Au Maroc, la distribution du livre est un marché extrêmement étroit dont les trois acteurs principaux sont Sochepress, Librairie Nationale et Librairie des Ecoles. Les segments scolaires, universitaires et parascolaires, c’est-à-dire le “ prescrit ”, se taillent la part du lion. A titre d’exemple pour Librairie Nationale, “ la part de marché du prescrit s’élevait à 80% en 2003 et entre 82 et 85 % en 2004 ” dit M. Hassan El Ouakhchachi, Directeur Commercial. “D’ailleurs, les libraires réalisent également 80% de leur chiffre d’affaire sur le prescrit, nous reflétons donc parfaitement l’activité de ceux-ci ” rajoute-t-il. En 2004, chez Sochepress, parmi les livres écrits en français et édités au Maroc, seuls deux titres, “ Rêves de Femmes ” de Fatima Mernissi et “ Humiliation à l’Ere du Méga Impérialisme ” de Mahdi El Mandjra ont dépassé la barre exceptionnelle des 10 000 exemplaires et “ Le ralliement, le Glaoui, mon Père” d’Abdessadeq El Glaoui a été vendu à plus de 4000 exemplaires. En littérature générale ou grande diffusion, les bonnes ventes flirtent avec le millier d’exemplaires.
Livre marocain ou importé
Le livre marocain, par opposition au livre importé, vise tous les ouvrages édités au Maroc tant en langue arabe qu’étrangère. La production annuelle de livres marocains n’excède pas le millier de titres dont certaines rééditions. En 2004, chez Sochepress par exemple, ce sont 600 nouveaux titres qui ont été mis sur le marché. Nombre d’entre eux sont édités par des maisons d’édition bien connues comme Le Fennec mais certains le sont à compte d’auteur. En effet, Sochepress tient à appliquer une politique nationaliste en matière de distribution de façon “ à donner à tout le monde la chance d’être lu ” précise Meriem Kabbaj, Directrice de la Communication et du Développement. Dans cette même optique, Sochepress n’a jamais cherché à se spécialiser dans certains domaines éditoriaux au détriment d’autres.
L’importation du livre est libre au Maroc. Certains libraires importent donc directement les publications qu’ils sélectionnent sans passer par les distributeurs. Les 3 distributeurs principaux sont également les premiers importateurs.
Légalement, toute importation de livres est soumise à autorisation du ministère de la Communication.
Concrètement, il n’existe pratiquement plus de censure au Maroc mais certains sujets restent sensibles tels le Sahara ou les représentations du Prophète. Afin d’éviter les tracasseries administratives, les importateurs pratiquent donc l’autocensure. A titre d’exemple, Librairie Nationale n’a toujours pas importé La Prisonnière de Malika Oufkir ou Les Trois Rois d’Ignace Dalle. Au total, entre 60 et 100 nouveautés sont importées chaque mois dans le créneau de littérature générale et grande diffusion.
Fonctionnement de la distribution
Chaque distributeur possède son réseau de points de vente. Le réseau Sochepress se compose de 4600 buralistes ou libraires, dont 700 vendent du livre marocain et 50 du livre étranger et celui de Librairie Nationale compte une centaine de détaillants dont une dizaine proposent des ouvrages importés de littérature générale et grande diffusion. Le livre marocain est généralement mis en dépôt chez les détaillants pour des durées variables. Le paiement de la marchandise n’interviendra qu’à la clôture du dépôt. Les distributeurs offrent donc une sorte de crédit fournisseur pour encourager la vente de leurs produits. Les œuvres importées sont régies par le principe de l’office : les libraires reçoivent d’office, et sans les avoir choisis, des livres facturés immédiatement avec une échéance à 90 jours et la possibilité de retourner les invendus au distributeur avant l’expiration de ce délai. Enfin, certains titres sont uniquement disponibles sur commande.
Non visibilité du livre
Les distributeurs ne se conçoivent pas sans les libraires et les éditeurs sans parler des lecteurs. L’immobilisme et la frilosité des uns et l’absence de professionnalisme des autres ne facilitent pas la tâche des distributeurs. D’une part, par manque d’espace, les buralistes refusent régulièrement les dépôts de livres pour ne pas encombrer leurs magasins et les libraires préfèrent fonctionner à la commande pour ne pas immobiliser de trésorerie dans un stock. D’autre part, les buralistes ne sont absolument pas spécialisés dans le livre et traitent ce dernier comme le bonbon, la presse ou le tabac. Comme ils réalisent la majeure partie de leur chiffre d’affaires sur le scolaire et le parascolaire, ils se focalisent naturellement sur les rentrées des classes et ne prennent aucun risque pour favoriser la vente d’ouvrages non prescrits. Parallèlement, il existe de moins en moins de librairies “ authentiques ” comme le Carrefour des Livres à Casablanca. Avec le temps, les véritables mordus du livre ont cédé la place à de vrais commerçants à qui l’amour, la culture et la connaissance du livre font bien souvent défaut. Plusieurs facteurs expliquent la disparition des librairies. Ce type de commerce est historiquement familial et offre peu d’opportunités d’évolution aux employés. De plus, il n’existe qu’un seul département de formation de libraires à l’Université Mohamed V de Rabat et, malgré une formation adéquate et plusieurs années d’expérience, les employés de librairies ne peuvent prétendre qu’à des salaires minables de 1200 à 3000 dhs par mois… de quoi décourager les vocations les plus tenaces.
Quant à l’édition, on en est encore aux balbutiements. Les éditeurs ne sont en général pas spécialisés et proposent des catalogues avec des collections qui ne reposent sur aucune stratégie à long terme. Les comités de lecture ou éditoriaux sont bien souvent inexistants d’où l’édition de livres au coup de cœur ou au copinage qui, bien souvent, ne correspondent pas aux attentes des lecteurs. Enfin, les éditeurs ne consacrent pas ou peu de moyens à la promotion du livre ce qui a pour effet de renforcer sa non visibilité. “ Or, les chiffres de vente se font dans les 6 premiers mois de la sortie d’un livre ou ne se font pas, d’où l’importance de promouvoir correctement celui-ci ” dit Mme Kabbaj. Un long chemin reste à parcourir pour les libraires et les éditeurs !
FDD