C’est la Mort, tout simplement et tout naturellement la Mort, et non le cancer ou toutes les autres maladies incurables que l’existence invente pour nous leurrer, c’est cette antinomie de la Vie, l’unique et seule vérité, par tous les hommes, partagée, qui t’a emporté, nous privant malheureusement de ton exceptionnel talent.
Faut-il pleurer ta perte, ton absence ou chanter la présence éternelle que ta générosité artistique nous a léguée, ou continuer d’applaudir et acclamer ton courage et l’authenticité qualifiant l’interprétation des différents rôles que, pendant presque trente années, tu as incarnés? Ou faut-il tout simplement te dire merci et te laisser reposer en paix? Ahmed Zaki, toi qui privilégiais les réflexions et les interrogations de l’homme sur la société globale, les aspirations et les résistances sociales à la modernité, la culture et son scribe, l’éphémère des idéologies, les combats qui restent à mener pour la promotion de l’Individu, nous te disons merci. Merci Ahmed, Merci Zaki de nous avoir éblouis, d’avoir partagé avec nous des moments de vérité. Merci pour cette sincérité qu’on ressentait intensément, à chaque fois qu’il nous arrivait de suivre un de tes beaux films. Ahmed Zaki, n’as-tu pas incarné majestueusement toutes les souffrances du tréfonds du peuple égyptien, de cette amertume quotidienne du citoyen opprimé?
Comment dresser le portrait d’un véritable virtuose, aussi authentique et aussi vrai que la Mort et la Vie? Ta as défié la mort pour que de nouveau s’immortalise l’image de celui que l’on a surnommé «Le Rossignol brun», acte de bravoure artistique que seul un dénommé Ahmed Zaki pouvait apprivoiser. L’Histoire des Hommes nous a démontré que seuls les artistes mordus, se sont éteints sur les lieux qui ont vu naître leur art. Ahmed Zaki en fait partie. Il est parti sur une note de l’inachevé. Il avait entamé le 17 janvier dernier le tournage de cet ultime long métrage AbdelHalim; mais il est parti avant d’avoir tourné l’intégralité des scènes du film.
Qui mieux que lui pourrait se fondre dans la personnalité du regretté chanteur Abdelhalim Hafez avec lequel il a partagé les années d’enfance dans le village d’El Chariaâ, situé dans la région caïrote d’El Zakazik ?
Tourné en partie au Maroc, Halim est un hommage posthume au ténor. Ahmed Zaki a excellé dans des films-cultes comme «Nasser 56» où le comédien interprète avec beaucoup d’humanisme le personnage de Gamal Abdennasser, président égyptien mort en 1970 ou encore «Ayyam Sadate» (Les Jours de Sadate), où l’acteur personnifie le président égyptien assassiné Anouar Sadate. Nous te rendons hommage aujourd’hui, toi Ahmed qui as si bien su auréoler l’image de l’un des plus prestigieux écrivains du 20ème siècle en interprétant le rôle du fameux Taha Houssein.
Acteur hors normes, d’une part par sa filmographie limitée et sélective, et d’autre part une ligne conductrice qui traverse tous les films dans lesquels il a joué. Mené par des réalisateurs tels que A. Tayeb, K. Bishara, M. Khan et R. El Mihi, le cinéma pour lequel Zaki avait opté, se voulait l’héritier de la veine sociologique et néo-réaliste porté à l’écran arabe par le grand réalisateur Salah Abou Seif. Les personnages qu’il a incarnés s’affirmaient et se mettaient en relief au fur et à mesure que l’histoire avançait, pour prendre une force et une vérité particulières au moment privilégié du film. Tel le personnage du chauffeur de taxi, qu’incarne Ahmed Zaki dans Ta’ir ‘ala tariq (Oiseau sur la route) de M. Khan, qui vit en vain une histoire d’amour pour finalement s’acharner à ne plus vivre, ou le rôle du petit voyou, dans Ahlam Hind wa Kamilia (Les rêves de Hind et de Kamilia) de M. Khan, qui finit bon an mal an par fonder un foyer, avant de sombrer dans l’univers carcéral...
Ilham Khalifi
Qui fut notre regretté ?
Au néophyte du monde arabe, de ses joies et ses peines, allait naître celui qu’on surnomma «Le tigre noir». Ahmed Zaki, celui qui allait compter parmi les perles rares du cinéma arabe en particulier et mondial en général,
est venu au monde en 1947 dans un petit village appelé Zagazig. Orphelin, il est recueilli enfant par ses grands parents.
S’il rate son diplôme de plombier-zingueur à l’école professionnelle à trois reprises, il obtient avec les honneurs le diplôme de la Haute école d’Arts dramatiques du Caire en 1973.
Avec ses cheveux noirs crépus, ses yeux foncés et son teint basané, il avait les traits d’un Pharaon, auxquels se sont d’emblée identifiés les Egyptiens, dont il partageait le sens aigu de l’humour.
Le jeune homme chétif du terroir avait trouvé son public en 1970, jouant un rôle mineur dans une comédie théâtrale à grand succès «Hello Chalabi».
Une année plus tard, il se distingue parmi les Titans de la comédie, Adel Imam et Saïd Saleh, dans la pièce culte «L’Ecole des cancres». Il participe à 56 films où il a
alterné les rôles d’opprimé, de caïd, de gigolo, ou de jeune homme aux ambitions amoureuses, professionnelles ou politiques, qui se sent frustré en raison de la politique de son pays et de la crise économique.
Il suscite la polémique après avoir incarné successivement les anciens présidents Gamal Abdel Nasser et Anouar Sadate, deux personnages aux antipodes l’un de l’autre.
Dans «Nasser 56», filmé en noir et blanc, il est, sans artifices, une réincarnation du leader le plus vénéré des Arabes: même regard perçant, même voix posée et même stature imposante du héros qui nationalisa le canal de Suez et défia les Etats-Unis et Israël.
Pour «Le temps de Sadate», il personnifie toutes les exubérances de l’homme, amoureux des apparats et de la mise en scène politique.
Les détracteurs de Sadate, reprocheront à l’acteur de ne pas avoir souligné le caractère controversé de ce dirigeant ami de l’Occident, accusé de trahison par l’Orient, pour avoir signé le premier traité de paix entre un pays arabe et Israël en 1979.
Ahmed Zaki est mort en laissant inachevée son oeuvre ultime, «Halim», où il incarnait une autre figure adulée des Egyptiens, le célèbre chanteur de charme Abdel Halim Hafez, mort le 30 mars 1977.
Ahmed Zaki a eu un fils, Haytham (23 ans), avec l’actrice égyptienne Hala Fouad, décédée à 24 ans d’une tumeur cérébrale.