à la peinture. Une synergie dont la trace marque aussi bien la thématique que l'économie sémantique et formelle de son dernier roman Terre d'Ombre brûlée. L'union du dire et du voir, tout en débordant la représentativité, donne forme à une expérience où les rapports entre les matières chromatique, du monde et des mots sont scellés.
L'écrivain-peintre pose ici la question brûlante, vieille et toujours d'actualité, du langage et de la vie. Il s'agit de l'histoire d'un peintre, Illias-fils-d'Aïcha, qui refuse de brader sa liberté de pensée devant l'autel de la misère. Cette révolte est avant tout un choix où la création demeure le site natal et la raison de vivre du peintre. De sa raison de mourir aussi. Peindre pour résister à l'envahissement de la banalité et la mesquinerie du quotidien. Et c'est pour échapper à cet avilissement que les personnages de ce roman, en majorité des artistes, interrogent à travers leurs différents parcours, et chacun à sa manière, le double rapport à la vie et la création.
- Une poétique du désastre:
Dès les premières pages de ce livre on s'aperçoit que c'est la peinture qui se donne à la lecture. Dès lors, se pose la question, pour moi, de savoir quel regard poser sur ce roman. Une imposture sans doute qui me permet, néanmoins, comme une "ombre qui suit le corps" dirait Delacroix, de comprendre la part d'humanité, mais aussi d'inhumanité que renferme chacun de nous. Des interrogations suscitées par ce qui se trame dans l'atelier de chacun de ces personnages peintres (Paco, Harry, Dédé, Toni, et Illias). Leurs vies successives nous renvoient à notre propre image, non pas en tant que lecteurs, mais en tant qu'êtres humains. Une sorte de miroir qui reflète ce qui nous constitue : notre ombre.
Il y a là chez Binebine, l'idée de l'ombre érigée par la plume ou le pinceau, au rang de la métaphore, de la couleur. L'intitulé du roman est d'ailleurs une couleur. La référence à la terre, à l'ombre et à la lumière, outre la dimension picturale qu'elle rappelle, n'est pas sans me faire penser à une idée des ténèbres et du noir.
Le narrateur nous rappelle, d'emblée, cette lumière de Marrakech qui a ébloui tant de peintres :
"Je viens d'un pays où l'ombre est épaisse et la lumière intense. J'ai grandi dans une rue étroite et sinueuse au fin fond de la médina." pp. 27-28
S'agit-il alors de l'ombre de Paris, comme métaphore de la négation, et donc d'une pensée tragique ?
Les textes de Binebine, comme ses tableaux, exploitent ce sème dans toutes ses variations : Funérailles, ombre, brûlure, cannibalisme, sommeil et même pollens. Chaque fois l'idée du manque, de l'absence et de la mort est mise en première ligne. Cependant, il ne s'agit nullement d'une vision négative du monde, mais d'une démarche qui cherche à souligner le non-pensé qui se dissimule derrière le non-vu. Car chez lui, toute pensée de l'ombre implique une idée de la lumière. Dans ce sens, Terre d'ombre brûlée, donne à voir une écriture qui ne cesse de ressasser le désir de révéler, par le truchement d'un jeu d'ombres, ce sentiment d'appartenance à une collectivité, comme un "général devoir d'humanité" (Montaigne). Une appartenance qui se veut lieu fondamental pour sortir du chaos. Une ouverture sur la lumière. C'est ce qui fait dire à Nicole de Pontcharra :
"On ne sait quel destin plane sur les corps en déshérence peints par Mahi Binebine. Corps d'extrême solitude, sans identité, ombres désincarnées et hôtes de la plus belle lumière salvatrice. Dans un parcours où le mouvement du temps s'abolit, la peinture délivre un espace figé dans la durée d'une veille absolue."
Peintre et écrivain de la lumière, Mahi Binebine ne cherche pas à dire une extériorité que le langage finit par voiler. Il s'agit plutôt de faire. Travail de transformation de la réalité qui par delà une reproduction stérile participe à la renaissance d'un nouveau monde.
