Les soufis estiment que “Le soufisme est tout entier dans l’excellence du comportement (ihsan). Celui qui te dépasse en excellence du comportement te dépasse en soufisme. ” Ainsi résument-ils en une seule attitude toute la science de la connaissance de Dieu. Il est d’ailleurs trop souvent oublié ou méconnu que l’excellence du comportement constitue la plénitude de l’Islam tel que nous le rapporte un hadith authentique rapporté par Umar et connu sous le nom de “ Hadith de Gabriel ”. Ce hadith révèle que la tradition musulmane comporte trois degrés de profondeur :
- L’islam ou la pratique extérieure des rites ;
- L’iman (la foi) ou la compréhension des choses intérieures ;
- L’ihsan (l’excellence du comportement) ou la prise de conscience de la présence divine : “ Adore Dieu comme si tu voyais Dieu, car si tu ne le vois pas, Lui te voit ”.
Dire que tout le soufisme est contenu dans l’excellence du comportement, c’est dire que le comportement est la manifestation la plus élevée d’un événement spirituel sans comparaison : la présence divine dans le cœur du saint de Dieu.
Agir pour Dieu
Comme l’a écrit Ibn Ata Llah : “ La beauté des actions procède de la beauté des états de l’âme (hal) et la beauté de ces états vient de la confirmation dans les stations (maqamat) où descendent, sur les cœurs, les faveurs divines. ” La voie soufie est tout entière pure expérience spirituelle. Elle s’inscrit dans le vécu intime et profond de quiconque la parcourt. Elle n’est pas conjecture et encore moins érudition. Elle est une appréhension directe de la lumière divine par le cœur, centre subtil de l’Etre. “ La science utile est celle dont les rayons se répandent dans la poitrine et celle qui soulève les voiles du Cœur. ”
Il n’y a par conséquent, rien d’étonnant à ce que la Voie se présente extérieurement comme orientation vers un modèle de comportement, c’est-à-dire vers une expérience à vivre pour laquelle les seuls outils nécessaires sont de l’ordre de la spontanéité, de l’intention pure et de la sincérité et non pas de l’ordre du quotient intellectuel ou bien des capacités de réflexion. C’est la qualité de l’acte, l’intention qu’il contient qui, dans l’approche soufie, va être déterminante. En effet, dans une voie soufie vivante, la qualité des actes transcende celui ou celle qui les accomplissent et ouvre la porte à une “ ré-action ” spirituelle directement sur le plan de l’Etre.
La voie soufie vivante, parce qu’elle se place dans l’optique initiatique d’une transformation intérieure, ne peut se laisser enfermer dans le cercle de la simple morale. La voie transcende cette morale, sans en nier d’ailleurs les vertus sociales. Mais la différence est qu’ici le comportement n’est pas seulement une norme sociale, mais bel et bien un moyen de l’éducation spirituelle. “ Les actes sont des formes mortes, la Vie y pénètre par le secret de l’intention pure ” Il s’agit là d’une spécificité très importante de la voie initiatique vivante et opérative. En plaçant la qualité des actes au cœur du travail spirituel, c’est tout l’Être du disciple qui se trouve impliqué. Cette réalité dépasse infiniment le cadre de la simple individualité psychologique pour toucher finalement à ce qu’il y a de plus universel en chacun de nous.
Du point de vue du disciple, la recherche sincère du bien-être d’autrui, permet de placer sa conscience dans une orientation. Cette orientation intérieure dérobe alors le disciple à la perception de sa propre individualité - ne serait-ce que furtivement. Dans ce bref instant, il n’a plus de regard sur lui-même. Toute son aspiration se porte alors vers une conscience supérieure qui conduit à dépasser les limites de l’individualité.
Très concrètement, l’excellence du comportement implique d’être continuellement au service de l’Autre (du tout Autre). Il s’agit de préférer autrui à soi-même. C’est une attitude que les Soufis appellent al ithar et qu’ils comparent à une bougie : elle donne la lumière au dehors en se brûlant elle-même.
Pour le disciple, il s’agit de tenter à chaque instant de se conformer à cet état d’être. En intensifiant cette pratique de manière à ce qu’elle devienne un véritable élan du cœur, le disciple se crée un comportement intérieur d’orientation. Cette intériorisation permanente d’un élan vers l’Autre recèle la possibilité de libérer totalement le disciple de son ego, c’est- -à-dire de la conscience illusoire de l’existence de son individualité en tant que réalité autonome se suffisant à elle-même.
A ce stade, il ne s’agit pourtant que d’une potentialité, c’est-à-dire une condition nécessaire mais pas suffisante. Pour le disciple, l’attitude de recherche d’excellence du comportement est comparable à une graine plantée en terre : la première étape de la croissance consiste à chercher à briser sa coque.
À suivre
Nicolas Legrain