A la mort de Muhammad, Abû Bakr n’était pas là. Sans doute, son Seigneur le préparait à affronter la situation. Quand il arriva à Médine, il vint embrasser le Prophète et dit : “Tu as goûté à la mort que Dieu a décrétée pour toi. Après celle-là, aucune mort ne t’atteindra jamais” L’heure était alors au trouble, à la consternation, aux paroles excessives et affectées. Suite à une mauvaise interprétation d’un verset coranique, ‘Umar disait que le Prophète allait revenir et qu’il s’était simplement retiré en esprit. Abû Bakr As-siddiq trancha pour rappeler la véritable orientation : “ Aujourd’hui nous avons perdu la Révélation et les paroles d’Allah puissant et glorieux […] Pour celui qui adorait Muhammad, en vérité, Muhammad est mort ! Pour celui qui adorait Dieu, en vérité Dieu est vivant et ne meurt pas ! ” Puis il récita un verset révélé antérieurement pendant la bataille de Uhud et qui était alors passé inaperçu : “ Muhammad n’est qu’un envoyé et d’autres envoyés sont venus avant lui. S’il meurt ou s’il est tué, reviendrez-vous sur vos pas? Quiconque reviendra sur ses pas ne nuira pas à Dieu et Dieu récompense ceux qui sont reconnaissants” (Coran III, 144). Dieu et la Reconnaissance. Les personnes présentes à cet instant reçurent alors le véritable sens de ce verset et ce fut comme si celui-ci avait été révélé pour la première fois.
Abû Bakr, qui ne s’estimait pas le meilleur, proposa de choisir entre ‘Umar et Abû ‘Ubayda pour le califat. Mais ‘Umar annonça qu’il fallait désigner Abû Bakr comme calife car le Prophète l’avait auparavant choisi comme imam. La grande majorité des compagnons lui firent allégeance en vertu du pacte conclu avec le Prophète, à l’exception de ‘Ali (gendre du Prophète) qui estimait qu’il avait été mis devant le fait accompli sans avoir été consulté. Abû Bakr fut touché par cette attitude et lui dit : “ Je souhaite bien plus être en harmonie avec la parenté de l’envoyé de Dieu qu’avec ma propre parenté ” et il déclara qu’Ali n’avait commis aucune faute en ne le reconnaissant pas encore comme calife. Sur quoi ‘Ali lui prêta allégeance à son tour.
De cette période, ‘Aicha dira : “ Mon père a subi alors des épreuves qui auraient pu briser les plus grandes montagnes”. En effet, les ennemis redoublèrent d’agressivité, les arabes apostasièrent et l’hypocrisie se manifesta. Au milieu de ce tumulte, il fallait veiller à faire appliquer les dernières consignes du Prophète afin de préserver la religion révélée. Celui-ci, avant de mourir, avait désigné un compagnon pour conduire une bataille. L’idée ne fit pas l’unanimité à cause du jeune âge (17 ans) de ce compagnon qui, de plus, était très affecté par la mort imminente du Prophète. Cet épisode fit dire plus tard à Abû Bakr: “ Si j’avais hésité à appliquer l’ordre d’Allah et de Son Messager, Allah nous aurait délaissés et la guerre aurait anéanti Médine. ”
Concernant les prescriptions divines, beaucoup ne souhaitèrent garder que la prière et rejetèrent l’aumône. Sur ce sujet, ‘Umar se montrait conciliant et incitait à la patience, mais Abû Bakr décréta : “Allah n’a pas différencié entre la prière et l’aumône pour ensuite les réunir. Je combattrai quiconque sépare la prière de l’aumône car celle-ci est le droit des biens de ce monde. ” L’intransigeance d’Abû Bakr était l’attitude juste pour l’instant présent. Elle n’était pas un trait de son caractère. En effet, du vivant du Prophète, alors que celui-ci demandait à ses compagnons quel devait être le sort des prisonniers de la bataille de Badr, Abû Bakr, contrairement à ‘Umar, avait souhaité leur laisser la vie sauve et avait suggéré la patience en espérant leur repentance. A cet occasion, le Prophète avait comparé Abû Bakr à Ibrahim (Abraham) 9 et ‘Umar à Nuh (Noé) 10 Abû Bakr se consacrait pleinement à sa nouvelle fonction. Il percevait une allocation du trésor public. Il nourrissait sa famille et redistribuait l’argent des aumônes avec équité entre les hommes et les femmes, les hommes libres et les esclaves. Alors que certains proposaient d’accorder des préférences aux émigrés (mouhajirin) dans le partage, il répondait que l’on n’achetait pas l’héroïsme, qu’il pouvait y avoir des préférences auprès de Dieu, mais que, concernant la vie matérielle, il fallait être égalitaire. Il n’hésitait pas à faire appel au conseil des sages car il se méfiait de l’opinion personnelle. Il était très scrupuleux : il avait rédigé un livre de 500 traditions prophétiques qu’une nuit il brûla car il ne voulait pas être responsable d’une erreur. Il était habité par une grande crainte révérencielle, sa condition humaine lui pesait : il aurait voulu être un oiseau ou encore un cheveu sur la tête d’un croyant.