L'idée de la proximité de la peinture et de l'écriture permet de parler d'une sorte de syntaxe qui met en scène le récit d'une vision. Le noir -l'ombre- est indissociable de son référent. C'est d'abord la violence sous toutes ses formes, celle de l'artiste narrateur premier vautré sur un bon public, livré à la solitude, à l'indifférence et à la misère. Il va se remémorer toute une vie ponctuée de douleurs et de souffrances. Un parcours de démembrements successifs. De Marrakech où il avait passé une dure et triste enfance d'orphelin, à Paris où il se battait contre la faim pour peindre. Une production qui ne se vend pas, et une suite de chutes dans la misère jusqu'à la mort.
"Oui, voilà dix ans que l'artiste que je suis patauge dans la mistoufle. Une éternité que je refuse de faire la plonge, le garçon de café ou un autre boulot de misère." P.22
Violence aussi des déceptions amoureuses, du monde de la peinture avec ses rapaces véreux qui exploitent la misère des artistes, de l'indifférence des autres, de la faim…
L'ombre renferme aussi l'idée du rien. L'artiste sans talent et sans possibilités de création. Enfin c'est la mort de l'individu. La lumière éteinte comme le cadavre sur le banc, le deuil.
- Le point de vue de la violence :
Le texte de Binebine évoque l'expérience d'un peintre. Son intérêt est d'indiquer dès le départ ce qui va constituer l'ossature maîtresse aussi bien de sa thématique que de sa conception même du geste créateur. En intitulant son roman Terre d'ombre brûlée, avec un tableau soulignant cette même couleur, l'auteur tente de créer un effet de saturation sémantique dès l'incipit. Cette proximité du pictural et du scriptural nous invite à nous orienter vers ce point nodal où les deux visages sont dos à dos. Sans identité précise, ces derniers ne semblent pas émaner d'une activité inconsciente. La lecture est orientée par la volonté d'étouffer toute violence superficielle qui pourrait ressortir de cette figure duelle, pour laisser exprimer derrière ces masques un autre visage plus serein est plus lumineux. Ce surgissement est empreint d'une pensée sensible à son environnement socio-culturel. Tout se passe comme si le jaillissement de la lumière ne peut aboutir que dans le débordement des limites pour faire de la violence subie, une violence créatrice. Ainsi, cette figure du double renvoie probablement à l'idée de l'autre homme que nous renfermons en nous, à l'autre aussi comme extériorité absolue. De ce fait, terre d'ombre brûlée se livre, non pas comme une absence de couleur, mais comme expression du non-pensé, et donc, comme une chance et une perspective de lumière. C'est là où le dialogue devient possible.
"Les chefs-d'œuvre tardaient à venir, j'en suis bien conscient, mais la lumière finira un jour par jaillir de mes doigts et par se répandre au loin sur des âmes inconnues; lesquelles, pour peu qu'elles aient souffert, se reconnaîtront dans ma douleur et la partageront avec le spectre que je serai alors" p.23
La représentation d'une situation effrayante, à savoir la non reconnaissance du public, inscrit d'entrée de jeu la problématique de la réception dans le texte en tant que question de vie ou de mort. Cette angoisse du spectre est mise en scène par la jaquette.
- L'espace intérieur ou les vertus du noir :
La perte traverse l'ensemble du livre, mais elle n'est pas uniquement subie. Elle est aussi organisée. Dans cette optique, la méthode du peintre prend sa véritable signification : ce refus de toute création violente au profit d'un travail d'élaboration paisible.
"J'étais parvenu à contenir la violence qui encombrait mes œuvres, l'expurgeant de son caractère sanglant, édulcorant les scènes en pastellant ma palette. Finis les couleurs criardes, les vermillons qui soulagent, les cadmiums éclatants ! Aux orties les noirs de vigne, les terres d'ombres brûlées où s'épanchait ma propre obscurité ! j'avais enfin compris que la violence dans l'art comme dans la vie n'était pas un signe de force." P. 138
Dans un processus créateur qui finit par "dissoudre les formes de l'existence" pour reprendre une belle expression de Steffens, le noir se transmue en matière lumineuse. Mais la méthode de Mahi n'a rien à voir avec une quelconque sentimentalité. Il s'agit somme toute d'un long cheminement où les histoires se croisent, se repoussent, s'affrontent pour se rejoindre dans un ultime dialogue, entre le noir et la lumière recouvrant du même coup un échange entre le vivant et le mort, le présent et le passé. Démarche où la remémoration est vivement sollicitée.
