Les méandres de la pensée et de la création nous conduisent naturellement dans un univers où se mêlent le rêve et la conscience. La notion d’irréel nous tire vers le haut et la sensualité du lieu enracine nos pieds dans la terre pour nous métamorphoser en un géant écartelé. Un géant qui danse et qui chante aux rythmes des musiques nègres.
Se fondant dans le même creuset, elles sous-tendent non seulement la joie dans l’instant, mais aussi une vision politique et idéologique du monde moderne.
Elles en déclinent, de façon exceptionnelle, les valeurs qui sont au cœur de ce monde.
Le public, composé en très grande partie de jeunes qui ne viennent pas d’horizons privilégiés, constitue, parce qu’il est ici au centre d’un miracle de dignité et de tolérance, un véritable rempart contre les fâcheux. Il suffit d’un petit pas pour transposer cet exercice sous d’autres cieux, fussent-ils ceux de la Terre Sainte.
En d’autres termes, ceux qui finiront par comprendre que l’on gagne toujours à troquer le respect contre la répression, feront la démarche nécessairement salutaire qui mène à la justice sociale et à la paix. Le Festival Gnaoua transpire cette philosophie par tous les pores de sa peau, noire ébène, blanche nacrée ou havane, comme celle des mulatos. Elles sont toutes belles et vertigineusement sensuelles, ces femmes dont les silhouettes ponctuent, comme celle de « l’arpenteur », les places et ruelles d’Essaouira. Leurs fécondités bienfaitrices sont les fondations du monde de demain. Le salut viendra de «la Femme», parce que comme les descendants des esclaves, elles continuent à lutter contre une forme ségrégation endémique. Le monde, s’il est sauvé, le sera par les Femmes.
Trois d’entre elles, Katia Azoulay, Elsa Rosilio et Régine Siboni, apportent dans le livre «Essaouira, passion partagée», un regard étoffé par le témoignage d’écrivains, de musiciens et d’artistes qui ont, eux aussi, su reconnaître la magie de la ville. Plus que la nostalgie d’un monde révolu, cet ouvrage illustré par les photographies de Pierre-Manuel Rastouin, conjugue les regards et la perception de la Cité, telle qu’elle se meut dans sa réactualisation.
On parcourt « Essaouira , passion partagée » avec un délice accru, attablé dans cette gelateria, tenue elle aussi par une femme romaine et sa fille qui proposent des glaces italiennes à la hauteur de leur renom.
Il y a aussi le « 5 », un endroit très féminin où préside Anne-Marie, assistée par l’exquise Kaoutar, qui réunit la beauté lunaire du visage berbère, avec son ovale caractéristique, la douceur de l’identité maghrébine et un véritable désir de modernité.
Certainement, cette jeune Kaoutar est l’enfant du festival. Sans le savoir, elle l’a vu grandir à travers ces dix dernières années, sans le savoir, elle a été façonnée par le festival dont elle est, sans le savoir, l’enfant admirable. Qu’elle belle définition de l’innocence !
Rendons aussi hommage à une autre femme, Isabelle Nicolot, âme délicate de «L’Heure Bleue », un lieu dont l’élégance et le raffinement sont infinis. Ses gestes pudiques, la quiétude de son timbre de voix, son sourire un peu timide, sont la ponctuation bienfaitrice de maison d’hôte unique au monde .
Les rires et les pas de danse se sont égrainés chez Kébir, sous le regard étonné de Farah Diba, dont le combat pour la femme moderne s’est perdu dans les sinuosités de l’Histoire, mais dont on peut encore aujourd’hui mesurer la force et l’actualité .
L’hommage le plus appuyé, on le doit à Neïla Tazi. L’énumération de la multitude de ses mérites ressemblerait à de la flatterie. Elle aussi femme dans la noblesse infinie de l’acception du terme. Neïla est l’architecte inspirée, la stratège éclairée, l’ouvrière modeste et géniale de cet événement dont la notoriété aujourd’hui mondiale est gérée avec célérité.
Claude Senouf