Un amour sans égal
‘Umar et Abû Bakr, qui se concurrençaient souvent dans les bonnes actions, donnèrent un jour leur aumône au Prophète. ‘Umar, donnant la moitié de ses biens, pensa qu’il allait enfin pouvoir devancer son compagnon. Mais celui-ci, dont l’amour était entier, donna tout ce qu’il possédait en ne laissant pour sa famille qu’Allah et son Prophète. L’envoyé de Dieu venait d’éprouver l’amoureux car l’amour véritable va de pair avec une véritable générosité. L’amour divin n’est pas tant que subsiste un attachement aux biens de ce monde.
Abû Bakr avait été le seul à pleurer dans la mosquée quand le Prophète annonça l’échéance proche de sa mort et le seul à ne pas verser de larmes le jour où elle survint. Dans les assemblées, quand le Prophète parlait, les compagnons, par égard pour lui, baissaient leur regard. Lui, il le regardait et ils se souriaient. Contre toute attente, le Prophète avait désigné Abû Bakr pour diriger la prière, lui qui pleurait lorsque le nom de Dieu était invoqué. L’acte anodin en apparence avait été fort : comment Abû Bakr n’aurait-il pas pu être désigné calife ? Puisque le Prophète l’avait placé à l’avant, qui donc aurait pu le faire reculer ? Abû Bakr ne se distinguait pas par un surcroît de prières, mais parce que le Prophète, en le désignant as-siddiq, savait qu’au milieu du chaos, le secret divin présent en lui allait manifester toute sa puissance au moment voulu : il était l’homme du moment, le seul à pouvoir faire face à la situation. Cela fit dire à Abû Hûrayra : “ Si Abû Bakr n’avait pas été calife, Allah n’aurait plus été adoré ”.
L’amour d’Abû Bakr pour le “Flambeau illuminant ” (sirâja mounîra) (Coran XXXIII, 46) alimentait toute son action. Cet amour était le fruit du secret spirituel (sirr) présent dans le cœur des hommes qui ne vivent que pour la Face de Dieu. Les relations de mahabba et d’éducation spirituelle entre le Messager de Dieu et Abû Bakr ou ses autres compagnons étaient similaires à celles qui existent aujourd’hui entre le shaykh vivant d’une voie spirituelle authentique et ses disciples. C’est en réalité un seul et même enseignement qui se prolonge. Le guide spirituel, relié au Prophète par une chaîne initiatique (silsila), est en effet cet héritier muhammadien vivant, dans le miroir duquel chaque disciple part à la rencontre de lui-même. Que sont finalement ses saints en terre d’Islam se ce n’est, comme l’a si bien écrit un penseur contemporain : “des hommes vivants qui peuvent nous entourer et nous communiquer le parfum de la baraka mohammadienne dont ils sont les véhicules, des témoignages et des preuves ”.
Abû Bakr mourut au bout de deux ans de califat, il désigna auparavant ‘Umar comme successeur en lui demandant d’appliquer ses recommandations sans se préoccuper ni de sa mort, ni d’aucune autre calamité aussi grande fut-elle aux dépends de la religion. Abû Bakr fut enterré auprès du Messager d’Allah, son compagnon de toujours, sa tête reposant sur son épaule.
Par Hawwa Eva Caron