- Le dialogue des rives
Le regard de Mahi ne cesse de nous porter au-delà des frontières et des rives. La véritable texture de son livre est à saisir dans l'effectuation temporelle. Par la remémoration, se construit un pont entre le présent de l'énonciation et le passé. Le narrateur raconte la vie et la mort d'un peintre, de son enfance dans les ruelles de Marrakech à sa mort sur un banc public à Paris. Un parcours parsemé de pénombres à la recherche d'une vie lumineuse que sa mère lui avait prédite.
"Ma mère disait à qui voulait l'entendre que j'avais été touché par la grâce avant même ma venue au monde. C'était, me semble-t-il, sa façon de se rassurer à mon sujet. Elle sentait que j'étais différent du reste de sa progéniture; que mes préoccupations n'étaient pas celles d'un garçonnet ordinaire. Elle affirmait qu'à la veille de ma naissance un ange l'avait visitée dans son sommeil, lui prédisant ma lumineuse destinée. Je l'ai crue pendant longtemps. Je me sentais protégé, rien de mauvais ne pourrait jamais m'arriver. J'avançais le cœur léger et l'âme tranquille, laissant au hasard le soin de mener ma barque. Et elle a tangué, cette barque. Les bourrasques étaient parfois si violentes que je mettais en doute le rêve de ma mère." P.28
Entre une peinture qui dévore la vie, et des peintres dévorés par une peinture alimentaire, le narrateur Illias met en scène la souffrance, la faim et la solitude du peintre qui essaie de vivre de son travail. Un combat difficile entre l'exigence que suppose une pratique soucieuse de sa qualité et les problèmes quotidiens qui freinent tout investissement total. L'indifférence et la créauté de certains hommes vient exacerber cette vie triste. Seule Priméra, une chatte récupérée un soir de déprime, partage sa solitude avec le peintre.
"Depuis que Martine m'avait quitté, rares étaient les créatures - en dehors des cafards - à avoir eu l'honneur de visiter mon studio. J'avais peu d'amis et n'en souhaitais guère d'autres. On m'avait joué tant de mauvais tours que j'avais pris l'habitude de faire le vide autour de moi. Et je m'en trouvais plutôt peinard…Avant d'éteindre la lumière, je posai mes yeux sur Priméra et lui souris : "Bienvenue dans ma solitude, petite !" " pp.17-18
Les personnages de Mahi s'évertuent chaque fois à renaître de leurs cendres. Ils refusent de subir la fatalité ou de succomber à leur angoisse et leur tourment.
"Même si tu me vois gisant, amorphe comme un poivrot, je dispose de suffisamment de ressort et de curiosité pour me relever et avancer à nouveau, je le sais. Les anges t'ont chargée de me secouer car ils savent que j'ai besoin d'être pour produire..., pour m'élever; mais vers quoi, grands dieux ? Vers la mort ?" p.23
La succession des épreuves, loin de les réduire à la paralysie, ne fait que redoubler leur envie d'accéder à la reconnaissance. D'où cette volonté tenace de sauver leurs rêves.
"J'ai appris la défiance et la relativité des choses. Cependant, les signes de fortune qui embaumaient l'atmosphère me portaient raisonnablement à croire que les étoiles conspiraient en ma faveur. Certes, je continuais à avoir faim, mais je ne pouvais m'empêcher de nourrir un sentiment de confiance en pensant au rêve de ma mère. Il était peut-être temps qu'il se réalise, ce rêve." P.146
La création devient ainsi une manière de résister où, à travers la tension du passé et du présent, se dessine la voie du salut, de l'avenir. Et c'est justement ce cheminement mental qui confère au récit toute sa force. Même quand le destin finit par avoir raison de ces personnages en dérive, la représentation directe ou mentale de la mort devient un prétexte narratif, le point d'accroche derrière lequel se peint une vision rétrospective qui met l'Homme au cœur de ses préoccupations. Les histoires de Soukaïna, la voisine de Marrakech, de Aïcha, la mère du narrateur, des amis Yaffa, Dédé, Toni…, sont autant de vies ponctuées par les malheurs qui les conduisent vers la déchéance et la mort. Le texte devient alors le lieu d'un questionnement profond sur des fragments d'existence. Une scène où le mal et le tragique n'empêchent pas pour autant le surgissement d'une lucarne où l'écriture donne à voir une lueur d'espoir. Les visages sombres et noircis par les affres de la vie nous éblouissent par leur lumière dissimulée. C'est là que s'opère un véritable retournement où l'auteur nous invite à sonder nos profondeurs, à découvrir cette part d'étrangeté qui nous constitue et qui nous permet, à juste titre, de rentrer en contact avec l'autre. Choc, non pas des civilisations qui ont toujours dialogué, mais des hommes. C'est dans ce genre "d'intervalles" (Paul Klee), entre la lumière et l'ombre qu'apparaît une ouverture.
La mort, comme paroxysme de cette tragédie, offre la possibilité de voir cet espace plein de sens. Par-delà le simple hommage à un grand peintre marocain, Jillali Gharbaoui mort en 1971 sur un banc à Paris, il s'agit ici d'une grande leçon d'humanité. Une invitation à repenser le regard que nous posons sur nos différences. Une délivrance de notre monstruosité pour arracher notre monde à ses ténèbres.
- L'autre visage :
A l'exception du peintre Harry qui a su jouer le jeu des galeristes, la plupart des autres personnages du roman vivent en marge de la société. Une vie en retrait où ils continuent à nous renvoyer notre ombre. C'est en ce sens que cet isolement est paradoxalement une aspiration vers plus de fraternité et de solidarité. Au terme de cette première rupture, la rencontre de l'autre devient possible. La rupture comme dépassement de notre fond noir. Ainsi, l'amour permet par exemple de surmonter les obstacles érigés par les appartenances ethniques, religieuses ou sociales. Le cas le plus révélateur dans le texte est celui de Yaffa. Elle est née en Israël d'un père polonais et d'une mère tunisienne. Celle-ci tombe amoureuse d'un jardinier palestinien musulman qu'elle va suivre à Ramallah en quittant famille et enfants. Un clin d'œil à la crise israëlo-palestinienne. L'amour comme unique réponse à la haine et à la violence. Que la rencontre soit heureuse ou placée sous le signe de la blessure, elle est promesse d'une renaissance. Un monde fait de légèretés comme celui où, après sa mort, Illias va rejoindre les autres personnages.
"Tout le monde était là. Maman-l'autre et Dédé. Mère Aïcha qui avait ma sœur Mouna sur les genoux. Elle la consolait. Il y avait là Odette, Alberto et Soukaïna qui tenait mon bébé dans ses bras. Je distinguais mal les autres personnes. Les cheveux de Toni avaient considérablement poussé. Ils traînaient devant moi et je craignais de m'y prendre les pieds. Je remarquai soudain que ses pas ne laissaient aucune empreinte. A l'inverse du mien, son corps effleurait à peine le sol." P.227
A un moment sensible où il est difficile de parler d'un monde paisible, Mahi Binebine ose revisiter une histoire tragique pour mettre en exergue un univers fait de violences vécues. En choisissant le monde des peintres, il attire notre attention sur le combat contre l'indifférence comme ultime rempart pour maintenir le pont qui lie les deux rives. Les tourments des personnages ne virent à aucun moment vers une esthétisation de cette violence. Le travail de pastellisation dont il parle justement inscrit la seule sérénité possible dans la rencontre de l'autre visage, le recouvrement d'une altérité essentielle, dans l'écriture comme basculement dans la lumière.
Par Bougdal Lahsen,
professeur de français